Allemagne: après 30 ans de réunification, une nouvelle déflagration

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Le 3 octobre 2020, le parti néonazi La Troisième Voie a défilé pour la première fois à Berlin, où l’anniversaire des 30 ans de la réunification s’est déroulé dans une ambiance électrique. À un an des élections fédérales, la société allemande est plus éclatée que jamais.

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Berlin (Allemagne).– Comme souvent, le 3 octobre est un magnifique samedi d’automne : ciel azur, rues désertes recouvertes de feuilles d’or, Berlin nage dans l’été indien. Aujourd’hui, le pays célèbre les 30 ans de sa réunification.

L’anniversaire pourrait sembler ironique car c’est surtout un feu d’artifice de contestations qui se prépare. Plus d’une centaine de manifestations contre les mesures anticoronavirus sont annoncées, rien qu’à Berlin. Antifascistes, antimasques et néonazis seront de la partie. 3 000 forces de l’ordre ont été mobilisées. Pas question de gâcher la fête de la réunification avec des affrontements entre extrêmes gauche et droite.

L’ambiance dans le pays est électrique. Selon la police criminelle fédérale, 22 300 crimes et délits d’extrême droite et 9 800 d’extrême gauche ont été commis en 2019, deux chiffres en nette augmentation (respectivement + 9,4 % et + 23,7 %) par rapport à 2018.

C’est la première fois que La Troisième Voie organise une manifestation à Berlin. En décidant de « monter » à la capitale, le mouvement néonazi marque des points. Et signale sa progression. Mais le leader de la section de Plauen en Saxe, Tony Gentsch, n’aime guère la métropole : trop chaotique, trop sale, trop multiculturelle. Il sait aussi que la résistance à l’extrême droite y est plus forte.

Sur la messagerie instantanée Telegram, il semble nerveux. Les deux « bureaux citoyens » du parti, à Plauen et Siegen, ont été vandalisés par des militants antifascistes. Le rendez-vous est fixé à 14 heures à Hohenschönhausen. Le lieu a été soigneusement choisi dans l’ancien est berlinois, où les barres de blocs colorés tutoient les snacks de restauration rapide.

300 militants de tout le pays sont annoncés, avec tambours, drapeaux et uniformes. C’est un vrai test pour l’image du parti. « Nous voulons montrer que nous ne sommes pas des hooligans mais des jeunes gens qui aiment la discipline et l’ordre. » 

 © Piet © Piet

La gare de Wartenberg est totalement déserte, excepté la police qui contrôle. 1 400 agents sont déployés sur un périmètre d’une centaine de mètres. Les manifestations en Allemagne sont pire que des avis de tempête : le nombre de policiers est souvent supérieur à ceux des manifestants, un protocole est soigneusement établi. Avec la législation sur le virus, l’exercice prend des allures de ballet russe.

C’est la cellule berlinoise de La Troisième Voie qui a préparé le terrain mais Tony restera l’organisateur officiel et l’interlocuteur privilégié des forces de l’ordre. Il a dû « développer un concept pour assurer la sécurité du convoi » et sera le seul responsable si les choses dérapent. Le vrombissement de deux hélicoptères qui patrouillent dans le ciel fait écho au grondement des trains urbains.

Il y a deux sorties à la gare. La sortie « ouest » est occupée par la résistance à l’extrême droite. Plusieurs centaines de personnes défilent devant la gare en criant : « Nazi raus ! » (« Nazis dehors ! »), encadrées par des rangées imperturbables de flics. Antifascistes, écolos, anticapitalistes, le groupe des « Omas gegen rechts » Mamies contre l’extrême droite ») avancent à pied et à vélo sur fond de sono hurlant Disko Partizani de Shantel.

En haut des marches de la sortie « est » s’étale une jolie place ombragée sur laquelle errent une centaine de militants néonazis. Plutôt des hommes, plutôt tatoués, plutôt jeunes. Beaucoup portent des tee-shirts noirs ou des sweat-shirts verts portant l’inscription « national-révolutionnaire-socialiste », le visage masqué par un cache-nez.

Il y a deux larges tentes vertes aux couleurs du parti qui font office de buvette et de point de ralliement. On peut acheter un bretzel ou prendre un programme. Un vieux pick-up bleu pastel est garé au milieu de la place, reconverti en podium, avec pupitre et micro. 

