Kim Il-sung, Grand Menteur

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La journaliste américaine Barbara Demick propose une fabuleuse enquête, Vies ordinaires en Corée du Nord (éd. Albin Michel, en librairie le 4 novembre), alors que ce pays vient de régler la succession du subclaquant Kim Jong-il. Nous en profitons pour vous proposer un feuilleton, qui mène au cœur de cet enfer terrestre dirigé par des furieux de père en fils...
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Nous avons laissé, dans l'épisode précédent, Kim Jong-il, l'actuel tyran mal en point de Pyongyang, avec son père, Kim Il-sung «Grand Leader» selon la terminologie officielle. Ils étaient représentés sur une fresque dont les nordistes ont le secret, devant le lac du mont Paektu, qui marque la frontière avec la Chine. Le mont Paektu, invoqué dans l'hymne national du Sud, est le point culminant d'une péninsule à réunifier un jour. C'est la montagne lumineuse par excellence, qui rappelle Tangun, fondateur légendaire de la Corée. De ce mont procède la conscience nationale. En découleraient les prétendues idées du fatras pseudo philosophique manié par le régime de Pyongyang en guise de doctrine (le «Juche»: prononcez «djoutché»). Sur les contreforts du mont Paektu, serait forcément né, le 16 février 1941, Kim Jong-il (il a en fait vu le jour en Sibérie où son père, grand combattant de l'arrière, prétendait mener la guerre aux Japonais).

 

Ce Kim Il-sung, arrivé dans les fourgons soviétiques après l'effondrement du Japon colonial en août 1945, allait régner sans partage, jusqu'à sa mort en 1994, sur la partie nord d'une péninsule qu'il avait lancée dans la guerre en 1950. Kim Il-sung, grand, impressionnant, trompait son monde, à commencer par François Mitterrand, qui lui rendit visite en février 1981. Il fut accueilli par le maître de Pyongyang, avec ces mots magiques aux oreilles de qui ne négligeait point les voyantes: «J'ai l'honneur de saluer le futur président de la République française.» (Récit de Claude Estier à ce journaliste.)

François Mitterrand demeura fidèle à sa fascination morbide. Lorsque Kim l'Ancien mourut, le président français, hôte d'un sommet du «G7» à Naples, refusa de condamner le dictateur du régime le plus atroce de la planète, en une phrase ambiguë comme il savait les forger, prenant acte avec des accents admiratifs de la longévité du personnage. Ce journaliste a pu constater dans le musée du mont Myohyang, à deux heures de route au nord de Pyongyang, là où sont exposés dans quelque cent cinquante salles les cadeaux reçus du monde entier par le régime, que le président Mitterrand adressa des petits présents (de la porcelaine de Sèvres) à Kim Il-sung jusqu'en 1987; soit jusqu'au moment où il cessa, par ailleurs, de faire fleurir la tombe de Pétain à l'île d'Yeu...

Comme si quarante-neuf ans à la tête de la Corée du Nord, à incarner la force du pouvoir personnel et de la raison d'État, valaient absolution:

 

Kim Il-sung avait forgé son mythe du berceau à la tombe. Son lieu de naissance, ou prétendu tel, se visite dans les environs de la capitale. La chaumière, réceptacle d'un tel prodige, est refaite de fond en comble mais déclarée dans son jus, par de malheureux guides préposés au bourrage de crâne. Ils vous déclarent sans sourciller que l'intérieur, flambant neuf, est d'époque. Ils se font tranchants à mesure que vous exprimez vos doutes.

 

En ce moment, vous vous croyez en 2010? Eh bien vous n'y êtes pas du tout! Nous sommes en 99 de l'ère Juche, dont l'an 1 commence le 15 avril 1912, date de la naissance de Kim Il-sung. C'est tout ce qu'il y a de plus officiel.

Si vous avez du mal à suivre, la chanson du général (parfois maréchal) Kim Il-sung vous mettra du plomb dans la cervelle. On l'entend à travers le pays, dans des haut-parleurs, à la radio, à la télévision. Partout. Elle est devenue le vibrato, la pulsation, le battement de cœur de la République populaire et démocratique.

 

Il faut l'avoir entendue au moins une fois. Au reste, vous n'avez pu y échapper dans les vidéos des épisodes précédents. Elle est reconnaissable entre toutes:

 

La tumeur, de la taille d'un pamplemousse

À mesure que Kim Il-sung prenait de l'âge, une excroissance de chair gagnait sa nuque, lui donnant un délicieux petit côté Elephant Man que les images du pays gommaient avec soin, s'attachant à toujours le prendre de trois quart gauche. Parce que du côté droit, on tombait sur la tumeur, de la taille d'un pamplemousse.

 

Il fallait les mauvaises manières de la télévision roumaine, lors d'une visite de Ceausescu à Pyongyang, pour révéler ce qu'oblitéraient les camarades coréens. Voici, à 0'53", des images uniques de cette espèce de goitre ayant migré du cou à la nuque, que le dictateur portait comme un boulet; un petit retour du refoulé à camoufler:

 

Kim Il-sung aura rencontré du beau linge (communiste et pas seulement: les lions offerts par l'empereur d'Éthiopie trônèrent longtemps, avant d'y croupir, au zoo de Pyongyang). En 1949, Kim allait à la rencontre de Staline à Moscou, accueilli par la garde stalinienne descendante (Anastase Mikoyan, Viatcheslav Molotov) et montante (Andreï Gromyko):

 

En 1958, la Chine lui ouvrait les bras de ses dignitaires (Lin Piao notamment). Kim est reçu (cravaté) par Mao (en vareuse):

 

