Au pays des mamans-poules et des «mères-corbeaux»

Par
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Condamnées au temps partiel

 

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Même si la Loi fondamentale de 1949, constitution de la République fédérale dont l'Allemagne célèbre cette année le 60e anniversaire, stipule l'égalité entre les hommes et les femmes, elle n'est toujours pas une réalité. Une Allemande gagne en moyenne 24% de moins qu'un homme, et l'écart n'a pas évolué depuis 15 ans selon l'institut de la statistique – d'après Eurostat, l'Allemagne est presque lanterne rouge européenne en la matière, seule l'Estonie fait pire. Près de 60% des femmes travaillent – c'est beaucoup –, mais près d'une sur deux exerce à temps partiel. «En politique, dans l'économie, dans les universités, le pourcentage de femmes diminue à mesure que l'on s'élève dans la hiérarchie», constate la Hans-Böckler Stiftung, une institution proche des syndicats. Malgré les quotas instaurés par certains partis politiques (les sociaux-démocrates et les Verts). Malgré les postes créés dans les entreprises, les municipalités et les universités pour favoriser l'égalité.

 

«Salaire égal pour les femmes» : le parti Die Linke (gauche) a fait de l'égalité salariale entre hommes et femmes un thème de campagne pour les européennes.

 

La répartition sexuelle des métiers reste une réalité. Ceux de coiffeurs, vendeurs, infirmiers et nourrices vont presque tous à des femmes. Pas une ne dirige un grand groupe coté à la bourse de Francfort. Idem à l'autre bout de l'échelle sociale, dans les Aldi, Lidl, Kik ou Schlecker, les grandes enseignes discount. «Les caissières, les simples employés sont presque uniquement des femmes. Les directeurs locaux presque tous des hommes», résume Birgit Döring, secrétaire pour Cologne de la section commerce du syndicat Ver.di.

 

La longueur des études (souvent au-delà de 30 ans) empêche les plus qualifiées de faire des enfants. Et le manque dramatique d'infrastructures de garde d'enfant, qui ferment en milieu d'après-midi quand elles existent, condamne les mères célibataires au temps partiel. «Je connais des tas de femmes qui élèvent leur enfant seules et vont travailler après l'avoir couché, poursuit l'énergique Döring. Elles sont bien sûr à bout. Il leur faut un véritable talent d'organisation.» «La situation des femmes élevant seules leurs enfants ne cesse de se compliquer, confirme Kathrin Göring-Eckardt, vice-présidente (Verts, opposition) du Bundestag, la chambre basse du Parlement. Elles sont les plus menacées et les plus touchées par la pauvreté.»

 

Qu'elle soit caissière ou banquière, l'emploi du temps d'une maman en Allemagne relève souvent du parcours d'obstacles. Mère (française) d'une petite Lucie qui vient de souffler ses trois bougies, Marlène Guitard, 33 ans, vit à Cologne-Raderthal. C'est à la sortie de la ville, ça ressemble à la forêt. Lotissement bon chic bon genre : des médecins, des ingénieurs, des avocats. Le quartier a été construit pour l'armée d'occupation britannique.

 

La semaine, son mari Christian (allemand, ingénieur télécom), parcourt l'Europe. Juriste dans une fédération professionnelle, Marlène détaille un agenda minuté au chronomètre. Le lundi et le mardi, elle amène Lucie dans un «groupe de jeu» à 9 heures, vient la prendre à 13 heures. Les autres jours, il faut venir chercher Lucie à 16h30. Marlène ne travaille qu'à 80%. «Je dois anticiper tous mes déplacements professionnels. Un après-midi, je n'étais pas à Cologne, Christian non plus. Il a dû rentrer de Bruxelles pour aller chercher Lucie et la ramener le lendemain matin, puis il est illico reparti en Belgique.»

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale
Pour l'essentiel les citations proviennent d'un reportage effectué à Cologne, le lundi 18 et le mardi 19 mai. Néanmoins, Dorothea Böhm (Familiennetzwerk), Jutta Hoffritz (journaliste et écrivain), Kathrin Göring-Eckard (vice-présidente du Bundestag, la chambres des députés) ont été interrogés par messagerie électronique, pour des raisons d'agenda.