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Mediapart mer. 27 juil. 2016 27/7/2016 Dernière édition

Au-delà du Mali, les intérêts français au Sahel

29 janvier 2013 | Par Thomas Cantaloube

La France a peu d’intérêts au Mali, mais elle en a dans la zone sahélienne (uranium au Niger, par exemple). Surtout, elle a un très grand intérêt à la stabilité de la région en raison d’enjeux énergétiques pas complètement négligeables.

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Comme tous les conflits récents qui ont vu des puissances occidentales intervenir dans des pays étrangers, l’opération militaire française au Mali a suscité un grand nombre de commentaires sur les enjeux énergétiques et les investissements économiques supposés de Paris au Sahel : des observateurs qui y voient la raison exclusive de l’entrée en guerre de la France, jusqu’au président François Hollande qui a affirmé, dès les premiers jours, que « la France n'a aucun intérêt au Mali. Elle ne défend aucun calcul économique ou politique ».

La réalité est plus prosaïque, et se situe entre les deux. Ou, pour résumer : la France a peu d’intérêts au Mali, mais elle en a dans la zone sahélienne et, surtout, elle a un très grand intérêt à la stabilité de la région, à la fois pour des raisons de lutte contre la prolifération des groupes armés susceptibles de recourir au terrorisme, mais aussi au regard d’enjeux énergétiques pas complètement négligeables.

La seule véritable ressource prouvée et exploitée du Mali aujourd’hui est l’or, avec 43 tonnes extraites en 2011 (15 % de son PIB, 70 % de ses exportations). Cela fait du pays le troisième producteur d’Afrique. Selon une note du Groupe de recherche et d’information sur la sécurité et la paix (GRIP), un think tank belge, il existe neuf mines d’or en activité au Mali, exploitées par huit sociétés issues de sept pays différents, et aucune n’est française. Le groupe Bouygues, via une de ses filiales (la Société malienne d’exploitation – Somadex), participe néanmoins à l’exploitation de certaines de ces mines, qui emploient aux alentours de 12 000 personnes (mais l’exploitation informelle de l’or concerne quelque 200 000 personnes).

Il faut noter que les mines d’or sont quasiment toutes concentrées dans le sud-ouest du Mali (voir carte ci-contre), c’est-à-dire qu’elles sont toujours restées dans la partie contrôlée par Bamako, et qu’elles ont continué à opérer normalement après le coup d’État de mars 2012 et la perte du nord du pays à partir de janvier 2012.

Comme l’ont régulièrement signalé de nombreuses ONG, s’il y a un réel scandale à propos de l’exploitation de l’or au Mali, il tient aux conditions de travail déplorables des ouvriers, au code minier très largement favorable aux sociétés au détriment de l’État, et à la libéralisation des années 1980 et 90 qui a ouvert la porte aux entreprises étrangères. Quant aux pays voisins du Mali, leurs gisements aurifères sont marginaux (avec tout de même de l’exploitation artisanale au Niger).

Selon le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), il existe d’autres « potentialités minières » au Mali : en fer, bauxite, manganèse ou phosphate et en uranium (nous y reviendrons plus loin). Mais tout cela reste à l’état d’indices géologiques et aucune entreprise ne s’est lancée dans les phases de recherche et d’exploitation. En tout état de cause, ces ressources minérales se trouvent au sud de Tombouctou, la géologie du Nord étant différente.

Le grand fantasme des enjeux énergétiques tourne généralement autour du pétrole et du gaz, et le Mali n’y fait pas exception. Or, pour le moment, la production de pétrole au Mali est inexistante malgré plusieurs bassins souterrains répertoriés. Au début des années 2000, l’Autorité pour la promotion de la recherche pétrolière (Aurep), sous la tutelle du ministère des mines malien, a vendu des permis d’exploitation pour 29 zones. À l’exception de la Sonatrach (Algérie) et d’ENI (Italie), aucune « major » du secteur ne s’est portée candidate, et aucune de ces deux compagnies n’a pour l’heure procédé au moindre forage.

Malgré les déclarations souvent triomphalistes des sociétés pétrolières (« nouvel eldorado ! », « potentiel fabuleux ! »…), rien n’est venu confirmer le potentiel du Mali dans ce secteur. Il y a plusieurs raisons à cela : le Mali est enclavé (pas d’accès à la mer), ses infrastructures dans le Nord sont pauvres, l’environnement géopolitique est dangereux (c’est aujourd’hui une évidence) et les multinationales du pétrole possèdent déjà des dizaines de permis d’exploitation inutilisés dans des régions bien plus prometteuses (en Libye ou dans le golfe de Guinée par exemple).