Comme souvent, Tony va des uns aux autres monté sur ressorts, habillé tout en noir, cigarette et caméra à la main. Il jongle avec son portable et les consignes. C’est lui qui va filmer la manifestation pour le site. À ses côtés se tient un homme discret et silencieux. C’est Matthias Fischer, 44 ans, le vice-président de La Troisième Voie. Visage impassible, crâne rasé sur lequel, au-dessus de son oreille gauche, sont tatoués ces mots : « aryan hope » (« espoir aryen »).

Figure de la scène radicale allemande depuis deux décennies, Fischer dirige l’antenne de l’Uckermark et coordonne les entraînements et compétitions d’art martiaux à travers le groupe Corps & esprit. Au tournant des années 2000, Fischer a fréquenté les membres de la cellule Clandestinité nationale socialiste (NSU), son numéro de téléphone figurait même dans le portable de l’un des trois terroristes, Uwe Mundlos.

Les camions des forces de l’ordre encadrent la scène partout, à bonne distance, comme les journalistes. Personne n’ose guère s’approcher. La réplique de prédilection des militants : « On ne discute pas avec la presse menteuse. » Ou sa variante : « J’ai rien à te dire. Dégage. »

« Pouvez-vous dire aux participants de mettre leur masque ? »

Les talkies-walkies grésillent, le départ de la marche ne cesse d’être retardé, la tension monte. La ligne de métro est bloquée par les autorités depuis l’Alexanderplatz pour éviter que trop d’extrémistes se rendent sur les lieux. L’attente se conjure à coups de bouffées de cigarette, de bretzels et de pianotage sur iPhone. Des petits groupes se forment et discutent près de la buvette.

« Plus de 100 personnes ont été comptabilisées, monsieur. En raison de la législation sur le coronavirus, le masque est obligatoire, même en plein air. Pouvez-vous dire aux participants de mettre leur masque ? »

Tâtonnant son oreillette, le chef du protocole de la manifestation de la police, une armoire flegmatique en tenue de Starship Trooper, s’entretient avec son homologue civil, Tony Gentsch. Tony répond un « na klar » (« évidemment »), puis il monte sur le camion, se dresse derrière le pupitre. Il s’excuse pour le retard et transmet le message « logistique » à la foule, qui proteste un peu. Tony revient, le policier tâtonne son oreille, écoute en hochant la tête, murmure quelque chose et refait signe à Tony.

« La police souhaite pouvoir identifier les visages : on demande à ce que les lunettes de soleil et les casquettes des manifestants soient retirées. » Le micro crépite à nouveau sous le soleil. « Pour ne pas déranger le voisinage, monsieur, seuls deux tambours pourront être utilisés et non les trois que vous aviez annoncés dans votre protocole. Pouvez-vous informer les participants ? »

Tony remonte sur le podium. Difficile de voir la moindre expression derrière son masque mais il a la mâchoire serrée. « Monsieur, les participants ne peuvent arborer de brassards, ils sont interdits par la législation sur le révisionnisme. » Tony s’exécute.

« Monsieur, je suis désolé mais on m’informe que les militants d’extrême gauche bloquent le parcours prévu et que la police ne peut y assurer la sécurité. Pouvez-vous réviser le tracé de votre défilé ? » Un haussement d’épaule trahit l’impatience de Tony mais il parvient à se contenir. Il rit en murmurant dans sa barbichette : « Totalement absurde. »  

« C’est très 1933 quand on voit ça, non ? »

À 15 h 30, le cortège peut s’ébranler. Chacun prend position dans le convoi, bien encadré par le service d’ordre de La Troisième Voie : en tête du cortège, il y a les deux tambours qui roulent et une banderole qui déploie le nouveau slogan du parti. « Un peuple veut un avenir ! Défendre la patrie ! Stopper l’invasion étrangère ! Stopper le capitalisme ! »

Plusieurs groupes néonazis connus pour leur violence et venus de toute l’Allemagne sont rassemblés : Fraternité Allemagne de Düsseldorf ou les identitaires. Des pancartes « Étrangers criminels dehors », « Le système est plus dangereux que le corona », « Berlin : réveille-toi ! » sont soigneusement réparties dans les rangs.

