La chute de la First Czech-Russian Bank, banque russe du FN

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Depuis sa faillite, la banque qui a prêté 9 millions d’euros au FN est dans le viseur de la justice russe. Et à travers elle, toutes les irrégularités qui se sont déroulées en coulisses. Le prêt au FN a été transféré à une obscure petite société moscovite. Un ancien vice-directeur a été arrêté, soupçonné de détournements massifs. Le FN refuse de se prononcer sur cet imbroglio.   

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Un gouffre financier et des malversations en série. C’est en résumé ce qu’il reste aujourd’hui de la First Czech-Russian Bank (FCRB), la banque tchéco-russe qui a accordé, en septembre 2014, un prêt de 9 millions d’euros au Front national. Depuis la liquidation de l’établissement, en juillet 2016, la presse russe s’est emparée du dossier, et elle publie régulièrement des informations sur les dessous d’une faillite qui pourrait devenir très embarrassante pour Marine Le Pen, candidate à la présidentielle. Avec en filigrane de nombreuses interrogations sur le destin singulier des millions prêtés au FN, et dont on ignore aujourd’hui quand ils seront remboursés et auprès de qui.

Le 10 janvier dernier, l’agence de presse RNS (Rambler News Service), se fondant sur plusieurs documents, révélait l’existence d’un tour de passe-passe qui s’est déroulé une semaine avant la mise sous tutelle de la First Czech-Russian Bank (FCRB), en 2015. Le 18 mars de cette année-là, alors que la banque était à l’agonie, la créance du Front national a été rachetée en vertu d’un « contrat de cession » de 9,4 millions d’euros par une petite société du nom de Conti.

Cette SARL, installée en périphérie de Moscou, à Boutovo, a comme principales activités la « location de voitures et de matériel ». Créée en octobre 2010, avec un capital de 10 000 roubles – d’après le registre du commerce que nous avons consulté –, elle affichait en 2014 un chiffre d’affaires de 887 millions de roubles (13,7 millions d’euros), avec un passif de 6,9 millions de roubles, selon une base de données moscovite.

Son unique directeur et actionnaire, un certain Sergueï Sergueevitch Evseev – également directeur de deux autres sociétés, dont une agence de détective privé baptisée « A-5 » –, a confirmé à RNS avoir repris la créance du FN, pour des raisons « purement commerciales » et non politiques. « Nous avons étudié la question d’un nouveau transfert et nous devons céder [la créance – ndlr] à une autre société sous conditions d’un petit revenu pour notre compagnie et pour cette autre société », disait-il énigmatique, refusant de donner d’autres détails. Mediapart a tenté de le joindre aux trois numéros de téléphone indiqués sur Internet. Sans succès, les lignes ne fonctionnant apparemment plus.

L’affaire aurait pu rester mystérieuse et exotique, mais elle se complique d’un autre volet, plus officiel celui-ci. Car c’est désormais l’Agence d’assurance des dépôts bancaires russes (ASV) – l’autorité administrative qui a été chargée par la banque centrale russe d’assainir la situation après la faillite de la First Czech-Russian Bank, à l’été 2016 – qui demande des comptes. Son travail consiste, dans la mesure du possible, à rembourser les déposants et à recouvrer les créances.

Marine Le Pen et le trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, au congrès du FN, en novembre 2014. © Reuters Marine Le Pen et le trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, au congrès du FN, en novembre 2014. © Reuters

Dans un document daté du 17 novembre 2016 et disponible sur son site, l’ASV s’adresse à la cour d’arbitrage de Moscou pour faire annuler une dizaine de transactions réalisées par la First Czech-Russian Bank, dont certaines à la veille de la mise sous tutelle de la banque. Dans cette liste apparaît, au point 9le fameux « contrat de cession » (№09/16/ЮЛ) signé, le 18 mars 2016, entre la SARL Conti et la First Czech-Russian Bank. Montant : 9,4 millions d’euros.

Cette demande a bien été reçue par la cour d’arbitrage de Moscou. Mais selon un document que Mediapart a pu se procurer, le juge E. Kravchenko, qui suit la faillite de First Czech-Russian Bank, écrit, en date du 23 novembre 2016, ne pas pouvoir la satisfaire, faute d’informations suffisantes « sur le statut juridique actuel de l’association (sic) Front national (France) et le lieu où elle se trouve ». Le juge Kravchenko donne un délai supplémentaire à l’ASV, au 23 décembre 2016, pour envoyer les pièces manquantes, auquel cas, dit-il, la demande ne sera pas examinée.

La procédure est-elle toujours en cours ? Sur le site de la cour d’arbitrage de Moscou ne figure en tout cas aucun document sur l’avancée du dossier. Contactée par Mediapart, l’Agence d’assurance des dépôts bancaires russes (ASV) nous a fait parvenir une réponse très technique par email. Elle explique qu’il est de son devoir de récupérer la créance transférée à la société Conti, dans la mesure où il s’agit d’un « actif de qualité », avec à la clé le remboursement par le Front national d’intérêts qui représentent « des montants substantiels ».

Au troisième paragraphe, dans une épouvantable langue de bois, l’ASV explique que le rachat de la créance du Front national par Conti s’est traduit « par la perte d’un actif (et du droit de réclamation en vertu de la convention de crédit) sans que l’argent [les 9,4 millions d’euros prévus par le contrat de cession – ndlr] n’entre réellement dans les caisses de la banque ».

Un « virement  intrabancaire » a bien eu lieu, mais il s’est perdu alors que la First Czech-Russian Bank était déjà « de facto insolvable ». En clair, l’argent s’est purement et simplement évaporé, ce qui confirme  le caractère frauduleux du contrat de cession signé. L’ASV ajoute cependant ne « pas avoir de prétentions à l’égard de l’emprunteur [le Front national – ndlr] ». La question de savoir si le Front national était au courant du rocambolesque rachat de son prêt par la minuscule Conti restant en suspens.

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