En Hongrie, les Roms redoutent un retour aux années noires

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Viktor Orbán s’oppose à une décision de justice qui prévoit d'indemniser des élèves victimes de ségrégation à l’école. Les Roms ont peur de devenir un nouveau bouc émissaire pour le gouvernement. Reportage à Gyöngyöspata.

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Gyöngyöspata (Hongrie), envoyé spécial.– Le portable de Géza Csemer sonne souvent. Des journalistes veulent parler au représentant local de la minorité rom qu’il est. Ce n’est pas bon signe. La dernière agitation de ce genre remonte au début de l’année 2011, quand le Jobbik d’extrême droite avait lancé ses « associations d’autodéfense » contre la « criminalité tsigane », pour défier le Fidesz de Viktor Orbán, trop laxiste à son goût.

Pendant plusieurs jours, les miliciens de l’« Armée des brigands » et de la « Garde hongroise » avaient pris possession du quartier rom de Gyöngyöspata, un bourg situé dans le nord du pays qui compte 2 500 habitants. « On a vécu dans la peur pendant des jours, les enfants faisaient pipi au lit », se souvient Géza Csemer.

Neuf ans plus tard, le village se retrouve une nouvelle fois au centre de l’attention, car la Cour suprême du pays a validé un jugement historique rendu au mois d’octobre 2018 et condamné l’État à verser des dommages et intérêts à soixante jeunes élèves roms de la commune, reconnus victimes de « ségrégation scolaire ». Leurs familles vont se partager cent millions de forints (près de 300 000 euros) et la municipalité devra en assumer à elle seule 80 millions.

Géza Csemer. © CL Géza Csemer. © CL

Angelika, vingt ans, compte parmi ces soixante victimes reconnues. Elle se souvient comment les filles roms regardaient les « Hongroises » aller faire du basket, de la musique ou de la danse dans la ville voisine, mais qu’elle et ses copines n’étaient pas bienvenues à la piscine, où elle n’est jamais allée. « Des fois on passait la tête par la porte, pour voir à l’intérieur, mais on se faisait tout de suite engueuler. »

Dans les murs de l’école publique, c’était pire. Entre 2004 et 2017, l’école élémentaire du village a quasi systématiquement placé les élèves roms dans une salle de classe à part, à un étage séparé dans l’établissement. Ils ont reçu un enseignement au rabais et étaient exclus des activités parascolaires. Ni elle, ni aucun de ses camarades, n’a pu décrocher le bac. « J’avais des copines hongroises en primaire, mais après on a été séparées. Les parents ne voulaient pas qu’on soit mélangés. » Les excursions dans les collines des monts Mátra, les voyages en train et les sorties à Budapest, c’était sans eux, « même quand on avait réuni l’argent pour pouvoir y aller nous aussi ». « Eux ils sont allés à Budapest, au zoo par exemple, nous, pas », dit-elle.

Angelika est seulement de passage pour la journée, car maintenant elle vit avec son petit ami dans la ville voisine. Là-bas, elle y a des copines et « la plupart d’entre elles sont hongroises », c’est-à-dire non-roms. Du fait de la taille de la ville, 30 000 habitants, le racisme y est moins prégnant. « Ici, c’est spécial », confirme sa grand-mère, mais sans s’expliquer vraiment pourquoi.

Elle se souvient qu’en 2011, quand les Gardisták du Jobbik étaient dans le village, il y en avait toujours un pour la suivre à la trace quand elle faisait ses courses à l’épicerie, « comme si j’étais une voleuse ». « Il y en a même un qui est venu en classe pour nous dire de nous tenir à carreau », ajoute sa petite fille. L’instit’ n’a pas bougé, mais des parents se sont plaints et il n’est plus revenu. « Moi je vis plus au nord, dans le [comitat de] Nográd, et ça se passe mieux, témoigne la grand-mère. Même dans les villages voisins, on se fait l’accolade avec les anciennes connaissances, Tsiganes ou pas. » C’est Angelika qui conclut la conversation : « Maintenant ils disent qu’on ne mérite pas cet argent, qu’on n’a pas travaillé pour l’avoir. On n’a pas travaillé, c’est vrai, mais on a souffert. »

Angelika et sa grand-mère. © CL Angelika et sa grand-mère. © CL

Le chef du gouvernement, Viktor Orbán, n’a pas eu un mot pour dénoncer ces faits de ségrégation qui, bien au-delà du cas de Gyöngyöspata, touche pourtant des milliers ou des dizaines de milliers d’enfants roms dans le pays. Il a au contraire jeté de l’huile sur le feu : « Si j’habitais ce village, je me demanderais bien pourquoi je m’échine à aller travailler alors que des gens, d’une minorité ethnique importante, vont recevoir de l’argent sans travail en contrepartie. » Il entend même faire annuler la décision finale rendue par la plus haute juridiction, « injuste » selon lui. De quoi créer de nouvelles tensions dans le village et dans le reste du pays, qui compte entre sept et huit cent mille citoyens hongrois de nationalité « Rom/Tsigane », selon les estimations, soit un peu moins de 10 % de la population totale.

