Bruxelles-Athènes : prises de contacts et premières impasses

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Jeroen Dijsselbloem et Alexis Tsipras vendredi à Athènes. Capture d'écran télé. Jeroen Dijsselbloem et Alexis Tsipras vendredi à Athènes. Capture d'écran télé.

2 - Les sociaux-démocrates à l'offensive. Depuis l'élection de François Hollande en 2012, on ne les avait plus jamais autant entendus. C'est Martin Schulz, social-démocrate allemand, président du parlement européen, qui s'est rendu le premier à Athènes, jeudi, avant n'importe quel autre dirigeant international. Quant au président de l'Eurogroupe reçu à Athènes vendredi, il est lui aussi étiqueté social-démocrate. Il faut aussi se souvenir du communiqué publié dimanche en tout début de soirée, sur un ton enthousiaste, de Gianni Pittella, un Italien du parti démocrate (la formation de Matteo Renzi), qui dirige le groupe social-démocrate (dont le PS) à Strasbourg, ou encore de l'invitation d'Alexis Tsipras à Paris, formulée par François Hollande. Lundi soir à Bruxelles, Michel Sapin, ministre français des finances, insistait sur des points qu'il jugeait intéressants du programme de Syriza, notamment la réforme fiscale, que n'ont pas su mener les conservateurs de Nouvelle Démocratie.

La stratégie est claire : les sociaux-démocrates, en manque de visibilité en Europe, cherchent à se refaire une santé, en s'improvisant interlocuteurs privilégiés entre Tsipras et Merkel. L'opération peut-elle fonctionner ? Tout dépend, une fois encore, du cap plus ou moins ferme que fixera Tsipras. Tous peuvent s'entendre sur une interprétation plus « flexible » des textes budgétaires européens en vigueur (d'autant que la France et l'Italie sont menacées de sanctions de la commission, pour leur budget 2015 – le verdict est prévu pour mars). On voit mal Schulz, Dijsselbloem et Hollande accepter, en revanche, des annulations sèches de la dette grecque.

3 - Angela Merkel redoute plus que tout une propagation au reste de l'Europe. Le triomphe de Syriza dimanche marque aussi l'échec, en creux, de la chancelière allemande. À l'unisson, le gouvernement de coalition CDU-SPD a multiplié les déclarations sur la nécessité pour Athènes de respecter ses engagements – en clair, de rembourser sa dette coûte que coûte. Wolfgang Schaüble, le ministre des finances, faucon parmi les faucons : « Personne n'a reçu d'aide non sollicitée. Si M. Tsipras dit qu'il n'en veut pas, très bien ! Il devra alors trouver d'autres moyens pour résoudre le problème grec. » Sigmar Gabriel, ministre et patron du SPD, allié du PS français, dit à peu près la même chose : « Il faut que soit respecté un principe de justice à l'égard de notre population, à l'égard des gens en Allemagne et en Europe, qui se sont montrés solidaires. »

Au-delà du cas grec, Merkel redoute plus que tout que l'arrivée de Syriza au pouvoir donne des ailes aux capitales tenues par les sociaux-démocrates (Paris et Rome en priorité), dont elle parvient, depuis 2012 pour la France, et sans trop de difficultés, à contenir les revendications. De ce point de vue, le scénario d'une conférence européenne sur la dette serait un désaveu majuscule pour Berlin, qui libérerait la parole dans nombre de capitales. Pour l'eurodéputé PS Guillaume Balas (aile gauche), très critique de la méthode franco-allemande au sein de l'Union, « la France doit créer une coalition qui oblige l'Allemagne : avec la victoire de Syriza, on a une seconde chance ». Ce devait être l'un des enjeux du dîner de Strasbourg, vendredi entre François Hollande et Angela Merkel (photo ci-dessous) : prendre le pouls du couple franco-allemand, après le séisme Syriza.

© Steffen Seibert

4 - Et les autres pays sous pression ? C'est une difficulté de plus, pour Syriza : les pays du sud de l'Europe, ou ex-États membres « sous assistance financière », qui pourraient être des soutiens naturels pour Athènes, sont tous dirigés par des exécutifs conservateurs. Et ces gouvernements, bien souvent, redoutent l'irruption d'une force équivalente à Syriza dans leur pays. C'est évident en Espagne (où la Troïka n'est jamais intervenue en tant que telle), alors que Podemos donne des sueurs froides au PP au pouvoir, à l'approche de législatives à la fin de l'année. Dans une moindre mesure, le Portugal et l'Irlande observent la même stratégie : pas question de faciliter le travail de Syriza. De ce point de vue, il est difficile de dire que le scrutin grec de dimanche a réactivé le fossé Nord-Sud au sein de la zone euro.

La vue d'ensemble du « problème grec » donne toujours autant le vertige. Beaucoup dépendra de la capacité de Tsipras à tenir sa ligne « dure », sans mettre en péril l'appartenance de la Grèce à la zone euro. Et, une fois encore, la stratégie d'Angela Merkel sera décisive. Dans son édition de vendredi, The Economist, l'hebdo britannique, estime que la balle est dans le camp de la chancelière : « Cinq ans après le début de la crise de la zone euro, des pays membres du sud de l'Europe restent enlisés dans une croissance quasi nulle et des taux de chômage astronomiques. La déflation s'installe, ce qui alourdit encore le fardeau de la dette, malgré l'austérité budgétaire. (…) Si Madame Merkel continue de s'opposer aux efforts pour relancer la croissance, et pour freiner la déflation dans la zone euro, elle condamnera l'Europe à une décennie perdue, plus grave encore que celle qu'a traversée le Japon dans les années 1990. Cela ne manquerait pas de provoquer des sursauts populistes bien plus plus massifs, à travers toute l'Europe. Il est difficile de voir comment la monnaie unique pourrait alors survivre dans de telles circonstances. L'Allemagne elle-même en serait le grand perdant. »

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On pourrait traduire la Une de l'hebdo allemand Der Spiegel reproduite dans l'article par : « Celui qui roule à contresens ».