Bruxelles-Athènes : prises de contacts et premières impasses

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Athènes ne veut pas discuter avec la « commission branlante de la Troïka ». De leur côté, les dirigeants européens ne veulent pas entendre parler d'annulation de la dette. Dans ce contexte tendu, les sociaux-démocrates rêvent de jouer les intermédiaires entre Angela Merkel et Alexis Tsipras.

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De notre envoyé spécial à Bruxelles. Cinq jours après le triomphe électoral d'Alexis Tsipras, Athènes et Bruxelles ne sont toujours pas parvenus à entrer dans le vif des discussions sur la dette grecque. Les deux camps peinent à se mettre d'accord, ne serait-ce que sur le cadre de la négociation à venir. Et même s'il n'a fallu que trois jours pour l'installation du gouvernement Tsipras, le temps presse, et les rumeurs sur la dégradation du secteur bancaire grec vont bon train.

D'un côté, Jeroen Djisselbloem, qui dirige l'Eurogroupe (la réunion des ministres des finances de la zone euro), a durci le ton vendredi, exhortant la Grèce de Tsipras à respecter les engagements pris par les gouvernements passés : « Ignorer les accords n'est pas le bon chemin à prendre », a déclaré le Néerlandais en marge d'un déplacement à Athènes. Le même Djisselbloem avait promis de se montrer « pragmatique » avec Athènes, lundi, quelques heures à peine après le scrutin grec.

De l'autre, Yanis Varoufakis, le nouveau ministre des finances grec, s'est dit prêt, lors de la même conférence de presse vendredi en fin d'après-midi, à « dialoguer » avec l'Union européenne, mais pas avec la « commission branlante de la Troïka » (commission, BCE, FMI). « Nous voulons convaincre nos partenaires – que ce soit en Finlande, au Portugal ou en Allemagne – que nous servirons au mieux nos intérêts communs en Europe, et dans la zone euro, par un nouvel accord qui serait le fruit de négociations avec tous les Européens », a déclaré l'économiste vedette de Syriza.

« Mais nous n'avons pas l'intention de collaborer avec une commission tripartite (la Troïka, ndlr) dont l'objectif est d'appliquer un programme dont la logique, d'après nous, est anti-européenne. » Conséquence : Athènes n'a pas l'intention de toucher la « tranche d'aide » qui devait lui être versée, fin février, par la Troïka et qui correspond au dernier versement côté européen. Ce scénario a été confirmé par une source gouvernementale grecque, citée par l'agence Reuters.

Le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem (de dos) et le Grec Yanis Varoufakis, vendredi à Athènes. © Kostas Tsironis. Reuters. Le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem (de dos) et le Grec Yanis Varoufakis, vendredi à Athènes. © Kostas Tsironis. Reuters.

Cette enveloppe budgétaire de 1,8 milliard d'euros devait être débloquée après la visite sur le sol grec d'une délégation de la Troïka. Elle devait permettre au pays, en partie, de faire face aux échéances sur sa dette au printemps et à l'été prochains. Restaient également du côté du FMI quelque 7 milliards d'euros en suspens. En cohérence avec ses positionnements anti-Troïka, la Grèce de Tsipras préfère ne pas toucher cet argent. Au risque d'affoler un peu plus les marchés grecs. Sur le papier, l'équation budgétaire se complique encore, mais elle n'est pas impossible. Pour rappel, la Grèce dégage depuis quelques mois un surplus budgétaire, si l'on met de côté le paiement des intérêts de la dette, grâce (c'est toute l'ironie de la situation) aux mesures du précédent gouvernement conservateur.

Il faudrait donc que la Grèce obtienne, auprès des Européens et du FMI, un moratoire sur le paiement de ces intérêts, pour pouvoir se passer des dernières tranches d'aide de la Troïka. Et qu'elle lance très vite, dans la foulée, des négociations pour étaler, ou annuler, une partie de sa dette, pour faire face au mieux aux remboursements à effectuer tout au long de 2015 (la première échéance intervient dès la mi-mars, pour 4,5 milliards d'euros auprès du FMI). Scénario périlleux, mais pas exclu. Vendredi soir, rien n'avait filtré sur d'éventuels échanges sur un moratoire sur les intérêts de la dette, entre le gouvernement grec et Dijsselbloem.