En 1972, rebelote, un an après l'exécution de Lin Piao par «accident d'avion». Kim Il-sung, 60 ans (l'âge d'or en Corée), salue Mao (79 ans). Le mimétisme est à son comble: deux vareuses pour un seul rêve. Notons que Chou En-lai fait partie des meubles, au même titre que les fauteuils et les crachoirs:

 

Tout ce qui compta dans le communisme international a touché la main de Kim Il-sung, jusqu'aux enfants terribles, tel l'Albanais Enver Hodja (ici en 1956):

 

On a même aperçu le «Che» à Pyongyang en décembre 1960:

 

Fidel eut droit au tapis rouge de l'aérodrome (hideux) du cru en 1986:

 

L'hémisphère Sud ne fut pas oublié, de Bokassa (1978):

 

À Mugabe, ici en 1980, c'est-à-dire en l'an 69 de l'ère Juche:

 

À la mort d'un pharaon prétendu rouge, Kim Il-sung pouvait surmonter sa peur de l'avion (ce dont son fils Kim Jong-il s'est toujours montré incapable) et s'envoler jusqu'au macchabée, comme ici pour Tito (1892-1980):

Dégonflée, flasque et rougeâtre

Kim Il-sung finit par lui-même calancher:

 

Pour ceux qui n'auraient pas dix minutes à consacrer à ce deuil planétaire de 1994 (chacun pourrait tout de même consentir à un petit effort en ce 1er novembre!), voici un court moment d'affliction débordante, de surcroît pourvu de sous-titres en anglais:

 

La mort du «Grand Leader», décrété «président éternel», permit à la Corée du Nord d'ajouter une névrose nationale à sa collection: le deuil pathologique. Le palais présidentiel Kumsusan fut muré pour devenir mausolée. Y repose la momie de Kim Il-sung:

 

 

Ce journaliste a longtemps observé la dépouille, autour de laquelle il est recommandé de tourner en saluant aux quatre coins du cercueil de verre. Et en particulier la nuque, qui repose sur un coussinet délicat. La tumeur, jadis turgescente, est dégonflée, flasque et rougeâtre.

 

 

Avant de pénétrer dans ce saint des saints auquel mènent des tapis

roulants, il faut passer à travers une soufflerie extravagante, qui vous débarrasse de toute poussière, puis marcher avec ses chaussures dans un bassin de décontamination. Une immense statue de marbre blanc de celui qui transformait le sable en riz et marchait sur les flots apparaît, dans une lumière dévergondée, tandis que la chanson du général Kim Il-sung (celle du bas de la page 1) résonne puissamment.

 

 

Mettons-nous bien dans le crâne que Kim Il-sung, tout comme son fils et successeur, était bon avec les enfants:

 

Enfonçons-nous dans la tête qu'il était doux et protecteur avec les vieillardes:

 

Allez, un dernier KIS (Kim Il-sung) pour la Toussaint! En un da capo éternel et nordiste, nous nous retrouvons à nouveau au mont Paektu dès le préambule. Si vous ne fondez pas en larmes, c'est que vous n'êtes pas encore mûrs pour le paradis socialiste, qui se passera de vous, pauvres pécheurs antisociaux:

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Que se passe-t-il derrière le paravent de la propagande? Est-ce ainsi que les hommes vivent, au nord du 38e parallèle? Ce sera l'objet de notre quatrième et dernier épisode, à partir de l'enquête menée par Barbara Demick.

 

À suivre...

Consulter également l'onglet «Prolonger».

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Ayant effectué ma coopération à Séoul, au Korea Herald, en 1984-1985, j'ai eu l'occasion de m'abreuver secrètement à la propagande de Radio-Pyongyang (tout en lisant Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq) et je suis bien entendu allé lorgner le Nord à Panmunjom, sur le 38e parallèle.

En avril 2000, je suis allé lorgner le Sud, à Panmunjom mais de l'autre côté du 38e parallèle. Alors grand reporter à Télérama, je m'étais inscrit (en tant que professeur d'histoire) pour participer au premier voyage touristique organisé en Corée du Nord. Il y avait parmi les voyageurs le journaliste Philippe Grangereau, de Libération (il se faisait passer pour un professeur de chinois), qui tira de notre séjour de dix jours à Pyongyang et en province un livre captivant: Au pays du Grand Mensonge (Payot), illustré de photographies prises clandestinement par ses soins.

Dans ce pays où la population est domestiquée, décervelée, martyrisée par le père et le fils Kim depuis 1945, j'avais demandé à visiter le zoo, métaphore insoupçonnée des conduites humaines chez chaque nation. J'avais découvert, parmi les animaux faméliques, qu'on y avait dressé jusqu'au chimpanzé, qui saluait le visiteur à la coréenne...

Au musée de la Révolution, j'avais senti un flottement inquiétant lorsque la guide, désignant la reproduction gigantesque d'un télégramme américain, nous le présenta comme la preuve que le Sud et les Yankees avaient déclaré la guerre de Corée en 1950. Je m'étais permis de faire valoir que le document affirmait le contraire, en conformité avec la vérité historique. J'avais surtout semé la panique en demandant à voir une photographie de Kim Il-sung (grand planqué devant l'éternel) sur le front pendant les trois ans de la guerre de Corée. Course folle dans le musée. On me dénicha un tableau, mais aucune photographie.

Au bout de seulement dix jours, dans le grand théâtre de Pyongyang, lors de l'ouverture d'un prétendu festival, quand apparut sur un écran géant Kim Il-sung, mort depuis six ans, tandis que retentissait l'hymne à lui consacré et alors que la foule, soudain dressée, applaudissait à tout rompre, j'ai senti chavirer mon esprit critique. J'étais happé par la folie ambiante.

Depuis, il ne se passe pas un jour sans que je pense à cette population encagée, qui recèle le plus vieux prisonnier politique au monde: le prisonnier inconnu...