L’Etat islamique prend pied aux Philippines

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Assiégé à Mossoul et à Raqqa, le califat d’Abou Bakr al-Baghdadi se tourne vers l’Asie du Sud-Est pour conquérir de nouvelles provinces. C’est en tout cas l’objectif proclamé par des groupes djihadistes issus d'anciennes rébellions et qui se battent désormais sous le drapeau de Daech au sud des Philippines.

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Coïncidence ou stratégie délibérée ? Au moment où l’organisation État islamique est en difficulté sur les terres de son califat, en Syrie et en Irak, face à l’offensive de la coalition internationale, les attentats ou les attaques revendiqués en son nom se multiplient sur la planète : de l’Angleterre à l’Australie en passant par la France, le Pakistan, l’Iran, l’Afghanistan, l’Égypte, le Bangladesh ou les Philippines. Comme si, malgré les reculs imposés à ses combattants dans leurs fiefs historiques de Mossoul et Raqqa, l’état-major de l’EI voulait affirmer sa capacité de nuisance en chaque point du globe où vivent des musulmans.

Les attentats de Londres, Manchester, Paris, Téhéran ou Melbourne peuvent certes être imputés à des « autodidactes du djihad » qui ont invoqué le patronage de Daech pour valoriser des actes individuels accomplis sans le soutien logistique ni le feu vert explicite de l’EI. Mais ils peuvent aussi répondre à des consignes générales, accessibles sur les réseaux sociaux, appelant des djihadistes dormants à passer à l’action, où ils peuvent, avec les armes à leur disposition, poignards, fusils d’assaut, explosifs ou camions fous. Il est difficile d’évaluer la part d’initiative personnelle et celle de l’obéissance disciplinée à une stratégie conçue à un échelon supérieur.

Il n’en va pas de même en revanche pour l’offensive en cours depuis plus d’un mois dans la ville de Marawi, au nord de l’île de Mindanao, la plus méridionale de l’archipel philippin. Ici, le doute n’est pas permis. Les rebelles islamistes ont pris le contrôle, le 23 mai, de plusieurs quartiers de cette ville de 200 000 habitants, en quasi-totalité musulmans dans une île en majorité chrétienne, comme le reste du pays. Et ces rebelles ont fait publiquement, et depuis longtemps, allégeance à l’EI. Ils obéissent à une stratégie politique et militaire mûrement réfléchie.

Des membres de l’armée philippine prennent position dans la ville de Marawi, le 28 mai 2017. © Reuters Des membres de l’armée philippine prennent position dans la ville de Marawi, le 28 mai 2017. © Reuters

Cette stratégie est destinée à rappeler aux adeptes, comme à l’ennemi, que le territoire du califat ne se limite pas aux rives de l’Euphrate, mais s’étend à l’ensemble du monde musulman. Depuis des années, un intense travail politique vise à rapprocher plusieurs forces rebelles ou milices musulmanes souvent liées à des notables locaux et à substituer (ou superposer…) à leurs pratiques traditionnelles (trafics divers, prises d’otages, extorsion, racket) un objectif – la création d’un califat – et surtout une idéologie et un discours djihadistes directement importés du Moyen-Orient.

Quatre groupes principaux ont fait allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, émir de l’EI, en janvier 2016 et promis d’unir leurs forces pour atteindre l’objectif qui leur est assigné. Tous sont issus de scissions du vieux Front Moro de libération nationale (FMLN), créé à la fin des années 1960 pour obtenir au moins l’autonomie des régions musulmanes. Après quarante ans d'une guerre qui a fait près de 120 000 morts, l’insurrection musulmane avait débouché en 1996 sur un processus de paix qui n’a pas survécu aux désaccords politiques parmi les dirigeants. Leur engagement djihadiste d’aujourd’hui est l’héritage de ces querelles. Mais il n’a plus rien à voir avec les objectifs du FMLN. Abandonnées, les revendications autonomistes ou indépendantistes d’hier qui s’inscrivaient dans le cadre géographique des États-nations existants. Le but fixé par l’émir de Raqqa est la création de la province asiatique de son califat mondial.

Pour conduire ce combat, le mouvement le plus puissant est le groupe Abou Sayyaf, basé à l’origine dans l’île de Basilan, à l’extrémité ouest de Mindanao. Spécialiste, surtout entre 2007 et 2014, des prises d’otages avec rançon, aux confins de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines, Abou Sayyaf, qui compte quelques combattants étrangers pour la plupart indonésiens et malaisiens, est dirigé par un ingénieur devenu djihadiste, Isnilon Hapilon.

Hapilon ne parle ni l’arabe ni l’anglais mais a noué, depuis le début des années 2000, de nombreux liens avec des djihadistes étrangers. Avec une trentaine de ses hommes, il a fait allégeance en 2014 à l’État islamique, un mois seulement après sa proclamation à Mossoul par al-Baghdadi. Ce qui lui a valu d’être désigné par l’EI comme émir régional pour l’Asie du Sud-Est et comme « combattant autorisé à commander les soldats de l’État islamique des Philippines » alors que ses connaissances en matière de théologie musulmane sont considérées par les experts locaux comme très modestes.

L’allié majeur du groupe de Hapilon au sein de ce rassemblement de forces rebelles djihadistes est le groupe Maute, du nom de ses deux chefs, les frères Abdullah et Omarkhayam Maute. Fort de quelques centaines de combattants, implanté dans la province de Lanao del Sur, dont la ville principale est Marawi, le groupe Maute est issu du Front islamique de libération Moro (MILF), lui-même né d’une scission du FMLN. Il passe pour être, parmi les organisations djihadistes philippines affiliées à l’EI, celle qui comporte la plus grande proportion de diplômés, pour la plupart formés à l’université de Marawi.

