Au Maroc et en Algérie, des peines de prison pour les journalistes

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Il ne fait pas bon être journaliste en Afrique du Nord. Sept journalistes marocains ont été condamnés cette semaine à des peines allant de trois à cinq ans de prison ferme pour avoir couvert le hirak du Rif. En Algérie, un blogueur a été condamné à sept ans de prison ferme.

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« Vous voudriez bien le croire, mais non, ce n’est pas un excès de zèle de la justice. Ce n’est pas une architecture institutionnelle qui ne fonctionne pas, ce n’est pas non plus que le roi est mal entouré. C’est juste le fonctionnement normal et naturel d’une dictature. » Omar Radi est journaliste dans un pays qui goûte peu la liberté de la presse : le Maroc. Comme de très nombreux Marocains, il a exprimé sans détour sa colère et sa stupeur sur les réseaux sociaux après le verdict prononcé dans la nuit du mardi 27 au mercredi 28 juin à l’encontre des militants du hirak du Rif, ce mouvement social qui a secoué la région du Rif en 2016 et 2017, d’une ampleur inédite en 18 ans de règne de Mohammed VI.

Jusqu’à vingt ans de prison ferme pour avoir manifesté pour une vie meilleure et contre la marginalisation de toute une région historiquement mise au ban du développement. Pour nombre de Marocains, il s’agit là d’« un retour aux années de plomb » – ces décennies de répression impitoyable sous Hassan II, qui frappèrent les militants politiques et syndicaux – et d’une semaine noire pour la liberté de la presse. En quelques jours, sept journalistes, arrêtés en juin 2017, au plus fort de la vague d’arrestations dans le Rif, ont été condamnés à des peines allant de trois à cinq ans de prison ferme. Leur tort ? Avoir couvert le hirak.

Rassemblement à Casablanca le 20 février 2018 appelant à la libération des manifestants du “hirak” du Rif, dont le journaliste Hamid El Mahdaoui, représenté bâillonné sur la pancarte. © Rachida EL Azzouzi Rassemblement à Casablanca le 20 février 2018 appelant à la libération des manifestants du “hirak” du Rif, dont le journaliste Hamid El Mahdaoui, représenté bâillonné sur la pancarte. © Rachida EL Azzouzi
Six journalistes citoyens, qui travaillent dans la presse locale ou animent des pages sur les réseaux sociaux, écopent de peines allant de trois à cinq ans de prison ferme pour « diffusion de fausses nouvelles » et « usurpation de la profession de journaliste » : Mohamed Al Asrihi et Jawad El Sabiry, de Rif24, Rabie El Ablak, de Badil.info, Abdelali Houd, de la webtélé Araghi TV, Houssein El Idrissi, de Rif Press et Foued Essaidi, qui s’occupe de la page d’informations Facebook Aouar TV. Hamid El Mahdaoui, critique féroce du pouvoir, patron du site arabophone Badil.info, inactif depuis son arrestation, est condamné à trois ans de prison ferme pour « non-dénonciation d’une tentative de nuire à la sécurité intérieure de l’État ».

Arrêté en juillet 2017 dans la ville d’Al Hoceima, il était jugé pour avoir eu des conversations téléphoniques avec un Rifain d’Amsterdam aux velléités indépendantistes, qui évoquait « des armes destinées au hirak ». « Je le considérais comme un fou, un menteur ou comme quelqu’un qui cherchait à me piéger. […] Je n’ai jamais pris ses dires au sérieux », s’est-il défendu. Jugé comme les autres journalistes aux côtés d’une cinquantaine de militants du Rif lors d’un procès qui aura duré neuf mois devant la chambre criminelle de la cour d’appel de Casablanca, il avait déjà été condamné en première instance à trois mois de prison, puis à un an en appel pour « incitation d’individus à commettre des délits par des discours et des cris dans des lieux publics ».

Reporters sans frontières (RSF) dénonce des peines d’une « extrême sévérité » et demande la « libération immédiate » des journalistes. En avril dernier, l’ONG remettait son classement mondial 2018. Quelques mois plus tôt, elle pointait « un journalisme à rude épreuve en Afrique du Nord » avec « des entraves multiples ». Dans ce classement, le Maroc, dans la zone « rouge » que RSF qualifie de « situation difficile », figure à la 135e place sur 180, perdant deux points par rapport à l’année précédente. « Le Hirak du Rif a mis en évidence les difficultés que rencontrent les journalistes marocains et étrangers qui tentent de couvrir les mouvements sociaux ou s’attaquent à des sujets jugés tabous », note l’ONG.

On peut également citer le cas de Taoufik Bouachrine. Patron de presse à la tête d’un des plus influents quotidiens arabophones du pays, Akhbar Al Youm, connu pour ses éditoriaux tranchants envers le pouvoir, proche des islamistes du PJD et de l’ex-chef de gouvernement Abdelilah Benkirane, ce journaliste, considéré comme l’un des meilleurs du pays, a été arrêté le 23 février et incarcéré à la prison de Casablanca. Il est jugé depuis le 8 mars pour « traite d’êtres humains », « abus de pouvoir à des fins sexuelles », « viol et tentative de viol ». Des chefs d’inculpation très lourds. Lui dénonce une machination destinée à le bâillonner.

La liberté de la presse dans le rouge en Afrique du Nord. © RSF La liberté de la presse dans le rouge en Afrique du Nord. © RSF
Dans les autres pays de la région, la situation de la presse n’est guère plus enviable. La Tunisie pointe à la 97e place, l’Algérie à la 136e, juste après le Maroc et la Libye à la 167e. « Cette tendance générale, observée ces dernières années, démontre une volonté manifeste de la part des dirigeants de la région de contrôler les médias et de traquer les journalistes qui oseraient traiter de sujets interdits tels que la corruption, la fraude fiscale, les lobbies d’influence ou parfois même la couverture de manifestations. […] Face à des cadres légaux insuffisamment protecteurs, voire menaçants pour la profession, les journalistes de la région risquent des peines de prison ferme, dès lors que leurs enquêtes dérangent un peu trop les autorités », écrit RSF.

En Algérie aussi, où l’on abuse du code pénal, en contradiction avec les dispositions constitutionnelles adoptées depuis 2016 garantissant la liberté de la presse, les journalistes sont envoyés derrière les barreaux. Fixeur et collaborateur de nombreux médias internationaux, dont la BBC et le Washington Post, Saïd Chitour croupit depuis un an en prison dans l’attente de son procès. Il a été arrêté le 5 juin 2017 à l’aéroport d’Alger par les services de sécurité, qui le soupçonnent d’espionnage et de vente à des puissances étrangères de documents classés secrets.

Une autre condamnation vient rappeler combien la liberté d’expression est en danger en Algérie : celle de Merzoug Touati, un blogueur de 30 ans, condamné en appel le 22 juin dernier à sept ans de prison ferme « pour avoir entretenu avec les agents d’une puissance étrangère des intelligences de nature à nuire à la situation militaire ou diplomatique de l’Algérie ou à ses intérêts économiques essentiels ».

En première instance, il avait été condamné à dix ans. Il est détenu depuis qu’il a été arrêté à Béjaïa en janvier 2017. On lui reproche d’avoir appelé sur son compte Facebook à protester contre la nouvelle loi de finances et diffusé sur son blog un entretien vidéo avec un porte-parole du ministère israélien des affaires étrangères.

La Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH) dénonce « la disproportion entre les chefs d’accusation très graves et le dossier d’instruction uniquement à charge et vide », ainsi qu’un « procès inéquitable » : « Il devient de plus en plus difficile d’exprimer son mécontentement ou tout simplement de donner son opinion. »

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