International Entretien

«Nous nous sommes beaucoup trompés sur la docilité des jeunes Tunisiens»

Ancien ambassadeur de France en Tunisie, Yves Aubin de La Messuzière revient sur les ratés français en Tunisie qu'il impute surtout aux politiques. «Le régime tunisien n'a eu de cesse de réutiliser le discours de 2008 de Nicolas Sarkozy selon lequel l'espace de liberté croissait», explique-t-il.

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Ancien directeur Afrique du Nord et Moyen-Orient au ministère des affaires étrangères (de 1999 à 2002) puis ambassadeur de France en Tunisie (de 2002 à 2005), Yves Aubin de la Messuzière estime que «les autorités politiques françaises étaient (...) parfaitement informées des dérives du système Ben Ali, qui rejetait toute référence à la question des droits de l'homme», comme il l'écrivait mercredi dans Libération. Il regrette le manque de diplomates français arabisants en Afrique du Nord et la marginalisation de l'expertise du Quai d'Orsay. Entretien.

Le président français a reconnu le 24 janvier que la France avait «sous-estimé (les) aspirations du peuple tunisien à la liberté», d'après vous, ce n'était pourtant pas faute d'information ?

© DR

Il n'y a pas eu de défaillance des services diplomatiques français. Mais il y a eu des erreurs d'appréciation politique, alors on trouve une victime expiatoire, Pierre Ménat (l'ex-ambassadeur français en Tunisie, remplacé cette semaine), et on traite, y compris dans les médias, les diplomates du Quai d'Orsay d'incapables d'anticiper les événements. Si un Wikileaks à la française révélait le contenu des télégrammes diplomatiques français (ce qui n'est pas souhaitable de mon point de vue), on retrouverait le même type d'analyse que celle des diplomates étatsuniens. D'ailleurs leurs télégrammes sont largement inspirés de nos informations, car les Etats-Unis n'ont pas d'intérêt stratégique en Tunisie.

Par exemple le système de prédation de la famille Trabelsi, détaillé dans un télégramme américain, avait déjà été analysé depuis le début des années 2000 par les services français. Quand on a 1.250 entreprises françaises en Tunisie, c'est une source formidable d'information sur la corruption et, surtout, sur la prédation. Ce système sous la coupe de la famille Trabelsi puis du clan El Matri, le gendre de Leïla Ben Ali,visait à contrôler les secteurs économiques les plus dynamiques: la téléphonie, les médias, les supermarchés, les banques, les importations de voiture, etc.

La prédation avat pris une telle ampleur que les investissements intérieurs tunisiens avaient baissé de 30% les dernières années. À quoi servait d'investir alors qu'on risquait une prise de contrôle ? C'est pourquoi une bonne partie de la bourgeoisie d'affaires s'est ralliée à cette révolution, avant tout menée par les classes moyennes et éduquées.

Il m'est même arrivé à deux reprises de faire des démarches pour arrêter une tentative de prise de contrôle d'entreprises françaises par le clan Trabelsi. J'allais voir le ministre chargé de la coopération internationale pour lui dire que cela risquait de poser un problème dans les relations franco-tunisiennes. Personne ne mentionnait jamais la famille Trabelsi, mais le ministre se rendait sans doute au palais de Carthage et la tentative s'arrêtait. Ce système de prédation très sophistiqué avait un objectif politique: contrôler le secteur privé pour peser sur le choix du successeur deBen Ali.

La diffusion des télégrammes diplomatiques américains par Wikileaks ajoué un rôle important auprès des Tunisiens: les Etats-Unis eux-mêmes validaient ces rumeurs de prédation! D'ailleurs les premiers slogans étaient surtout hostiles à la famille Trabelsi. Les slogans hostiles à Ben Ali lui-même ne sont arrivés que dans un deuxième temps, après son passage à la télévision.

Pourtant d'après Le Canard enchaîné, le jour même de la fuite du dictateur, le 14 janvier, Pierre Ménat, l'ambassadeur en poste depuis 2009, avait adressé «à l'Elysée et à Matignon un télégramme» dans lequel il affirmait que «Ben Ali avait repris le contrôle de la situation». N'y a-t-il tout de même pas là un manque de clairvoyance ?

Nous avions conscience depuis des années de l'exaspération de la jeunesse, liée à la question de l'emploi avec 30% de diplômés sans aucune perspective. Ainsi que d'un mal-être général lié à l'impossibilité de participer à la vie politique. Mais nous nous sommes beaucoup trompés sur la docilité des jeunes Tunisiens. On regardait les universités et on se demandait pourquoi ça ne bougeait pas. Il existait un contrat implicite: le régime s'occupait du développement (5% à 6% de croissance par an avant la crise) et de la sécurité, les Tunisiens restaient des consommateurs, ne se mêlant surtout pas de politique.

Ben Ali se présentait comme un rempart contre l'islamisme. Bien sûr, il existait des réseaux dormants d'Al-Qaïda, ce qu'on a bien vu avec l'attentat de Djerba en avril 2002, mais ils ne présentaient pas de danger réel contrairement à l'Algérie. C'était surtout le prétexte trouvé par Ben Ali pour ne pas s'ouvrir.

Nous avons essayé de le convaincre du contraire par des moyens détournés en évoquant l'opinion des Tunisiens en France, l'hostilité de la presse française, mais, ces derniers temps, le régime était devenu autiste. Ben Ali avait coupé tout contact avec les personnes de la société civile, extérieures au RCD. Il n'avait plus que cinq ou six personnes autour de lui, dont son conseiller spécial Abdelaziz Ben Dhia et Abdelwaheb Abdallah, son conseiller politique qui a bridé la communication pendant des années.