Il est aussi connu pour entretenir un ample réseau de relations internationales, notamment en Indonésie. Omarkhayam Maute est d’ailleurs marié avec une Indonésienne rencontrée au début des années 2000 en Égypte, où ils préparaient leur diplôme de théologie musulmane à l’université Al-Azhar, au Caire. Son frère, Abdullah, qui a fait ses études en Jordanie, a tissé lui aussi de nombreux liens avec des islamistes du Proche-Orient.

Un échec pour le président Rodrigo Duterte

Ciblé à plusieurs reprises par de puissantes opérations de l’armée philippine, notamment en février et en mai 2016, le groupe Maute est redouté pour son efficacité militaire et la cruauté de ses représailles. En avril 2016, ses combattants ont enlevé, dans la localité de Butig, six ouvriers d’une scierie et décapité deux d’entre eux, qu’ils accusaient de renseigner les militaires. Sans doute pour manifester clairement leur allégeance à l’EI, les cadavres des deux victimes portaient, lorsqu’ils ont été retrouvés, des tenues orange comme les victimes des groupes djihadistes du Moyen-Orient.

Le troisième groupe islamiste allié à Abou Sayyaf est issu, lui aussi, d’une scission du MILF. Connu pour accueillir volontiers dans ses bases les terroristes en fuite des pays voisins, notamment certains des responsables du sanglant attentat de Bali qui avait fait plus de 200 morts en 2002, le groupe des Bangsamoro Islamic Freedom Fighters (BIFF) avait, comme Abou Sayyaf, fait allégeance à l’EI dès 2014. Apparemment déstabilisé et affaibli par la mort en avril 2015 de son fondateur, Ameril Umbra Kato, un lettré religieux, BIFF a amorcé son rapprochement avec le groupe Maute sous l’influence de son nouveau chef, Ismaël Abubakar, alias Komander Bungos.

Expert en loi islamique formé au Proche-Orient, Komander Bungos semble résolu à assumer la fusion de son groupe au sein d’une branche asiatique de l’EI, contrairement au chef militaire de celui-ci, Imam Minimbang, alias Komander Haji Karialan. Ce dernier entend suivre les commandements du Coran et demeurer fidèle à la seule cause du peuple Moro, c’est-à-dire aux musulmans des Philippines. « En fait, explique un chercheur indonésien spécialiste des mouvements djihadistes régionaux, ces querelles indiquent que BIFF ne survivra pas très longtemps à la disparition de Kato et sera rapidement absorbé par le groupe Maute, c’est-à-dire par l’alliance djihadiste régionale. »

L’émir Isnilon Hapilon. © (capture d'écran vidéo) L’émir Isnilon Hapilon. © (capture d'écran vidéo)
Des quatre groupes rassemblés au sein de la branche asiatique de l’EI sous l’autorité de l’émir Isnilon Hapilon, Ansarul Khilafah Philippines (AKP) est celui qui entretient les liens les plus étroits avec les djihadistes syriens. Dirigé par Mohammed Jaafar Maguid, ancien du MILF connu sous le nom de Abou Sharufa depuis son allégeance à l’EI, AKP est implanté dans deux provinces méridionales de Mindanao, Sultan Kudarat et Sarangani, où il a attiré des étudiants pour développer sa présence et son activité sur les réseaux sociaux. Généralement présenté par les médias officiels philippins comme un simple bandit, Abou Sharufa est en fait devenu au sein de l’EI local, grâce à sa présence sur la Toile, un responsable politique majeur pour les relations avec le Proche-Orient et d’autres groupes djihadistes d’Asie du Sud-Est.

C’est une force de plusieurs centaines de combattants issus de ces quatre groupes, renforcés, selon le gouvernement philippin, par des djihadistes malaisiens, indonésiens, saoudiens, yéménites et tchétchènes, qui a surgi le 23 mai dans les rues de Marawi et qui occupe toujours, trois semaines plus tard, plusieurs quartiers du centre économique et administratif de la ville. Malgré l’arrivée de renforts de troupes, d’artillerie et de blindés et l’aide de conseillers américains, l’armée philippine s’avère incapable de reprendre le contrôle de Marawi, hier assoupie au bord du lac Lanao, aujourd’hui dévastée et évacuée par la majorité de ses habitants.

Ni la proclamation de la loi martiale dans l’ensemble de Mindanao par le président Rodrigo Duterte, ni la mise à prix par Manille (357 000 €) et par Washington (4 500 000 €) de la tête d’Isnilon Hapilon n’ont permis d’enrayer l’enlisement de l’armée philippine à Marawi, dans une bataille rue par rue qui a déjà fait plus de 300 morts. C'est un revers désastreux pour l’autorité d’un chef d’État élu triomphalement sur son image de Rambo, mais incapable d’affronter une crise politico-militaire majeure. Revers désastreux aussi, hors des Philippines, pour les responsables de la lutte antiterroriste. Parce qu’il confirme le glissement vers le djihadisme de groupes de rebelles musulmans prêts hier à accepter un processus de paix mais jetés dans l’extrémisme par son échec. Parce qu’il souligne surtout l’existence, à travers l’ensemble du monde musulman, d’un vaste réseau de dogmes et de combats partagés.

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