Les sifflets se déploient, les drapeaux sont brandis en tête, la colonne s’ébranle enfin sur l’avenue. Des habitants sont penchés aux fenêtres, certains fument, d’autres regardent. Le défilé est une vraie démonstration de force entre les immeubles de logements sociaux : les marcheurs avancent comme une vague, organisés, droits dans leurs bottes.

Un passant un peu ahuri se frotte les yeux sur leur passage. Sac de courses à la main et haleine un peu éthylique, Yuri, un Kazakh arrivé en Allemagne en 2008, lâche : « Une manifestation pareille dans mon quartier, je m’y attendais pas pour un samedi après-midi… C’est très 1933 quand on voit ça, non ? »

À peine 500 mètres parcourus plus loin, le cortège doit s’arrêter à un carrefour. Une barricade d’extrême gauche bloque le périmètre adjacent, à droite, à gauche, entre les deux, des dizaines de policiers. On entend des sifflets, des cris. Pas moyen d’aller plus loin. Les manifestants sont bloqués au milieu de nulle part, le pick-up s’arrête.

De loin, Tony s’agite, secoue la tête, lève les bras. Pas le choix, un sit-in est improvisé au milieu d’un carrefour, bordé de forces de l’ordre et sous les invectives des antifascistes. Un fourgon blindé diffuse des messages clignotants : « Gardez vos masques. Respectez les distances de sécurité. » Un podium est monté, on déploie des drapeaux, on essaie de garder l’ordre : les discours des « invités » de La Troisième Voie seront tenus sur place à la hâte.

Fredrik Vejdeland, le leader du Front de résistance nordique, prend la parole en allemand. Crâne rasé et barbe rousse, il roule les « r » comme Hitler, dans un discours qui mélange les mots « guerre », « sang » et se finit en anglais : « Without struggle, we will never achieve victory » (« Sans le combat, nous n’obtiendrons jamais la victoire »).

Autre figure du parti, Julian Baader, responsable réseau dans l’ouest de l’Allemagne, monte sur le camion et harangue à son tour les partisans. La trentaine angélique, sa voix chevrote un peu. Cela n’empêche pas les applaudissements de crépiter. Plus tard, les marcheurs doivent évacuer. Le cortège de La Troisième Voie repart vers la station de transports en commun à travers une zone résidentielle. Comme un seul homme, la foule marche d’un bon pas et scande : « Les étrangers criminels, dehors, dehors, dehors. » Les mots résonnent à travers les lotissements.

Soudainement, des pierres volent en direction du cortège qui se dissout brusquement. Des gens se mettent à courir, la foule reflue, on entend des cliquetis de verre. Une puanteur épaissit l’air. L’ordre devient chaos. Des bouteilles sont jetées par des contre-manifestants. Un petit groupe de militants d’extrême droite se jette sur les forces de l’ordre qui font barrière. Certains cherchent à se réfugier dans les halls d’immeuble. Les forces de l’ordre les maîtrisent rapidement. Plusieurs journalistes sont légèrement blessés.

Le défilé s’achève sur la place dans un calme relatif. D’autres discours s’enchaînent à l’arrière du pick-up. Tony ne cache pas son mécontentement. « L’attitude partiale de la police montre juste qu’il n’y a pas de neutralité, ni de liberté d’expression dans ce pays. L’État n’est plus en mesure de protéger la démocratie. »  

« Ce n’est pas parce que les cas sont positifs qu’ils sont graves »

Alors que les stations de tests contre le Covid-19 se multiplient comme des petits pains dans la capitale et que la Fernsehturm a disparu dans le brouillard, Berlin se recroqueville autour d’un seul mot d’ordre : rester à la maison. Pour lutter contre la seconde vague de l’épidémie, plus violente que la première, un confinement léger est décidé en novembre 2020. C’est un échec.

Comme beaucoup de Länder d’ex-RDA, la Saxe affiche les taux d’incidence du coronavirus les plus élevés du pays. Dès la mi-décembre, les restrictions se multiplient. Couvre-feu, fermeture des commerces non essentiels, limitation de déplacement, le confinement se durcit. Fin décembre, la région du Vogtland et Plauen caracolent en tête de l’épidémie : plus de 1 000 cas pour 100 000 habitants, un record. Les images de morgues débordées tournent sur les fils d’actualité.