Ben Ali, en bon autocrate, n'était pas au courant de l'exaspération de l'opinion. Quand il se déplaçait, le RCD rassemblait des enfants des écoles avec des petits drapeaux. Il n'avait aucune maîtrise des activités de la famille Trabelsi. Ben Ali n'était même plus réellement en contact avec la France. Régulièrement, Jacques Chirac prenait l'initiative de lui parler au téléphone pour lui passer des messages

En tant qu'ambassadeur en Tunisie, subissiez-vous des pressions ?

Les pressions étaient constantes. Il m'est arrivé d'être convoqué par le ministère des affaires étrangères tunisien qui souhaitait que mes collaborateurs et moi n'ayons plus de contacts avec l'opposition, même légale. Les Tunisiens me démarchaient également lorsque des articles désagréables paraissaient dans la presse française. C'était incroyable, c'était la Corée du Nord !

Quand des livres désagréables comme Notre Ami Ben Ali (1999) puis La Régente de Carthage (2009) furent publiés, les Tunisiens tentèrent même de les faire interdire en France. L'ambassadeur de Tunisie à Paris avait pour ordre d'acheter des piles entières de livres dans les librairies. La pile était naturellement remplacée par une autre, si bien que ces deux livres ont eu un succès de librairie formidable! Les services tunisiens ont dû en acheter des dizaines de milliers d'exemplaires.

Quelle est la responsabilité des politiques français ?

Une partie de la gauche a parfois été complaisante à l'égard du régime, mais on ne peut reprocher à Lionel Jospin son discours de 1997. Il venait d'arriver au poste de premier ministre de Jacques Chirac et il ne pouvait faire autrement, la visite d'Etat de Ben Ali étant organisée depuis des mois. Lionel Jospin était particulièrement ferme par rapport au régime tunisien.

Il a toujours refusé de se rendre en Tunisie et il recommandait fermement à ses ministres de ne pas y aller. Seul le ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine, s'y rendait, mais il lui est arrivé une fois d'annuler un voyage parce que le régime ne voulait pas qu'il soit accompagné de journalistes qui s'étaient montrés critiques.

Ben Ali, Nicolas Sarkozy, Bernard Kouchner, Rama Yade. © Reuters

Le discours de Nicolas Sarkozy, lors de sa visite de 2008, où il constate un progrès dans les droits de l'homme est, par contre, invraisemblable. On était dans une période de régression des droits de l'homme! Cette phrase a fait très mal : elle a soulevé l'indignation car c'était une forme d'encouragement. Et le régime tunisien n'a eu de cesse de la réutiliser. Lors de la révolution tunisienne, les réactions françaises ont été jugées décevantes en Tunisie: on a commencé par regretter les morts, puis on a pris «acte de la transition constitutionnelle», avant que le président ne fasse enfin un acte de contrition.

Seules les premières déclarations comptent et la référence restera Barack Obama qui a évoqué «le courage et la dignité» du peuple tunisien. À présent, l'expression manque pour soutenir l'aspiration du peuple égyptien à plus de démocratie et de liberté alors que la France avait une tradition dans ces pays à être à l'avant-garde...

Est-ce une conséquence de la marginalisation du quai d'Orsay?

Les dossiers les plus sensibles de politique étrangère sont parfois gérés directement par l'Elysée, au niveau du secrétaire général et de la cellule diplomatique. Pour la Tunisie, c'était moins le cas que, par exemple, pour la Syrie ou l'Algérie, qui sont en gestion directe de l'Elysée.

On est dans une gestion incohérente, alors qu'il faudrait une approche générale de la région. Quand l'ancien ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, était marginalisé, c'était toute l'expertise du quai d'Orsay qui l'était aussi. L'arrivée de Michèle Alliot-Marie, malgré la maladresse de sa proposition de coopération policière à la Tunisie finalement reconnue, suscite toujours un grand espoir, car elle a l'intention d'être présente sur tous les dossiers et de faire de la zone Afrique du Nord Moyen-Orient l'une de ses priorités.

Lorsqu'ils se contentent de relations institutionnelles, nos ambassadeurs ne sont pas suffisamment en prise avec les forces vives de la société civile. C'est ce qui a manqué en Tunisie et manque parfois dans plusieurs pays de la région. Sur la zone Afrique du Nord et Moyen-Orient, nous avons globalement une excellente expertise, grâce notamment au recrutement d'arabisants par le concours d'Orient du ministère des affaires étrangères, mais cette expertise n'est pas suffisamment utilisée.

Par exemple aujourd'hui en Algérie, il n'y a pas un seul diplomate arabisant en poste, sous-prétexte que c'est un pays largement francophone! Alors que c'est justement la presse arabe, qui se développe, qui est la plus critique envers la France. Et ce sont des interprètes locaux qui font le tri dans ces articles et non un diplomate français.

Il y a également moins de chercheurs universitaires qui s'intéressent au Maghreb. Les moyens des centres de recherche de Tunis et Rabat ont été réduits, ce qui est une erreur fondamentale car la recherche est un appui nécessaire à la réflexion diplomatique. Elle permet de suivre l'évolution d'une société et de ne pas être pris à l'improviste. On ne pouvait prévoir ce scénario d'un départ aussi rapide de Ben Ali, mais peut-être aurait-on pu écrire que cette chute était inéluctable.

C'est pour cela que le choix d'un arabisant, Boris Boillon à l'ambassade de Tunisie, est excellent. Il a été en poste en Algérie, il s'est occupé de la zone Afrique du Nord et Moyen-Orient à l'Elysée. J'ai bon espoir qu'il sera à l'écoute de la société tunisienne, et plus particulièrement des jeunes générations francophones et arabophones. Maintenant il va falloir rétablir la confiance avec la Tunisie et que la France soit l'avocate de la Tunisie auprès de l'Union européenne.

Louise Fessard


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