Le basket américain se mobilise contre les violences policières racistes

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Après deux soirées marquées par le boycottage des matches, la saison de la NBA, la ligue professionnelle de basket-ball, reprend. Mais les joueurs entendent bien utiliser leurs voix pour réclamer plus de justice sociale.

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Tout a commencé mercredi soir. À Disney World, en Floride, il est 21 h 57. Les joueurs du Magic d’Orlando s’échauffent sur le parquet, quelques minutes avant de disputer le cinquième match de leur série de playoffs contre les Milwaukee Bucks. Mais les Bucks n’entreront pas sur le parquet et ne joueront pas.

Les joueurs se sont concertés dans la soirée et ont décidé de boycotter le match, pourtant capital pour leur qualification en demi-finales de la conférence ouest de la NBA. Ils entendent dénoncer ce qu’il s’est passé la veille, à Kenosha, petite ville du Wisconsin (dans le même État que la franchise des Bucks) : des policiers ont tiré à sept reprises sur Jacob Blake, un Noir qui est encore dans un état critique et pourrait être paralysé à vie.

Evan Fournier, international français et joueur du Magic d’Orlando, décrit à Mediapart une situation inédite : « À vingt minutes du coup d’envoi, il n’y avait toujours aucun joueur des Bucks sur le parquet, et on avait senti plus tôt dans la soirée que quelque chose se passait, on s’en doutait même si rien n’était encore officiel. »

La sonnerie du début du match retentit quelques minutes plus tard dans une salle vide. Aucun joueur ne se trouve sur le parquet, car le Magic d’Orlando est lui aussi rentré au vestiaire. Sur la chaîne de télévision américaine TNT, les commentateurs, déboussolés, tentent de meubler en attendant d’en savoir plus.

Une heure plus tard, les joueurs des équipes concernées se réunissent avec leurs staffs, pour discuter de la suite du mouvement de protestation. Ils sont rapidement suivis par les deux autres équipes qui devaient jouer jeudi soir, les Los Angeles Lakers, la franchise la plus populaire au monde, et les Blazers de Portland.

Les deux équipes de Los Angeles, les Lakers et les Clippers, vont même dans un premier temps voter l’arrêt définitif de la compétition. Le meilleur joueur du monde, LeBron James, s’exprime sur Twitter : « Nous réclamons des changements. On en a assez. »

Aux États-Unis, LeBron James est plus qu’un basketteur : son aura, sa puissance médiatique et politique dépassent son statut sportif. Sur les réseaux sociaux, il rassemble 140 millions d’abonnés, soit plus que Donald Trump.

« L’impact du boycott aurait été bien moindre si LeBron James n’avait pas suivi le mouvement. Aux États-Unis, c’est une icône, il n’est pas qu’un simple athlète : c’est un businessman confirmé et il n’hésite jamais à s’exprimer en faveur de la justice sociale. L’objectif des joueurs stars comme LeBron, c’est de fédérer pour mettre la pression sur les propriétaires des franchises », analyse Syra Sylla, entrepreneuse et ancienne journaliste spécialisée dans le basket.

Pour Evan Fournier, « il n’y a que LeBron James qui a cet écho-là, sa parole peut faire bouger les choses ».

Un constat partagé par Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique. Pour elle, dans une société du spectacle telle que la société américaine, « l’effet de groupe est d’une puissance rare, et ça paraît impossible pour la NBA de sanctionner l’initiative ou même de ne pas l’encourager. Cette unité, c’est ce qui avait manqué à Colin Kaepernick, le joueur des 49ers de San Francisco, qui avait été viré pour avoir mis un genou à terre pendant l’hymne américain ».

Hasard du calendrier, la première fois que Kaepernick mettait un genou à terre, c’était le 26 août 2016, il y a quatre ans.

L’engagement de LeBron James a immédiatement été suivi par celui de son employeur, les Lakers, qui ont publié un communiqué. « 80 % des joueurs NBA sont noirs. On ne peut pas aimer nos joueurs, la joie qu’ils provoquent dans le monde entier, et rester silencieux, ne pas utiliser nos ressources pour se faire l’écho de leur voix lorsqu’ils exigent la justice et l’égalité que l’Amérique nous a promis à tous, tout en en privant les Noirs depuis trop longtemps », rappelle le communiqué.