D'après Gabriel Colletis, un professeur d'économie à Toulouse-1, qui soutient Syriza, et a suivi de près l'élaboration de pans de son programme en 2014, « le paiement des intérêts de la dette constitue le premier poste budgétaire, cela représente 20 à 25 % des dépenses de l'État aujourd'hui ». Autant d'argent qui, dans l'hypothèse – loin d'être acquise – d'un moratoire, pourrait servir à financer les mesures du « programme de développement » promis aux Grecs – et notamment les premières annonces de mercredi (hausse du salaire minimum, suspension de certains programmes de privatisation, aide aux plus démunis, etc.). « Mais il va falloir aller vite. Dans l'idéal, il faudrait un accord de principe, avant la visite de Tsipras à Bruxelles », poursuit-il. Tsipras doit se rendre à Bruxelles la semaine prochaine, mais aucune date n'a encore été précisée. La presse grecque fait état d'un déplacement de Tsipras mercredi à Paris. Varoufakis, lui, est annoncé à Londres dimanche, à Paris lundi et à Rome mardi (mais il devait éviter Berlin).

Martin Schulz, le président du parlement européen, a précédé son collègue Dijsselbloem dès jeudi à Athènes. Lui non plus n'a pas caché la complexité de la situation, à l'issue d'un échange avec Tsipras. Mais il a choisi de retenir l'ouverture au dialogue de Syriza : « Bien sûr qu'il y aura des désaccords et des conflits, je l'ai ressenti lors de notre rencontre, mais l'important, c'est que la Grèce recherche des solutions en coopération avec ses partenaires. »

Si la Grèce doit aller vite, c'est aussi parce que les retraits d'argent des banques grecques, déjà sous aide de la BCE, semblent s'accélérer. D'après des chiffres à prendre avec prudence, publiés par l'agence Bloomberg, ces retraits s'élevaient en janvier à 11 milliards d'euros, contre trois milliards en décembre. La banque nationale grecque n'a pas confirmé ces estimations. À la bourse d'Athènes, les titres des principales banques ont dévissé. D'où l'importance d'une annonce, sans trop traîner, pour enclencher une dynamique de négociations.

À travers l'Europe, les réactions ont évolué en quelques jours. Les appels au « pragmatisme » du début de semaine, de la part de responsables qui pariaient sur un compromis rapide avec le nouvel exécutif, ont laissé place à de vives marques d'inquiétude. L'alliance de Syriza avec la droite nationaliste (plutôt que le petit parti pro-européen To Potami) et le refus de nouvelles sanctions contre Moscou (même si Athènes n'a finalement pas bloqué les conclusions des ministres des affaires étrangères de l'UE) ont stupéfait certains observateurs bruxellois. Les premières annonces gouvernementales de mercredi n'ont rien arrangé, renforçant l'hypothèse d'un Tsipras décidé à ne rien lâcher sur ses promesses de campagne. Depuis, plusieurs tendances se dessinent.

1 - À Bruxelles, on ne veut même pas entendre parler d'un effacement de la dette. C'est le discours officiel, fixé par Jean-Claude Juncker, dans un entretien jeudi au Figaro. En substance : oui à des aménagements (sur la durée de remboursement, par exemple), mais sûrement pas à des annulations du fardeau lui-même. « Il n'est pas question de supprimer la dette grecque. Les autres pays de la zone euro ne l'accepteront pas », a tranché le patron de la commission. Ce n'est pas une surprise: les Européens ne vont pas consentir des concessions à Athènes, avant même le début des négociations, qui s'annoncent difficiles. Précision importante : le moratoire sur le paiement des intérêts de la dette, que pourrait demander le gouvernement grec, n'est qu'un délai, pas une annulation pure et simple, du versement de ces intérêts. Il est donc tout à fait compatible avec cette « ligne rouge » fixée par Bruxelles.

Jeroen Dijsselbloem et Alexis Tsipras vendredi à Athènes. Capture d'écran télé. Jeroen Dijsselbloem et Alexis Tsipras vendredi à Athènes. Capture d'écran télé.

2 - Les sociaux-démocrates à l'offensive. Depuis l'élection de François Hollande en 2012, on ne les avait plus jamais autant entendus. C'est Martin Schulz, social-démocrate allemand, président du parlement européen, qui s'est rendu le premier à Athènes, jeudi, avant n'importe quel autre dirigeant international. Quant au président de l'Eurogroupe reçu à Athènes vendredi, il est lui aussi étiqueté social-démocrate. Il faut aussi se souvenir du communiqué publié dimanche en tout début de soirée, sur un ton enthousiaste, de Gianni Pittella, un Italien du parti démocrate (la formation de Matteo Renzi), qui dirige le groupe social-démocrate (dont le PS) à Strasbourg, ou encore de l'invitation d'Alexis Tsipras à Paris, formulée par François Hollande. Lundi soir à Bruxelles, Michel Sapin, ministre français des finances, insistait sur des points qu'il jugeait intéressants du programme de Syriza, notamment la réforme fiscale, que n'ont pas su mener les conservateurs de Nouvelle Démocratie.

