En Argentine, la lutte de médecins militants pour l’avortement légal

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Le Sénat argentin se prononce mardi sur un projet de loi légalisant l’IVG. Dans ce pays où des dizaines de femmes meurent chaque année après des avortements clandestins, des réseaux d’activistes profitent déjà de l’ambiguïté de la loi actuelle pour garantir l’accès à des avortements sans risques.

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Buenos Aires (Argentine).– À l’entrée du centre public de santé situé dans le sud de Buenos Aires, un crucifix accueille les patient·e·s, pour la plupart issu·e·s de secteurs populaires : rien ne suggère que deux étages plus haut, émancipée des diktats religieux, une équipe de médecins militant·e·s œuvre pour donner accès à l’avortement.

« En Argentine, selon la loi, l’avortement est légal en cas de viol et de danger pour la vie ou la santé de la personne enceinte. Par santé, on comprend aussi la santé psychique et sociale », déroule depuis son cabinet Andrea Berra.

Cette psychologue intègre le « réseau des professionnels de la santé pour le droit de décider », dénommé « médecins ami·e·s », qui depuis 2015 s’organise afin de sortir l’avortement de la clandestinité. Les personnes se présentant dans son cabinet, « toutes avec la décision déjà prise », repartent après la consultation avec un bilan établissant le motif de risque émotionnel en cas de grossesse non interrompue.

Ce biais technique leur permet, en toute légalité et gratuitement, d’avoir accès au Misoprostol – une pilule abortive disponible en pharmacie – et aux nécessaires examens médicaux post-avortement. C’est notamment une décision de la Cour suprême en 2012, garantissant la non-judiciarisation des avortements en cas de viol, qui place les médecins au cœur du dialogue avec les personnes souhaitant avorter.

Alors que les député·e·s ont approuvé la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse le 11 décembre, le Sénat, où le rapport de force s’avère beaucoup plus serré, doit se prononcer ce mardi 29. Contexte historique : le projet est, pour la première fois, porté par le président – Alberto Fernández (un péroniste de centre-gauche) –, qui en avait fait une promesse de campagne avant sa prise de fonctions il y a un an.

« La criminalisation de l’avortement n’a servi à rien, elle a seulement permis que les avortements aient lieu de manière clandestine […]. Chaque année, près de 38 000 femmes sont hospitalisées pour des avortements réalisés dans de mauvaises conditions », a notamment déclaré le chef de l’État, lors de la présentation du projet en novembreIl y a deux ans, la légalisation, déjà approuvée par les député·e·s, avait buté sur le rejet du Sénat. Mais la mobilisation féministe, nourrie notamment par ces réseaux de médecins activistes, suscitait un tournant historique : un tabou tombait.

Liesse des manifestantes pro-avortement à Buenos Aires le 11 décembre 2020, après le vote du Congrès des députés. © Ronaldo Schemidt / AFP Liesse des manifestantes pro-avortement à Buenos Aires le 11 décembre 2020, après le vote du Congrès des députés. © Ronaldo Schemidt / AFP

Elles aussi actrices essentielles de la lutte contre la clandestinité des avortements, les socorristas, les « secouristes », ont déployé en quelques années un solide réseau : de 30 activistes en 2012, elles sont passées à 500 cette année. Leur site internet détaille par ville ou région les numéros disponibles pour les personnes désirant interrompre une grossesse. « Lors de l’appel, on vérifie que la personne n’est pas obligée à prendre la décision et on lui assure qu’elle va pouvoir trouver une solution », détaille Ruth Zurbriggen, cofondatrice du réseau.

Reflet d’un activisme féministe largement nourri par les plus jeunes générations, 75 % des « accompagnatrices » ont moins de 35 ans. Elles guident alors les femmes vers les « médecins ami·e·s », comme la psychologue Andrea Berra, et désignent un contact téléphonique qui reste joignable, jour et nuit, lors de l’avortement à domicile. Selon les chiffres officiels, le nombre d’interruptions légales a augmenté de 316 % entre le deuxième semestre 2017 et la même période en 2019 à Buenos Aires.

