Au pays des mamans-poules et des «mères-corbeaux»

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Une démographie souffreteuse

 

Marlène Guittard travaille à 80% pour s'occuper de Lucie, 3 ans.

 

«Être une mère à plein temps est devenu un passe-temps pour les gens aisés», déplore Dorothéa Böhm. Médecin à Bielefeld, au nord-ouest de Cologne, elle milite comme les autres membres du Réseau Famille (Familiennetzwerk) pour la reconnaissance de la maternité à temps plein comme activité professionnelle. Selon elle, la durée maximale du congé parental (trois ans) est bien trop courte. «Mère, c'est peut-être le plus important des métiers», poursuit le docteur Böhm. D'après elle, la nature ordonne aux femmes de tout donner à ses enfants : «Je crois à la sagesse de l'évolution biologique naturelle. Je crois au pouvoir de l'amour, et l'amour entre une mère et son bébé est une des plus merveilleuses, une des plus importantes formes d'amour.»

 

Ces propos consternent Jutta Hoffritz. «Ils reflètent encore l'opinion de nombreux compatriotes», se lamente cette journaliste de l'hebdo de l'intelligentsia, Die Zeit, auteur d'un essai au vitriol sur la mère allemande [voir sous l'onglet Prolonger]. Digne héritière de Frau Schwarzer, Hoffritz prône la révolte contre les remparts mentaux qui emmurent les femmes. Pour elle, l'Allemagne ne sait voir dans les mères qu'«Übermütter» ou «Rabenmütter» : soit «hypermères» omniprésentes, soit «mamans-corbeaux» accusées de délaisser leur progéniture pour faire carrière. Poules et corbeaux se déchirent depuis des lustres : dans les médias, le débat sur la petite enfance et l'opportunité de mettre les tout-petits à la crèche est un thème récurrent. D'après l'hebdomadaire Der Spiegel, il aurait même viré à la «guerre de religion».

 

S'ils continuent à crier fort, les tradis comme le docteur Böhm semblent pourtant en train de perdre la partie. L'Allemagne commence en effet à s'inquiéter sérieusement pour son avenir. A raison : avec 1,3 enfant par femme (contre 2% en France), le pays affiche un des plus faibles taux de natalité de l'OCDE. D'après l'économiste Alex Plünnecke de l'Institut de l'économie allemande (IW) de Cologne, cette «grève des ventres» pourrait coûter très cher au pays : «Si la démographie reste aussi atone, la France pourrait dépasser l'Allemagne dans les années 2030 en terme de PIB par habitant», prophétise-t-il. En 2007, ses analyses publiées dans le journal conservateur Die Welt ont provoqué un électrochoc. D'autant que des études de l'OCDE ont contribué à pointer les faiblesses alarmantes du système éducatif, longtemps considéré comme un modèle. «Les entreprises craignent de ne plus avoir assez de main-d'œuvre qualifiée à l'avenir, et un enfant sur trois est aujourd'hui originaire de l'immigration. Investir dans les infrastructures scolaires devient donc urgent», affirme Plünnecke, partisan d'une scolarisation précoce des enfants.

 

Ursula von der Leyen, la ministre de la famille aux sept enfants, a suivi le conseil du chercheur, auteur d'études pour le compte du gouvernement. Pour favoriser la natalité, le nombre de places en crèche doit être triplé d'ici 2013. Malgré les contestations dans son propre camp (la CDU chrétienne-démocrate, le parti de Merkel), von der Leyen a instauré l'«Elterngeld», un congé parental importé de Suède. Il permet aux deux parents de prendre en charge à tour de rôle le nouveau-né, et d'éviter que la maternité ne signe l'arrêt de mort professionnelle des femmes. D'après le chercheur Plünnecke, les tout premiers résultats montrent une progression frémissante de la natalité dans les villes et une plus grande implication des papas. La ministre réfléchit à une éventuelle extension. «Parmi les plus jeunes, l'égalité entre les hommes et les femmes est une évidence, le nombre de pères engagés ne va donc cesser d'augmenter», veut croire la députée des Verts, Goering-Eckardt. A Cologne, du haut de sa tour, la féministe Schwarzer nuance : «Oui, l'Allemagne est en train de changer. Mais le chemin sera très long.»

 

Lire aussi notre entretien avec la féministe Alice Schwarzer, avocate depuis trente ans de l'égalité homme-femmes en Allemagne.

 

Texte et photos : Mathieu Magnaudeix, envoyé spécial à Cologne.

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Pour l'essentiel les citations proviennent d'un reportage effectué à Cologne, le lundi 18 et le mardi 19 mai. Néanmoins, Dorothea Böhm (Familiennetzwerk), Jutta Hoffritz (journaliste et écrivain), Kathrin Göring-Eckard (vice-présidente du Bundestag, la chambres des députés) ont été interrogés par messagerie électronique, pour des raisons d'agenda.