Matteo Renzi, l'ascension fulgurante d'un tacticien (1/2)

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Un objectif national

La communication : un aspect central du personnage. Voire le seul, selon les détracteurs de Renzi, qui ne voient en lui que de l'« esbroufe », des « discours creux », une « coquille vide », une systématisation du « dire, c'est faire », voire un « bonimenteur » et un « opportuniste » qui a choisi la gauche comme il aurait pu choisir la droite… À la tête de la province, déjà, il monte une société pour développer des activités de bureau de presse, « Toscane multimédia », financée par l'administration et dans lequel il fait embaucher une dizaine de personnes.

Sa gestion de la province sera d'ailleurs condamnée plus tard par la Cour des comptes, en raison d'un excès de dépenses non justifiées par la fonction… Il crée par ailleurs un festival, "Le Génie florentin", « une manifestation à la programmation assez pauvre, pour laquelle il a été dépensé davantage d'argent dans la promotion que dans les activités elles-mêmes », estime Simone Siliani, alors adjoint au maire à la culture, aujourd'hui conseiller du président de la région.

À la mairie de Florence, cette stratégie médiatique deviendra machine de guerre. Renzi maire multiplie les bureaux et les fonctions : porte-parole, cabinet, service de presse, service des relations extérieures, responsable communication – autant de personnes qui travaillent pour son image, soit 30 à 40, estime le conseiller municipal Tommaso Grassi, élu du SEL (Écologie et Liberté, gauche de la gauche) pendant le mandat de Renzi et réélu aux dernières élections. Une stratégie forcément payante, après les dix ans de gestion de son prédécesseur, Leonardo Domenici – un maire décrit comme un modèle de snobisme, sourd aux demandes de la population, enfermé en son Palazzo. 

À l'inverse, le jeune Renzi au visage poupin est un adepte des réseaux sociaux sur Internet aussi bien que de la poignée de main ; il joue l'homme simple, ne refuse jamais une discussion – et surtout pas une interview à la presse. Souvent, les médias sont informés des projets avant même le conseil municipal… Cela ne fait de doute pour personne : Renzi poursuit un objectif national, Florence n'est pour lui qu'une étape. Si certains en Toscane s'étonnent encore, ce n'est que devant la rapidité de cette ascension.

Matteo Renzi maire de Florence © Studio associato cge fotogiornalismo Matteo Renzi maire de Florence © Studio associato cge fotogiornalismo

Au cœur du dispositif Renzi, il y a un personnage clef : Marco Carrai. C'est l'homme de l'ombre, l'ami de toujours, un homme de réseaux qui lui apporte soutien des banques et des grandes entreprises. Car pour réussir en politique en Italie, et pour se maintenir au pouvoir, il ne suffit pas d'avoir du talent, encore faut-il avoir de l'argent et le soutien du système. Carrai, lui, fait partie de plusieurs conseils d'administration à Florence, dont celui de la principale banque de la ville ; il est le PDG d'ADF, la société de l'aéroport de Florence, qui travaille actuellement à un projet contesté de nouvelle piste ; et à travers ses différentes sociétés, il a remporté plusieurs marchés, comme celui des audioguides des musées de Florence, ou encore le chantier de restauration d'un bâtiment historique à deux pas du Duomo, cédé ensuite à une chaîne de restauration de luxe, Eataly.

D'après la presse locale, l'homme a en outre mis à disposition de Renzi une maison en plein cœur de Florence. Et c'est lui qui trouve les financements lorsque le maire de Florence se lance dans la campagne des primaires du PD de 2012 (que le Toscan perd toutefois au profit de Pier Luigi Bersani), à travers la fondation qu'il préside, la fondation Big Bang – qui prendra plus tard le nom de fondation Open.

L'ouvrage de Duccio Trenci, "Qui dirige Florence?" L'ouvrage de Duccio Trenci, "Qui dirige Florence?"
En Italie, le financement des primaires n'est soumis à aucun contrôle. « L'équipe de Renzi a déclaré avoir dépensé 100 000 euros pour cette primaire, et a fourni une liste des contributeurs. Mais de l'aveu même de l'avocat, cette liste est incomplète car tous n'ont pas accepté d'être cités. Il n'est pas à exclure que des entrepreneurs ayant obtenu des marchés grâce à Renzi aient financé sa campagne », explique Duccio Tronci, journaliste indépendant, auteur de l'ouvrage paru l'an dernier, Qui commande Florence ? La métamorphose du pouvoir et ses coulisses à travers la figure de Matteo Renzi.

De nombreux observateurs le disent : Renzi n'est pas un homme d'argent, mais « un homme de pouvoir », qui s'entoure de « fidèles » à qui il accorde « ses faveurs » en échange de bons procédés. Dans une région où les intérêts économiques sont jalousement conservés par les producteurs de vin toscans et les grandes familles de Florence qui occupent les mêmes palais depuis des siècles, nul doute que Matteo Renzi a travaillé pour s'assurer de leur soutien.

Le jour où il se présente officiellement comme candidat à la mairie de Florence dans l'un des plus beaux théâtres de la ville, il reçoit ainsi les honneurs d'une des figures de la noblesse florentine, la marquise Frescobaldi, qui descend en personne de son balcon pour le féliciter. Le candidat de la gauche soutenu par l'une des premières fortunes du pays : tout un symbole.

NB : Dans un second volet de notre enquête, nous aborderons la figure de Matteo Renzi maire à la tête de Florence.

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Toutes les personnes citées dans cet article ont été rencontrées à Florence, entre le 7 et le 11 juillet 2014.