Jeremy Corbyn appelle à la reconstruction de la gauche britannique

Par Sébastien Martin

Pour son premier discours à la tête du Labour, réuni en congrès à Brighton, Jeremy Corbyn a enterré la social-démocratie version Blair, tout en multipliant les concessions pour garder son parti uni. Appelant à fonder un grand mouvement populaire de gauche, son discours a électrisé la foule de militants travaillistes.

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Brighton, de notre envoyé spécial.- Si la popularité se mesurait en mètres, Jeremy Corbyn serait sans doute un héros national. Mardi, la file d’attente pour assister au discours du nouveau leader du parti travailliste s’étalait à travers les couloirs du palais des congrès de Brighton, montant et redescendant les escaliers, s’étirant entre les stands à n’en plus finir. Le premier spectateur à se mettre en position est arrivé trois heures et demie avant le début de l’événement, et bon nombre d’adhérents n’ont pas réussi à entrer.

Partout où il passe depuis trois mois, le végétarien pacifiste de 66 ans qui se déplace à vélo provoque le même genre de réactions. Ses convictions profondes – antinucléaire, antiaustérité, antiprivatisations… – électrisent les militants de gauche, qui l’ont élu triomphalement à la tête du Labour avec 59 % des voix le 12 septembre.

Jeremy Corbyn à la tribune du congrès de Brighton. © Reuters Jeremy Corbyn à la tribune du congrès de Brighton. © Reuters

L’homme est pourtant loin de faire l’unanimité. Les sondages indiquent qu’il provoque des réactions extrêmement virulentes : il rassemble 33 % d’opinions favorables, un niveau proche de celui de Tony Blair à ses débuts ; mais il a aussi 36 % d’opinions défavorables. Le solde négatif (– 3 points) est le pire jamais obtenu par le nouveau leader d’un des deux grands partis politiques britanniques.

Au sein même de son parti, Jeremy Corbyn divise profondément. Andy Burnham, candidat malheureux à la primaire, confie dans les couloirs, dans une grimace : « On a vraiment envie que ça marche. Mais si les membres de base sont enthousiastes, la hiérarchie est, comment dire… incertaine. » C’est une litote. Seuls 10 % des députés travaillistes soutiennent le nouveau leader. La question sur toutes les lèvres est déjà : combien de temps pourra-t-il tenir ? Combien de temps avant un coup d’État interne, pour le renverser ?

Pour l’instant, pas grand monde, même chez ses supporters, ne le prend au sérieux, comme le montrent ces deux conseillers municipaux, Mike Miller et Paul Bidwell, présents dans la file d’attente avant le discours. Après qu’ils ont défendu Jeremy Corbyn, on leur demande s’ils imaginent leur nouveau leader comme un premier ministre potentiel. S’ensuit un long silence embarrassé… « Je pense qu’il ne dépassera pas trois ans à la tête du parti », estime finalement Mike Miller.

Quant à la presse britannique, elle tire à boulets rouges. En filigrane : le nouveau patron travailliste serait un trotskyste-léniniste lunatique qui met en danger le pays. Le Sun de mardi s’amusait à titrer sur la « Planète Rouge », faisant coïncider la découverte d’eau sur Mars et le congrès du parti travailliste. Le Daily Mail s’offusque de « la guerre fiscale contre les classes moyennes » qui serait en préparation. Même chose au Daily Telegraph : « Corbyn et ses camarades révèlent un complot pour assommer les classes moyennes d’impôts. » Et tous ont crié au scandale quand le républicain athée à la tête du Labour n’a pas chanté « God save the Queen » lors d’une cérémonie de commémoration de la bataille d’Angleterre.

Quelques titres de la presse britannique, dressée contre Corbyn. Quelques titres de la presse britannique, dressée contre Corbyn.

Dans cette ambiance « tous contre Corbyn », le discours du nouveau leader était attendu au tournant. Lui qui n’avait presque jamais parlé en lisant un prompteur a su relever le défi. Habitué aux meetings électoraux intimistes, il a cette fois prononcé un discours très simple mais qui a enthousiasmé la salle (voir ici l’intégralité du discours et le texte ici).

Son message est un grand appel à réinventer le parti travailliste. « La démocratie sociale (…) est morte sur pied. Et pourtant, quelque chose de nouveau et ravivant, de populaire et authentique, est apparu. (…) Notre projet commun doit être d’accueillir l’émergence d’un mouvement de gauche moderne et de l’utiliser pour construire une société faite pour la majorité [de la population]. »

Standing ovation

Corbyn en appelle pour ce faire à un retour aux valeurs qui ont fondé le parti travailliste à la fin du XIXe siècle. « Depuis toujours, quelques personnes possèdent beaucoup et la majorité n’a presque rien. (…) On nous dit qu’on ne peut rien y faire. (…) Mais c’est pour lutter contre cette attitude que le Labour a été formé. Et c’est aujourd’hui encore la raison d’être du Labour. Nous sommes cette voix qui dit : "Vous n’avez pas à accepter la place qui vous a été donnée." » L’énorme standing ovation qui a suivi en dit long sur le soulagement des militants d’entendre leurs racines ainsi évoquées.

