En Allemagne, l’extrême droite surfe sur les événements de Chemnitz

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Après le meurtre d’un Allemand dans cette ville de Saxe, attribué par la police à deux suspects d’origine syrienne et irakienne, et alors que la confusion politique règne, le parti d'extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) espère profiter de la situation.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant. - Une police débordée, des manifestants chassant les étrangers se trouvant sur leur passage, faisant le salut hitlérien et défilant avec des slogans tels que « Nous sommes le changement », « Étrangers, hors de notre ville » ou « Allemand, social, national »… Bienvenue à Chemnitz, dans la région de Saxe, particulièrement rétive à la politique migratoire de Merkel, où le parti xénophobe Alternative pour l’Allemagne (AfD) a obtenu 27 % des voix aux élections législatives de 2017.

Une semaine après les événements, une réaction politique réellement forte se fait toujours attendre, au-delà des regrets et condamnations habituelles, l'annonce de renforts policiers et la venue annoncée pour vendredi soir de la ministre fédérale de la famille Franziska Giffey (SPD), pas vraiment un poids lourd politique. La diffusion mercredi sur Internet d'un mandat d'arrêt à l'encontre d'un Irakien de 22 ans, accusé d'être le « meurtrier de Chemnitz », entretient même le sentiment que les autorités ne contrôlent pas grand-chose, ou pire, que les partis anti-migrants disposent de sérieux alliés dans la police allemande.

Jeudi soir, un concert contre la xénophobie et le racisme a tout de même été organisé à Chemnitz. Dans le reste du pays, comme à Berlin, quelques manifestations de protestations contre l’extrême droite ont aussi été annoncées. Mais dans le même temps, des manifestations pour la « sécurité intérieure » et la « protection des familles allemandes » se préparent. Par exemple, ce jeudi, à Chemnitz, pour protester contre un débat organisé par le ministre-président du Land Michael Kretschmer (CDU) et la maire de la ville, la sociale-démocrate Barbara Ludwig. Samedi prochain, Pegida et l’AfD invitent à une grande marche funèbre en souvenir de leur concitoyen poignardé.

Ce n’est que mardi qu’Angela Merkel a clairement condamné les agissements de Chemnitz. « Nous avons vu des chasses collectives, nous avons vu de la haine dans la rue, et cela n'a rien à voir avec un État de droit », a ajouté la chancelière allemande lors d'une conférence de presse à Berlin.

Quant à son ministre de l’intérieur Horst Seehofer, celui-là même qui a menacé de faire sauter la coalition gouvernementale en juin dernier si Merkel n’acceptait pas de renforcer le dispositif d’expulsion des demandeurs d’asile déboutés, il a fait silence. Le chef du parti conservateur bavarois en est finalement sorti, mais pour soutenir la police locale contre les accusations de sympathie avec l’extrême droite et « regretter profondément ce décès » face auquel « la consternation qui touche la population est bien compréhensible ».  

Manifestations d'extrême droite à Chemnitz. © Reuters Manifestations d'extrême droite à Chemnitz. © Reuters

Pour le politologue Gero Neugebauer, la comparaison des événements de Chemnitz avec l’époque de l’arrivée des nazis au pouvoir est encore exagérée. « Mais, prévient-il, ce que l’on voit rappelle au moins les poussées meurtrières de violence xénophobe à l’est du pays, juste après la chute du Mur. Et cette violence est de retour. » Avec une différence de taille : « À l’époque, il n’y avait pas un parti siégeant au Bundestag comme l’AfD. » Le jeune parti d’extrême droite, spécialiste du détournement des faits à des fins politiques, ne manque pas de souffler sur les braises.