Sur Telegram, Tony écrit que « ce n’est pas parce que les cas sont positifs qu’ils sont graves. La plupart des gens n’ont pas de symptômes ». Certains analystes politiques soulignent une coïncidence étrange : les zones les plus touchées par la deuxième vague de la pandémie en Allemagne sont des bastions de l’extrême droite, sensibles aux thèses complotistes. Tony, lui, passera le réveillon en famille et avec ses amis. « Tout ce cirque ne nous intéresse pas. »

Rien ne pourra empêcher Noël et les traditions. Au mépris des règles en vigueur, La Troisième Voie a collecté des dizaines de cadeaux lors d’une fête de Noël à son quartier général pour les donner aux plus défavorisés. Les photos défilent sur le site internet, avec cette légende : « Pour qu’enfin brillent de nouveau les yeux des enfants. » Au milieu des paquets multicolores, il y a un Père Noël en costume avec sa longue barbe blanche qui distribue les cadeaux. Tony ? Il serait bien capable de se déguiser.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Prune Antoine est journaliste indépendante, basée à Berlin. Voici le making-of de son reportage en dix épisodes sur le parti néonazi allemand La Troisième Voie.

« Lorsque j’arrive en Allemagne en 2008, il n’existe aucun parti d’extrême droite dont l’influence soit comparable au Front national. Contrairement à ses voisins européens qui voient les populistes arriver au pouvoir et les groupuscules violents se multiplier, l’Allemagne semble épargnée. Le devoir de mémoire semble protéger les mots comme les actes de toute radicalisation.

L’omerta dure jusqu’à l’entrée de l’AfD au Bundestag en 2014, suivie par la vague d’arrivée des réfugiés syriens. En 2015, la société comme la politique basculent. Les verrous sautent, les tabous tombent : xénophobie, antisémitisme, le pays semble pris dans un engrenage de violence et de terreur qui s’accélère. Comment expliquer la multiplication des attentats sanglants, de Munich à Halle, en passant par la cavale du groupuscule terroriste NSU ou l’assassinat de Walter Lübcke, les scandales néonazis à répétition dans la police ou l’armée et les agressions racistes ? L’impuissance de l’État ? Qu’est-ce qui a changé en Allemagne ?

C’est au fil de recherches sur Internet que je tombe sur La Troisième Voie, parti néonazi en plein essor qui propose des actions caritatives “réservées aux Allemands” : soupe populaire ou distribution de vêtements. Dans la ville de Plauen, en Saxe, où ils ont implanté leur premier “bureau citoyen”, ils siègent même au conseil municipal. Avec un programme en copier-coller du national-socialisme.

L’attentat de Hanau, en février 2020, est la goutte qui fait déborder le vase. Je me rends en Saxe, où je rencontre le chef de section local Tony Gentsch, qui accepte que je les suive pendant quelques mois. De février à novembre 2020, je suis invitée dans leur quartier général, je fais des visioconférences pendant le confinement, j’assiste à leurs activités caritatives, je rencontre des militants et participe à leur randonnée annuelle “famille-patrie-communauté” et même, en octobre, à un défilé martial avec roulements de tambour et uniformes dans les rues de Berlin.

La priorité sera d’incarner le récit, loin des chiffres, des opinions, des analyses. Trouver un personnage, l’ancrer dans un environnement – la Saxe, laboratoire de la scène néonazie – et une époque – la fin des années Merkel. Et tenter de construire une narration en miroir qui reflète le piège de ces partis qui se multiplient de la Hongrie à la France : se donner un vernis social pour mieux camoufler leur violence.

Pour ce reportage en immersion, je me suis heurtée à deux écueils. D’abord, trouver la bonne distance : suffisamment proche pour comprendre sans juger, suffisamment loin pour contextualiser le climat social et politique allemand. La pandémie de coronavirus ne m’aide pas vraiment, sauf lorsque je finis par comprendre que ce qui les motive, eux, pour “faire tout péter”, moi, pour écrire sur eux, c’est la frustration. La colère.

À quelques mois des élections fédérales allemandes, le 26 septembre 2021, le coronavirus devient part intégrante de l’histoire que j’écris. Il est l’étincelle qui risque de mettre le feu aux poudres de la démocratie allemande. Complotistes, antivax et extrémistes de tous bords sont désormais mobilisés derrière le mot-dièse #Querdenken, “Penser autrement”. Sera-ce le mantra de l’ère post-Merkel ? »