Plus tard dans la soirée, les Bucks de Milwaukee, à l’origine du boycottage, sont sortis de leur vestiaire pour faire une déclaration à la presse. Leur meneur de jeu, George Hill, très impliqué dans le mouvement Black Lives Matter, a lu la déclaration écrite par les joueurs.

« Lorsque sur le parquet nous représentons Milwaukee et le Wisconsin, nous sommes responsables de nos actes. Nous demandons la même chose aux législateurs et à la police, d’être tenus responsables de leurs actes. Nous demandons que justice soit faite pour Jacob Blake », a lu d’un ton grave le joueur afro-américain. « Allez voter le 3 novembre », a-t-il conclu.

Les Milwaukee Bucks, menés par George Hill, annoncent leur boycott du match de mercredi soir.

« On vit un moment historique, et on l’a réalisé au moment même où ça se passait », explique Evan Fournier. Dans la nuit de mercredi à jeudi, les joueurs encore engagés dans ces playoffs se sont réunis. La discussion a duré plusieurs heures. Rudy Gobert, double meilleur défenseur de la ligue et pivot du Jazz d’Utah, raconte : « On a tenté de trouver un terrain d’entente, mais on était globalement tous sur la même longueur d’onde. On a un pouvoir en jouant dans cette ligue, il faut l’utiliser pour avoir plus d’impact sur nos communautés », détaillait-il. Pour l’international français, « ça reste du basket, et peu importe l’importance des matches : quand des êtres humains perdent leur vie injustement, le basket passe au second plan ».

 Pour l’instant, la ligue est derrière ses joueurs. Le site de la NBA annonçait même la couleur hier, en mettant en avant une bannière sur sa page d’accueil : « Aujourd’hui, notre priorité n’est pas le basketball. » Pour permettre à ses joueurs de s’exprimer politiquement, même sur le terrain, la NBA a accepté que les joueurs fassent inscrire des mots au dos de leurs maillots. « Paix », « Égalité », « Réforme de l’éducation »… Un moyen pour les athlètes de donner de la visibilité à leur combat pour plus de justice sociale. Evan Fournier a décidé d’inscrire « Justice » au dos de son maillot. « C’est la notion la plus importante, celle pour laquelle on doit continuer de jouer », explique l’arrière floridien.

 Mais la période est tendue. La ligue négocie actuellement le CBA (collective bargaining agreement), un accord général avec les propriétaires de franchises et le syndicat des joueurs. À cause du covid, les joueurs ont peur que leurs salaires soient réduits.
La date limite pour trouver un accord a même été repoussée au 15 octobre. Le NBPA (National Basketball Players Association), le syndicat des joueurs NBA, a quant à lui publié un communiqué qui affirme son soutien au boycott initié par les Bucks de Milwaukee. 

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We stand with our players. #JusticeForJacobBlake

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Dans la journée de jeudi, les esprits se sont apaisés. LeBron James est revenu sur sa décision de vouloir arrêter la saison, alerté par de nombreux collègues : annuler le reste des playoffs aura de graves conséquences financières pour les équipes et les joueurs, qui ont consenti énormément de sacrifices pour jouer et s’isoler dans cette « bulle » de Disney World, totalement hermétique. « C’est en jouant qu’on va faire le plus de bruit, on veut finir la saison, mais sous condition », explique Evan Fournier.

Jeudi soir, Donald Trump s’en est mêlé. « Je pense que les gens en ont marre de la NBA, ils sont devenus un peu comme une organisation politique et ce n’est pas une bonne chose », a-t-il tweeté. Les relations du président américain avec la NBA et ses joueurs sont très tendues : depuis qu’il est président, ces derniers ont toujours refusé de se rendre à la Maison Blanche après avoir remporté un titre, comme le veut pourtant la tradition.

Pour Syra Sylla, ce boycottage, même s’il n’a duré qu’une journée et n’a concerné que quelques matches, aura un impact : « La pression mise sur les propriétaires des franchises est sans précédent, et les joueurs ne lâcheront pas leur combat », analyse l’ancienne journaliste.

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