Harcelés par l’extrême droite à la fin des années 2000 et au début des années 2010, ciblés par un commando qui a assassiné six personnes et blessé des dizaines d’autres, les Roms ont eu la paix depuis. Le Fidesz mène la vie dure aux pauvres, mais le parti a mis le Jobbik et ses milices hors d’état de nuire, et il ne s’en est jamais pris à la minorité rom en tant que telle. Les citoyens roms votant comme la majorité, Orbán est relativement populaire, d’autant qu’il passe pour être lui-même rom, ou « à moitié », comme il est fréquent d’entendre dire.

Cette relative tranquillité est peut-être terminée, et cela inquiète beaucoup la famille de Géza Csemer, son représentant à Gyöngyöspata. « Qui va nous protéger maintenant si Orbán se retourne contre nous ?, questionne son épouse. Avant c’étaient les migrants, maintenant c’est notre tour. Orbán sait souffler sur les braises. » « Ils disent que le village va être ruiné à cause de nous ?! Mais c’est sa vie qui est ruinée ! », dit-elle en désignant Nikolett, sa filleule de vingt ans, ancienne camarade de classe d’Angelika. Géza se met à l’écart pour griller une cigarette à côté du petit poêle à bois qui chauffe l’habitation, un American Staff garde la maison. « L’État ne nous donne aucune chance et on ne peut compter sur personne. Ça donne envie de partir », poursuit-elle.

Niki et sa tante. © CL Niki et sa tante. © CL

Justement, partir, « Niki » y pense. Pas pour l’instant, car elle attend un enfant, c’est pour l’été, et voudrait en avoir un deuxième, mais après ça, qui sait si elle ne s’ajoutera pas à la centaine de personnes du village qui a fui le désœuvrement. Au cours des dernières années, une filière d’émigration a conduit plusieurs milliers de Roms du nord-est de la Hongrie, une région qui a subi de plein fouet la désindustrialisation après 1989, jusqu’à Toronto au Canada. Parmi ses amis, Aladár est parti, Erika aussi…, et un des gamins de l’école y est même devenu policier. Si elle et son mari finissent par toucher les 3,8 millions de forints de réparation (un peu plus de 11 000 euros), cela leur ouvrirait quelques perspectives.

La famille Csemer est bien lotie, la maison est rustique mais confortable, avec télé grand écran et le wifi. Elle ne se trouve pas à proprement parler dans le « quartier tsigane », qui débute cent mètres plus loin, en contrebas, dans la partie inondable du village. La séparation est nette : il commence là où l’asphalte s’arrête. Au moindre dégel, la boue colle aux chaussures et les voitures évitent de s’aventurer dans le cul-de-sac. On comprend vite que la ségrégation scolaire dont ont été victimes ses jeunes habitants est un prolongement de la ségrégation spatiale et sociale qui prévaut ici.

«La ségrégation scolaire s’est intensifiée»

A la sortie opposée du village, la jeune fille qui tient une pizzéria prévient : « Vous n’allez pas du tout aimer ce que je vais dire... Moi je suis raciste, désolée. » Et elle livre son témoignage : « J’y étais à cette école. Les soi-disant toilettes sans chasse d’eau, ce sont eux qui les avaient cassées, s’ils n’allaient pas à la piscine, c’est parce qu’ils n’avaient jamais de maillot de bain, et s’ils étaient écartés des sorties scolaires, c’est parce qu’ils ne pouvaient pas les payer. À ce compte-là, moi aussi je devrais être indemnisée parce qu’aujourd’hui ce sont mes enfants qui subissent la ségrégation. » Comme beaucoup de parents non-Roms, elle a fait le choix de retirer ses enfants de l’école municipale pour les envoyer à dix kilomètres de là.

Le seul client présent, Ferenc, policier à Budapest, est plus mesuré. Raciste, il ne l’est pas, dit-il, et il note que les écarts étaient beaucoup moins prononcés et la cohabitation plus paisible avant le changement de régime en 1989. Simplement, il ne peut qu’être d’accord avec Viktor Orbán quand celui-ci déclare : « Pas d’argent sans travail. » Orbán, le provincial de la petite bourgeoisie, qui a eu accès à l’université et aime flatter le « bon sens paysan » – selon lequel « on n’ouvre pas sa porte à un étranger » – quand il s’agit de dresser des villageois contre l’arrivée d’une famille de réfugiés, a encore fait mouche. « On fait beaucoup pour les Roms, plus que pour les retraités et les pauvres. Eux, ils ont le défenseur des droits et des associations qui les défendent », estime Ferenc.

Le coup a été calculé et il est, selon le journal Magyar Hang, vraisemblablement l’œuvre d’Árpád Habony, un communicant associé du cabinet Finkelstein – grand instigateur de campagnes de haine – rappelé d’urgence au chevet du Fidesz après sa déroute relative aux municipales en octobre. La propagande gouvernementale s’est donc mise en branle pour jeter l’opprobre à la fois sur les Roms, dépeints en profiteurs, et sur l’ONG « Une chance pour les enfants défavorisés » qui a porté l’affaire en justice. Elle est une cible de choix et particulièrement facile puisqu’elle est financée par les Open Society Foundations du milliardaire George Soros.