Chez les voisins du Mali, à l’exception de l’Algérie qui est déjà un géant du secteur, l’industrie pétrolière commence à frémir. La Mauritanie a entamé la vente de brut en 2006 grâce à des forages en mer entrepris par une entreprise australienne (mais pas dans le désert). Et le Niger a démarré la production de pétrole en 2011. C’est une entreprise nationale chinoise (la CNPC) qui est aux commandes, car elle a accepté les conditions posées par le gouvernement nigérien, à savoir la construction d’une raffinerie sur place, ce qu’avait refusé l’américain Exxon. « Toute cette zone sahélienne est sous-explorée », explique Philippe Gombert, de la direction de la coopération internationale du BRGM. « Et la prospection qui démarre au Niger et en Mauritanie est très récente. »

Si les ressources ne sont que des mirages dans le désert, le potentiel existe

Dernière ressource naturelle intéressante identifiée : l’uranium. Là, il n’y a pas photo : c’est le Niger vers lequel tous les regards se tournent, cinquième producteur mondial.

Le français Areva, qui a longtemps possédé le monopole de l’exploitation du minerai dans le pays, continue d’extraire un peu plus du tiers de sa production annuelle d’uranium, dans les mines d’Arlit et d’Akouta. Cela en fait le deuxième employeur du pays après l’État, même si cela ne concerne que 1 500 personnes. En 2014, Areva doit lancer l’exploitation du site d’Imouraren, qui est annoncé comme la deuxième mine d’uranium au monde. Cette nouvelle mine a donné lieu à des investissements considérables (1,2 milliard d’euros) et à de nombreuses frictions entre Areva et le gouvernement du Niger.


Pour Niamey, c'est là la possibilité de devenir le deuxième producteur mondial d’uranium, alors que les recettes fiscales inspirent quelques craintes (le prix de l’uranium a chuté de 70 dollars la livre à 50 dollars depuis l’accident de Fukushima). Pour le géant français du nucléaire, il s’agit de lutter contre des concurrents chinois de plus en plus actifs (sans l’intervention de Nicolas Sarkozy, une société chinoise aurait sans doute remporté la concession d’Imouraren) et de garantir, potentiellement, 100 % des besoins en uranium de l’Hexagone. Le tout dans un contexte de rébellion touareg et d’enlèvements menés par AQMI. Des militaires français vont d’ailleurs être chargés de protéger les sites d’Areva au Niger prochainement.

Du côté du Mali, il n’y a pour l’instant que des « indices » d’uranium selon les géologues. Le Figaro rapporte néanmoins que « la compagnie minière canadienne Rockgate a déposé un permis d'exploration pour un gisement d'uranium à Faléa, à 350 kilomètres à l'ouest de Bamako, très proche des frontières du Sénégal et de Guinée. Le géant français Areva a procédé à des campagnes d'exploration dans la région de Saraya, du côté sénégalais ». Selon le quotidien, la députée européenne d’Europe Écologie Michèle Rivasi affirme qu’il existe un accord entre Rockgate et Areva, ce que dément l’entreprise française.

En somme, il est évident que la France n’est pas intervenue au Mali pour sécuriser des ressources énergétiques ou minières quasi inexistantes. Quant aux potentialités maliennes, elles sont encore trop lointaines pour rentrer dans l’équation. Par contre, il est évident qu’au niveau du Sahel (dans le nord du Mali, est de la Mauritanie, Niger, sud algérien et sud libyen), la problématique énergétique n’est pas négligeable. Les enlèvements de ressortissants étrangers par AQMI ou le Mujao ciblent les complexes pétroliers, gaziers ou miniers (comme on l’a vu à Arlit au Niger et à In Amenas, en Algérie). Les activités des djihadistes ou de la rébellion touareg sont aussi clairement un facteur de frein à la prospection et au transport de pétrole et de gaz (difficile de construire un pipeline dans ces conditions).

Si les ressources pétrolières et gazières ne sont encore que des mirages dans le désert de la région, il est évident que le potentiel existe. Le Tchad (plus à l’est, mais géologiquement homogène avec le reste de la région) a montré le chemin, le Niger et la Mauritanie ont embrayé, et si le Mali est à la traîne, c’est en raison de son enclavement et parce qu’il y a encore du pétrole et du gaz plus facilement accessible ailleurs. Mais l’objet de toutes les convoitises, c’est sans doute l’uranium, fortement présent au Niger et potentiellement au Mali. Pour la France (et la Chine), c’est une ressource cruciale.

Comme les pirates qui perturbaient le commerce sur mer (et continuent encore parfois comme le long des côtes somaliennes), les groupes armés qui ont fait du Sahel, et en particulier du “Nord-Mali”, leur refuge sont des « perturbateurs ». Sur le plan politique, c’est évident (ils avaient « capturé » la moitié d’un pays et opprimaient une partie de la population). Sur le plan d’une potentielle menace terroriste, c’est probable.

Sur le plan économique enfin, c’est aussi vrai, puisqu’ils menaçaient clairement la « libre-circulation des personnes, biens et marchandises », ce fondement des économies occidentales modernes. La notion d’intérêts économiques de la France au Sahel est donc plus diffuse que ne l'indique la seule recension des investissements tricolores au Mali.