« En 2018, on a abattu une muraille », analyse Ruth Zurbriggen. « Nous avons fait notre coming-out, renchérit Andrea Berra. Avant, nous réalisions un travail de conseil en matière d’avortement mais nous n’osions en parler que dans les cercles militants. Nous n’étions pas à l’aise pour l’évoquer ailleurs, car la thématique n’était présente nulle part, ni dans les médias, ni dans les familles, ni entre amis. À partir de 2018, la parole s’est libérée : on a obtenu la dépénalisation sociale de l’avortement. »

« Avortement légal, à l’hôpital ! », réclament les féministes dans des chants exaltés lors de chaque mobilisation en faveur de la loi, révélant l’ambiguïté qui entoure aussi bien la situation de l’interruption de grossesse que le discours militant. D’une part, les réseaux d’activistes insistent sur l’accès possible à un avortement légal afin de l’extirper de la clandestinité et des pratiques dangereuses. D’autre part, la nomenclature juridique continue de placer l’interruption volontaire de grossesse dans l’illégalité. « La différence est aussi celle-là : on réclame le droit d’interrompre volontairement une grossesse, sans justification, sans pathologiser les femmes », expose Andrea Berra.

Surtout, la légalisation instaurerait un cadre national et général, qui ne reposerait pas uniquement sur la bienveillance de médecins militant·e·s et leur connaissance, aléatoire, de la part des femmes souhaitant avorter. Même dans les milieux progressistes de la capitale, toutes ne connaissent pas l’existence des centres de santé « amis ».

Si leur présence irrigue Buenos Aires et sa région, dans d’autres provinces, ils et elles sont beaucoup plus rares, laissant apparaître les profondes inégalités du pays en la matière, mais aussi les défis que soulèvera son application si l’avortement est légalisé. « À Corrientes [province conservatrice du nord du pays – ndlr], on doit faire des acrobaties pour trouver une solution », admet Ruth Zurbriggen.

Dans ces régions-là, les cas de fillettes enceintes après un viol à qui les médecins refusent l’accès, pourtant légal, à l’avortement, ponctuent les rubriques des faits divers. Les statistiques sont glaçantes : en Argentine, toutes les trois heures, une fille âgée de 10 ans à 14 ans est forcée d’accoucher.

 

Depuis la capitale plus progressiste, le témoignage d’Agustina (son prénom a été modifié) raconte l’évolution de l’accès à l’avortement. Il y a dix ans, celle-ci décide d’interrompre une grossesse non désirée en se procurant clandestinement des pilules abortives « qui ont coûté une fortune ». Mettre fin à une grossesse est alors un sujet tabou. « Je les ai prises seule, sans aucune information ni accompagnement médical. Je ne suis allée chez la gynéco me faire contrôler que deux ans plus tard », raconte la jeune femme, qui sait que « cela aurait pu mal tourner ».

L’année dernière, alors que les réseaux d’activistes permettent aux femmes de sortir de la clandestinité, Agustina avorte une deuxième fois. Renseignée, elle se rend dans un centre dit « ami » et bénéficie du suivi « plein d’empathie » de l’équipe médicale. Le motif de stress émotionnel invoqué par l’équipe soignante lui permet de se procurer gratuitement et légalement des pilules abortives. Afin d’obtenir un rendez-vous plus rapide pour le nécessaire examen gynécologique post-interruption, cette mère de famille a ensuite recours à un centre privé.

« J’ai senti que le médecin se doutait de quelque chose et menait un interrogatoire. J’ai menti en disant que j’étais là en raison d’irrégularités de mon cycle de menstruation […]. J’avais peur, peur qu’il me dénonce à la police et qu’on vienne me chercher, je me suis rhabillée au plus vite en tremblant, raconte Agustina. Tout le long de ce processus, je n’ai fait qu’avancer dans cette zone d’ambiguïté entre la légalité et l’illégalité. »

La jeune femme, qui milite ardemment pour la légalisation de l’avortement, arbore le foulard vert – symbole de cette lutte – et rejoint régulièrement les manifestations d’activistes. Elle n’a pourtant raconté son interruption de grossesse qu’à trois proches. Elle sait que sa famille, catholique, condamnerait sa décision.

De fait, moins d’un tiers des Argentin·e·s estiment que l’avortement devrait être légal sans condition, selon une récente enquête du Conicet (conseil national de recherche scientifique et technique). Quelque 51,8 % se positionnent en faveur du statu quo avec une autorisation en cas de viol ou de danger pour la vie de la femme seulement.

Les autorités religieuses continuent de faire pression sur les parlementaires afin de faire échouer le projet de loi. En signe de contestation, l’épiscopat a décidé cette année de ne pas présenter ses vœux au président argentin et dénoncé « la fébrile obsession pour l’instauration de l’avortement ». Selon les autorités, chaque année, 370 000 à 520 000 femmes avortent clandestinement. Quelques dizaines d’entre elles en meurent. 

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