L’AfD défend le droit à l'autodéfense face aux groupes d'immigrés et de réfugiés, présentés comme membres d’une vague d’invasion musulmane venue prendre possession de l’Allemagne blanche et chrétienne, de manière sanguinaire si nécessaire. « Lorsque l'État n'est plus en mesure de protéger les citoyens, les gens descendent dans la rue et se protègent eux-mêmes, c'est aussi simple que cela ! », a ainsi tweeté un des députés nationaux de l’AfD, Markus Frohnmaier.

L’argumentaire et les méthodes du parti sont connus. « Mais à Chemnitz, une digue a lâché », estime le député écologiste saxon Volkmar Zschocke. La rapidité de la mobilisation, passée de quelques centaines de manifestants à plusieurs milliers en quelques jours, a frappé les esprits et montre un haut niveau d’organisation. « Une alliance assez incroyable mêlant des hooligans, des néonazis, l'AfD et les militants de Pegida s'est constituée. Les violences montrent que les mouvements qui se réunissent sont tous issus du même moule, dans une atmosphère extrêmement xénophobe et agressive », explique Anetta Kahane, directrice de la Fondation Amadeu Antonio contre le racisme.

Sur le site internet de Der Spiegel, le sociologue Matthias Quent note aussi que le mouvement saxon « spontané », réunissant un mélange de « simples » citoyens en colère contre la présence des étrangers mais aussi de nombreux éléments néonazis de Pegida, a été pour partie « avalé » par l’AfD, avec pour conséquence un rapprochement croissant entre les éléments les plus violents et la sphère Pegida-AfD : « Pour beaucoup, la dérive à droite des discours publics est une confirmation et une motivation à se radicaliser et à agir de manière violente. Des barrières sont tombées. »

Certains analystes soulignent aussi les faiblesses du Land de Saxe face à l’extrême droite, cette région longtemps gouvernée par le conservateur Kurt Biedenkopf qui a toujours relativisé la montée des néonazis, estimant que les Saxons sont par principe « immunisés » contre l’extrême droite. « Depuis la réunification, la Saxe est dominée politiquement par la CDU. Mais les conservateurs n’ont pas réussi à y installer une culture démocratique. Trop peu de choses ont été faites pour les jeunes. Et aujourd’hui que l’extrême droite est bien implantée et que la situation se dégrade, la CDU a cru qu’il suffirait de reprendre les paroles de l’AfD », explique l'écologiste Volkmar Zschocke.

Ainsi, après avoir devancé la CDU avec 27 % des voix aux législatives de 2017 dans la région, l'AfD, s'il confirmait ce score lors des prochaines élections régionales dans un an, serait incontournable pour la constitution d'un gouvernement régional. « L’AfD a effectivement un gros potentiel en Saxe et veut en faire le premier Land où le parti accédera au gouvernement régional, voire le contrôlera », relève Gero Neugebauer : « Mais le parti doit faire attention de ne pas trop déraper, car il aimerait aussi pouvoir s’allier un jour avec les conservateurs saxons et séduire des électeurs plus bourgeois qui n’aiment pas la violence », rappelle-t-il.

À plus court terme, l’AfD a un autre défi devant lui. Celui de se faire élire dans les deux parlements régionaux dans lesquels il n’est pas représenté. Celui de la Hesse et surtout celui de Bavière, deux régions qui voteront en octobre prochain. Au niveau national, le parti talonne désormais les sociaux-démocrates dans les sondages, derrière les conservateurs d'Angela Merkel. « L’AfD, dont les seuls vrais moteurs sont la lutte contre l’immigration et la critique permanente de l’incapacité prétendue du gouvernement à défendre les citoyens, va donc continuer sur cette voie », affirme M. Neugebauer.

L’insécurité née des événements de Chemnitz ne peut donc que servir le jeune parti. Et celui-ci se réjouit grandement de la sortie, jeudi 30 août, du dernier brûlot du polémiste raciste Thilo Sarrazin, intitulé OPA hostile. Comment l'islam freine le progrès et menace la société. Ce livre est déjà en tête des ventes sur Amazon, bien qu'il ne soit pas encore disponible en librairie.

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