Qui veut la guerre en Macédoine?

Jeudi après-midi, des gros bras du parti nationaliste se sont introduits dans le Parlement macédonien. Une centaine de personnes a été blessée, dont dix députés, avant que les unités spéciales de la police n’évacuent le bâtiment. Après des mois de crise politique, la Macédoine va-t-elle sombrer dans la guerre civile, au risque d’entraîner tous les Balkans ?

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Zoran Zaev, le chef de l’Alliance sociale-démocrate de Macédoine (SDSM), évacué le visage et la chemise maculés de sang, une autre élue sociale-démocrate, Radmila Sekerinska, traînée par les cheveux, le député Zijadin Sila, du petit parti de l’Alliance des Albanais, grièvement atteint, qui se débat toujours entre la vie et la mort… Jeudi après-midi, le Sobranié, le Parlement de Macédoine, a été le théâtre de véritables scènes de lynchage. Plus d’une centaine de militants du mouvement Pour une Macédoine unie a fait irruption dans l’hémicycle vers 17 heures, juste après l’élection de Talat Xhaferi, du parti albanais de l’Union démocratique pour l’intégration (BDI), à la présidence de l’Assemblée, alors que celui-ci était en train de prêter serment sous la bronca des députés nationalistes du VMRO-DPMNE, qui entonnaient des chants patriotiques, tout en dénonçant un « coup d’État ».

Le leader de SDSM Zoran Zaev à la sortie du Parlement à Skopje, le 27 avril 2017. © Reuters Le leader de SDSM Zoran Zaev à la sortie du Parlement à Skopje, le 27 avril 2017. © Reuters
Selon les vidéos disponibles, parmi ces agresseurs, on trouvait des retraités bien peu résolus à en découdre, qui semblaient plutôt perdus, se demandant ce qu’ils étaient venus faire dans l’enceinte parlementaire, et un nombre plus restreint de gros bras masqués, qui ont directement attaqué les élus de l’opposition. « Des mercenaires et des pauvres vieux auxquels on a fait miroiter quelques promesses, voici ce qu’est devenu le VMRO-DPMNE », commente une habitante de Skopje. Les rares policiers présents sur place n’ont opposé presque aucune résistance, les systèmes de sécurité qui permettent de verrouiller tous les accès au Parlement n’ayant pas été activés, et les unités spéciales n’ont pu reprendre le contrôle du bâtiment qu’au bout de plusieurs heures, en tirant des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes. Les blessés ont été évacués vers les hôpitaux de la capitale, mais aucun assaillant n’a été arrêté.

Tee-shirts noirs et croix orthodoxes brandies à bout de bras, des groupes de « patriotes » manifestent quasi quotidiennement depuis le début du mois de mars, menaçant de faire basculer la Macédoine dans la guerre civile. Toutes ces organisations, récemment apparues, comme le Front national macédonien, sont liées aux conservateurs du VMRO-DPMNE, au pouvoir depuis 2006, et à leur chef, Nikola Gruevski, qui a renoncé à exercer la fonction de premier ministre en 2016 mais demeure l’homme fort du pays. Elles sont également liées à la police, dont l’attitude fait débat depuis les violences au Parlement. Le directeur de la Sécurité nationale, Mitko Cavkov, est ainsi resté introuvable toute la soirée de jeudi, mais il a assuré depuis que la police « veillerait au respect de la Constitution », une déclaration jugée fort ambiguë à Skopje. En réalité, il semble bien que les forces de sécurité soient profondément divisées. En 2001, la Macédoine avait déjà failli sombrer dans une guerre civile provoquée par l’apparition de la guérilla albanaise de l’Armée de libération nationale (UÇK-M), mais cette fois-ci, la menace pourrait être différente. « Aucune des deux communautés nationales du pays n’est prête à de nouveaux affrontements. La guerre se déroulera d’abord au sein de la communauté macédonienne elle-même », assure Aleksandra, une militante engagée dans l’accueil des réfugiés qui traversent le territoire macédonien. « Le VMRO-DPMNE a ravivé toutes les divisions du pays, en accusant les sociaux-démocrates d’être des communistes pro-yougoslaves, il a rouvert les vieilles fractures qui divisent les familles depuis plusieurs générations »…

Le VMRO-DPMNE est encore arrivé très légèrement en tête des dernières élections législatives, le 11 décembre dernier, mais il ne dispose plus que de 51 sièges sur les 120 que compte le Parlement, et aucun des 20 députés représentant la minorité albanaise n’est prêt à s’allier avec lui. Au contraire, ils ont adopté une « plateforme » demandant des droits accrus pour leur communauté, et ont décidé de former une coalition avec l’opposition sociale-démocrate. Celle-ci dispose donc d’une confortable majorité parlementaire (67 députés sur 120) et Zoran Zaev aurait dû recevoir la charge de former le gouvernement depuis des semaines déjà. Le 1er mars, le président Gjorge Ivanov a pourtant refusé de la lui accorder, arguant de cette plateforme albanaise, qui remettrait en cause « la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance de la République de Macédoine », selon les termes du chef de l’État, lui aussi membre du VMRO-DPMNE. Depuis, le parti nationaliste empêche la formation du Parlement et toutes les institutions du pays sont bloquées. Même les municipalités vont bientôt devoir cesser leurs activités, car les élections locales, qui devaient avoir lieu en avril, n’ont pas pu être convoquées, seul le président du Parlement ayant le pouvoir de le faire.

Le VMRO-DPMNE réclame la convocation de nouvelles élections législatives – alors qu’il n’a bien sûr pas critiqué les conditions dans lesquelles s'est déroulé le scrutin du 11 décembre, organisé par le gouvernement qu’il dirigeait et les institutions qu’il contrôlait… Le parti nationaliste accuse ses adversaires d’ourdir un « coup d’État », mais c’est lui-même qui bloque le fonctionnement normal de toutes les institutions du pays, uniquement par crainte de perdre le pouvoir. Depuis 2015, le VMRO-DPMNE est en effet aux abois, après la révélation d’un vaste système d’écoutes téléphoniques, directement contrôlé par le premier ministre et visant plus de 20 000 citoyens du petit pays, militants d’opposition, journalistes, juges ou simples fonctionnaires. Le chef de l’opposition, Zoran Zaev, enfonçait encore le clou, en lâchant des « bombes », c’est-à-dire d’autres écoutes, à l’origine mystérieuse, mais où l’on reconnaît clairement la voix de Nikola Gruevski et de ses plus proches collaborateurs : ces documents révélaient comment le VMRO-DPMNE a mis en place un système de corruption généralisée, comment le parti blanchit de l’argent, contrôle la justice, exerce des pressions directes sur les médias et se trouve même au cœur de certaines sanglantes affaires criminelles qui ont endeuillé la Macédoine ces dernières années. À la suite des puissantes manifestations du printemps 2015 et d’une médiation de l’Union européenne, le VMRO-DPMNE a été contraint d’accepter la nomination d’un procureur spécial chargé d’enquêter sur ces affaires, mais le parti ne collabore qu’en traînant les pieds. Pour Nikola Gruevski, conserver le pouvoir est devenu un enjeu vital, la dernière carte qui lui permet d’échapper à la justice.

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