La Catalogne sous contrôle

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Même si les conditions d’application de l’article 155 de la Constitution espagnole, qui n’a jamais été mis en œuvre, demeurent incertaines, le gouvernement Rajoy s’engage sur une ligne dure. La vice-présidente du gouvernement espagnol, Soraya Sáenz de Santamaría, membre du PP, est chargée de superviser le processus de reprise en main de la région par le pouvoir central.

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Destitution de l’exécutif autonome de Catalogne, dissolution du Parlement régional et tenue d’élections anticipées le 21 décembre dans la région séparatiste : Mariano Rajoy a annoncé vendredi soir les premières mesures prises en réponse à la déclaration d’indépendance, quelques heures plus tôt, de la Catalogne. Mais cette reprise en main demeure remplie d’incertitudes politiques et institutionnelles. 

Autorisé par le Sénat à prendre les premières décisions de mise sous tutelle de la Catalogne, conformément à l’article 155 de la Constitution, jamais appliqué, Rajoy a annoncé que le président de la Generalitat (gouvernement) de Catalogne, Carles Puigdemont, son vice-président, Oriol Junqueras, et les autres conseillers du gouvernement autonome, de même que le chef des Mossos d’Esquadra, la police de Catalogne, étaient destitués. La vice-présidente du gouvernement espagnol, Soraya Sáenz de Santamaría, membre du PP, a été chargée par Mariano Rajoy de superviser le processus de reprise en main de la région par le pouvoir central. Elle doit réunir aujourd'hui les secrétaires d’Etat qui seront chargés d’assumer les fonctions des gouvernants catalans.

Le Parlement catalan est dissous et des élections auront lieu le 21 décembre. Rajoy a précisé que les ministères du gouvernement central assumeraient les pouvoirs de l’administration catalane et que les délégations de la Generalitat de Catalogne à l’étranger seraient fermées. Comme Mediapart l’écrivait vendredi, « les inconnues demeurent légion sur la capacité de Rajoy à véritablement mettre en place cet article, au-delà des effets d’annonce. La réaction des quelque 200 000 fonctionnaires catalans, qui vont d’un coup changer de tutelle, sera décisive ». 

Un membre de la police catalane, les Mossos d'Esquadra, le 16 octobre 2017 © Reuters Un membre de la police catalane, les Mossos d'Esquadra, le 16 octobre 2017 © Reuters

Le chef de l’exécutif catalan destitué, Carles Puigdemont, a appelé samedi, dans ce qui constituait sa première prise de parole depuis l'annonce de sa destitution, à mener « une opposition démocratique » à la prise de contrôle directe de la Catalogne par l’administration centrale madrilène. « Il est très clair que la meilleure manière de défendre les gains obtenus jusqu’ici est une opposition démocratique à l’article 155 », a déclaré Carles Puigdemont dans un bref communiqué.

« Nous continuerons à œuvrer pour construire un pays libre », a-t-il affirmé dans un bref discours télévisé enregistré à l’avance. La version écrite de l’allocution, signée « Carles Puigdemont, président de la Generalitat de Catalogne », laisse penser que l’ancien président catalan choisit d’ignorer sa destitution.

Plus tard dans la journée de samedi, le gouvernement espagnol a fait savoir qu’il verrait d’un bon œil la participation du président destitué de l’exécutif catalan Carles Puigdemont aux élections régionales, qui doivent avoir lieu fin décembre en Catalogne, dans le cadre de la gestion directe de la région par le pouvoir central espagnol. Le porte-parole du gouvernement, Inigo Mendez de Vigo, a effet déclaré dans un entretien à Reuters TV : « Je suis tout à fait certain que si Puigdemont prend part à ces élections, il pourra exercer son opposition démocratique. »

Dans les prochains jours, la réaction des membres des Mossos sera particulièrement scrutée – la destitution de son chef emblématique, Josep Lluis Trapero, a été confirmée au Journal officiel. Pour apaiser les tensions, la police régionale catalane, qui est distincte des forces de la police nationale espagnole, a appelé ses officiers à ne pas prendre parti, selon une note interne que Reuters a pu consulter. Des doutes ont émergé sur la nature de la réponse qu’apporteraient les Mossos d’Esquadra si ordre leur était donné d’évincer par la force le président catalan Carles Puigdemont et les membres de l’exécutif régional.

Les Mossos sont en effet tiraillés entre pro et anti-indépendantistes, soulignent certains de leurs responsables, ainsi que des membres de la police nationale. Certains officiers des Mossos se sont interposés entre la police nationale et ceux qui tentaient de voter durant le référendum d’indépendance du 1er octobre, qui avait été interdit par le gouvernement central.

Le chef de la police catalane destitué, Josep Lluis Trapero, était devenu le héros des indépendantistes parce que ses forces s’étaient montrées nettement moins dures que la police nationale pour faire appliquer l’interdiction de la tenue du référendum. Le 16 octobre, la Haute Cour de Madrid lui avait déjà interdit de se rendre à l’étranger et avait ordonné la confiscation de son passeport dans le cadre d’une enquête pour sédition.

Dans la note interne vue par Reuters, les policiers régionaux sont invités à agir en professionnels. « Étant donné qu’il y aura probablement une multiplication des rassemblements de citoyens sur tout le territoire et que ces citoyens ont des opinions différentes, nous devons rappeler qu’il est de notre responsabilité de garantir la sécurité de tous et d’aider ces rassemblements à se dérouler sans incident », peut-on lire. « Nous devons tous nous souvenir que nous représentons une institution à laquelle nous appartenons et non des individus, et que nous devons par conséquent agir avec neutralité dans tous les cas », poursuit la note.

Dans quelle mesure les Catalans accepteront-ils la tutelle madrilène ? Certains partisans de l’indépendance ont appelé à une campagne de désobéissance civile. D’autres espèrent encore un soutien international, qui ne semble pas être à l’ordre du jour. Alors que la motion votée vendredi appelait les pays et les institutions internationales à reconnaître l’indépendance de la région du nord-est de l’Espagne, le président du Conseil européen, Donald Tusk, a affirmé : « Cela ne change rien pour l’UE. L’Espagne demeure notre seul interlocuteur. »

L’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont également rejeté la déclaration unilatérale d’indépendance et réaffirmé leur soutien à Rajoy. En visite en Guyane, Emmanuel Macron a apporté son « plein » soutien à Mariano Rajoy, tandis que le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, disait son « inquiétude ».

Samedi après-midi, plusieurs milliers de personnes ont manifesté, à Madrid sur la place Christophe Colomb, pour l’unité de l’Espagne en criant « Puigdemont en prison ! ». Mais les rangs étaient bien plus clairsemés que lors des dernières manifestations pour l’unité de l’Espagne.

Avec Reuters.

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