Pour réinventer le Labour, Jeremy Corbyn compte partir de la base, avec une nouvelle façon de faire de la politique. « Je ne suis pas un leader qui veut imposer la ligne des dirigeants tout le temps. Je ne crois pas qu’un d’entre nous ait le monopole de la sagesse. Nous avons tous des idées et une vision pour améliorer les choses. Je vais ouvrir le débat à l’intérieur de notre parti et de notre mouvement. Je vais écouter tout le monde. » Pour un parti qui a été traumatisé par vingt ans de quasi-dictature interne sous la houlette de Tony Blair et Gordon Brown, puis d’Ed Miliband, le soulagement est évident. Jeremy Corbyn résume son approche par un slogan : « une politique plus gentille » (a kinder politics), expression qu’il a répétée à quatorze reprises.

Le nouveau leader travailliste entend construire un grand mouvement populaire. Depuis la défaite aux élections législatives de mai, 160 000 nouveaux membres ont rejoint le Labour. L’objectif est de continuer. Un grand mouvement pour aller recruter dans les universités, ou au moins pousser les jeunes à s’inscrire sur les registres électoraux, va être lancé.

Jeremy Corbyn compte aussi beaucoup sur les médias sociaux. Il faut dire qu’il a clairement fait une croix sur la presse. À plusieurs reprises, il a attaqué de front les journaux pour leur couverture superficielle et caricaturale. Contrairement à Tony Blair, qui avait fait allégeance auprès du groupe du magnat Rupert Murdoch (propriétaire du Sun et du Times), il n’a clairement pas l’intention de transiger sur ce point.

Sur le fond cependant, Jeremy Corbyn s’est montré extrêmement prudent. Il a évité la plupart des sujets qui fâchent et se montre très vague sur les nouvelles politiques qu’il entend mener. Il a juste cité quelques exemples peu controversés. Il veut notamment mieux soutenir les auto-entrepreneurs, dont le nombre a explosé pendant la crise. Une idée serait notamment de leur donner droit aux congés de maternité et de paternité, dont ils sont actuellement exclus. Le logement est par ailleurs une priorité, avec plus de construction de logements sociaux prévus. La santé mentale, jugée mal prise en charge, est aussi un sujet sur lequel le leader travailliste compte se pencher.

Enfin, promesse électorale oblige, Jeremy Corbyn compte renationaliser les trains britanniques. Actuellement, le réseau ferré est public mais les trains sont opérés par des franchises privées régionales. Il souhaite rapatrier sous le contrôle de l’État les franchises à chaque fois que l’une d’entre elles arrivera à expiration.

Le patron du Labour a aussi multiplié les concessions. Sur la dissuasion nucléaire, il a été forcé d’avaler une défaite face à son propre parti. Jeremy Corbyn, qui est très opposé au renouvellement des quatre sous-marins qui transportent l’arsenal atomique britannique, voulait que le sujet soit officiellement débattu lors du congrès, pour qu’une motion soit votée. Cela s’est avéré impossible. Les comités politiques du parti, dans de mystérieuses manœuvres internes, ont bloqué le sujet, qui n’a pas été mis à l’ordre du jour. Si le leader travailliste a réitéré son opposition à la dissuasion nucléaire lors de son discours, le parti n’a pour l’instant toujours pas de position officielle.

Autre concession, la renationalisation des compagnies d’électricité, annoncée pendant la campagne des primaires, a été abandonnée. À la place, l’objectif est désormais de développer les sources d’énergie propres locales.

Quant à la question de l’Europe, le patron du Labour a clarifié sa position. Lui qui est historiquement eurosceptique, estimant que l’Union européenne n’est pas assez sociale, a expliqué dimanche qu’il allait faire campagne pour rester dans l’UE lors du référendum que le premier ministre David Cameron doit organiser. « Nous ne pouvons pas être contents de l’état actuel de l’UE. Mais ça ne veut pas dire s’en aller, simplement rester pour se battre ensemble pour une meilleure Europe. »

La dernière grande concession enfin concerne la fameuse notion de « quantitative easing pour le peuple », qui n’a pas été évoquée pendant le congrès. L’idée est de répliquer la relance monétaire réalisée par la banque d’Angleterre pendant la crise (en achetant directement des bons du Trésor), mais au lieu de s’en servir pour soutenir le système financier, l’argent serait utilisé pour investir dans de grands travaux d’infrastructure. La question divise les économistes et John McDonnell, le chancelier de l’Échiquier « fantôme », a finalement décidé de ne pas l’évoquer.

Entre un appel aux grands principes fondateurs du parti travailliste et cette série de concessions, Jeremy Corbyn a réussi à galvaniser les militants présents à Brighton. À la sortie de discours, tous semblaient sous le charme. « C’est exactement ce qu’on voulait entendre », affirme Lindsey Kell, militante depuis les années 1990. « Les valeurs qu’il brandit sont simples, mais il faut les répéter. Il parle avec intégrité et authenticité. Je n’ai pas eu autant d’espoir depuis vingt ans », ajoute Gwen Tooke, autre adhérente travailliste.

Mais hors du palais des congrès, nécessairement rempli de convertis, le message passera-t-il ? « C’est vrai qu’il y avait énormément d’énergie dans la salle, mais le Royaume-Uni est un pays plutôt conservateur, avec un "c" minuscule, et il faudra à un moment que Jeremy Corbyn s’adresse au reste du pays, estime Dan Hodges, éditorialiste au Daily Telegraph. Sinon, la défaite est assurée pour 2020 mais aussi pour 2025. »

Un message rejeté en bloc par les militants. « Quand Margaret Thatcher a été désignée, on disait qu’elle était trop extrémiste et qu’elle ne pourrait jamais être élue », rappelle Lindsey Kell. Jeremy Corbyn pourrait bien être le Thatcher de gauche.

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