La stratégie est claire : les sociaux-démocrates, en manque de visibilité en Europe, cherchent à se refaire une santé, en s'improvisant interlocuteurs privilégiés entre Tsipras et Merkel. L'opération peut-elle fonctionner ? Tout dépend, une fois encore, du cap plus ou moins ferme que fixera Tsipras. Tous peuvent s'entendre sur une interprétation plus « flexible » des textes budgétaires européens en vigueur (d'autant que la France et l'Italie sont menacées de sanctions de la commission, pour leur budget 2015 – le verdict est prévu pour mars). On voit mal Schulz, Dijsselbloem et Hollande accepter, en revanche, des annulations sèches de la dette grecque.

3 - Angela Merkel redoute plus que tout une propagation au reste de l'Europe. Le triomphe de Syriza dimanche marque aussi l'échec, en creux, de la chancelière allemande. À l'unisson, le gouvernement de coalition CDU-SPD a multiplié les déclarations sur la nécessité pour Athènes de respecter ses engagements – en clair, de rembourser sa dette coûte que coûte. Wolfgang Schaüble, le ministre des finances, faucon parmi les faucons : « Personne n'a reçu d'aide non sollicitée. Si M. Tsipras dit qu'il n'en veut pas, très bien ! Il devra alors trouver d'autres moyens pour résoudre le problème grec. » Sigmar Gabriel, ministre et patron du SPD, allié du PS français, dit à peu près la même chose : « Il faut que soit respecté un principe de justice à l'égard de notre population, à l'égard des gens en Allemagne et en Europe, qui se sont montrés solidaires. »

Au-delà du cas grec, Merkel redoute plus que tout que l'arrivée de Syriza au pouvoir donne des ailes aux capitales tenues par les sociaux-démocrates (Paris et Rome en priorité), dont elle parvient, depuis 2012 pour la France, et sans trop de difficultés, à contenir les revendications. De ce point de vue, le scénario d'une conférence européenne sur la dette serait un désaveu majuscule pour Berlin, qui libérerait la parole dans nombre de capitales. Pour l'eurodéputé PS Guillaume Balas (aile gauche), très critique de la méthode franco-allemande au sein de l'Union, « la France doit créer une coalition qui oblige l'Allemagne : avec la victoire de Syriza, on a une seconde chance ». Ce devait être l'un des enjeux du dîner de Strasbourg, vendredi entre François Hollande et Angela Merkel (photo ci-dessous) : prendre le pouls du couple franco-allemand, après le séisme Syriza.

© Steffen Seibert

4 - Et les autres pays sous pression ? C'est une difficulté de plus, pour Syriza : les pays du sud de l'Europe, ou ex-États membres « sous assistance financière », qui pourraient être des soutiens naturels pour Athènes, sont tous dirigés par des exécutifs conservateurs. Et ces gouvernements, bien souvent, redoutent l'irruption d'une force équivalente à Syriza dans leur pays. C'est évident en Espagne (où la Troïka n'est jamais intervenue en tant que telle), alors que Podemos donne des sueurs froides au PP au pouvoir, à l'approche de législatives à la fin de l'année. Dans une moindre mesure, le Portugal et l'Irlande observent la même stratégie : pas question de faciliter le travail de Syriza. De ce point de vue, il est difficile de dire que le scrutin grec de dimanche a réactivé le fossé Nord-Sud au sein de la zone euro.

La vue d'ensemble du « problème grec » donne toujours autant le vertige. Beaucoup dépendra de la capacité de Tsipras à tenir sa ligne « dure », sans mettre en péril l'appartenance de la Grèce à la zone euro. Et, une fois encore, la stratégie d'Angela Merkel sera décisive. Dans son édition de vendredi, The Economist, l'hebdo britannique, estime que la balle est dans le camp de la chancelière : « Cinq ans après le début de la crise de la zone euro, des pays membres du sud de l'Europe restent enlisés dans une croissance quasi nulle et des taux de chômage astronomiques. La déflation s'installe, ce qui alourdit encore le fardeau de la dette, malgré l'austérité budgétaire. (…) Si Madame Merkel continue de s'opposer aux efforts pour relancer la croissance, et pour freiner la déflation dans la zone euro, elle condamnera l'Europe à une décennie perdue, plus grave encore que celle qu'a traversée le Japon dans les années 1990. Cela ne manquerait pas de provoquer des sursauts populistes bien plus plus massifs, à travers toute l'Europe. Il est difficile de voir comment la monnaie unique pourrait alors survivre dans de telles circonstances. L'Allemagne elle-même en serait le grand perdant. »

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On pourrait traduire la Une de l'hebdo allemand Der Spiegel reproduite dans l'article par : « Celui qui roule à contresens ».