La chaîne d’infos Hír TV a innové en invitant ses téléspectateurs à voter pendant les pauses publicitaires en faveur d’Orbán – envoyez « O » par SMS – ou de Soros – envoyez « S ». Il est loin le temps où, juste après son arrivée au pouvoir, en 2010, Viktor Orbán posait tout sourires avec György Soros, après qu'ils s'étaient concertés sur la stratégie d’intégration des Roms à porter lors de la présidence hongroise de l’Union européenne.

Sur le terrain, les positions sont tranchées et semblent irréconciliables, mais la situation est complexe. Gábor Erőss, sociologue spécialiste des questions éducatives, nous explique que les Roms subissent une double peine : un racisme institutionnel, qui tient les Roms à l’écart, mais avant tout une discrimination sociale qui sélectionne les enfants dès leur plus jeune âge et discrimine les élèves des milieux défavorisés. « Depuis trente ans, l’État hongrois organise la sélection sociale et ethnique des élèves », dit-il.

La gauche sociale-libérale au pouvoir dans les années 2000 a officiellement mené une politique d’« intégration », mais sans s’investir pleinement dans ce projet peu porteur électoralement, et sans succès. Sous le Fidesz, toute volonté a disparu et « la ségrégation scolaire s’est intensifiée », témoigne pour sa part Nóra Ritók, une experte de terrain reconnue, dans le journal quotidien de gauche Népszava.

Károly Molnár, maire de 1990 à 2006. © CL Károly Molnár, maire de 1990 à 2006. © CL

L’église de Gyöngyöspata est splendide et c’est à l’intérieur que Károly Molnár, qui a été maire les seize années qui ont suivi le changement de régime, livre son point de vue. Affecté par la polémique, il a à cœur de montrer que la Hongrie n’est pas l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid : l’équipe de foot est composée pour moitié de joueurs roms, les Roms s’emploient comme saisonniers chez les paysans du coin, des femmes accèdent à des petits métiers, tels que caissière, et la photo de classe de son neveu peut témoigner de la mixité des élèves.

Il jure qu’« il n’y a jamais eu de discrimination ethnique à l’école », cela avec d’autant plus de détermination que son fils en était le directeur au moment des faits. « Les élèves étaient répartis en fonction de leur niveau et de leurs capacités, comme ça a toujours été le cas. » Les millions de forints que la mairie doit verser aux élèves discriminés feraient mieux d’être investis, estime-t-il, directement dans l’éducation.

C’est justement ce que concocte le gouvernement, qui a bloqué le versement des dommages et intérêts aux familles. Le Fidesz propose à la place une compensation qui prendrait la forme de cours de soutien scolaire et de formations professionnelles. Cela indigne Jenő Setét, militant et intellectuel rom : « Qu’un homme politique ose dire que des dommages et intérêts accordés à des victimes devraient être versés en nature est sans précédent, scandaleux et infiniment humiliant pour les Roms. […] Même quand la justice nous donne raison, nous avons tort. »

Avec une nouvelle directrice arrivée en septembre, les choses se passent mieux et toute ségrégation ethnique a cessée à l’école Demeter Necskei de Gyöngyöspata. Sauf qu’il ne reste plus qu’une poignée d’élèves non-roms, car les autres sont partis ailleurs… « Les villageois ont peur d’une intégration sans soutien, dit le sociologue Gábor Erőss, donc il ne faut pas simplement une “intégration”, qui ne ferait qu’aggraver les tensions, mais une réelle politique d’“inclusion”, avec des effectifs de classe plus réduits et des pratiques pédagogiques différenciées et adaptées au élèves », prône-t-il, sans illusion aucune quant à la bonne volonté du gouvernement.

Mardi 12 mai, la Cour suprême a tranché en faveur des Roms de Gyöngyöspata : elle a rejeté la proposition du gouvernement de verser des compensations aux élèves discriminés sous la forme d’un dispositif de rattrapage scolaire. L’État et la municipalité devront donc verser les 99 millions de forints, qui seront partagés entre les soixante élèves. Vendredi 15 mai, Viktor Orbán a violemment réagi à cette décision : « La question est de savoir si la Hongrie est un pays où un groupe minoritaire peut construire un système ou un réseau avec lequel il peut régulièrement imposer sa volonté à la majorité, [...] si les Hongrois peuvent se sentir chez eux dans leur propre pays. Parce que, après tout, c’est notre pays, à nous les Hongrois autochtones. » Il confirme par ces déclarations les craintes de le voir faire de la minorité rom un nouveau bouc émissaire pour le Fidesz, en vue des élections législatives de 2022.

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Le reportage sur place a été réalisé fin janvier avant la pandémie de coronavirus.