L’eurodéputée Diana Riba: «Le procès des indépendantistes catalans n’a apporté aucune preuve»

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Dans l’attente du verdict, prévu pour début octobre, du procès des 12 indépendantistes, entretien avec Diana Riba, la seule eurodéputée de l’ERC, la Gauche républicaine catalane, autorisée à siéger à Strasbourg.

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C’est une affaire dans l’affaire, qui complexifie encore la bataille judiciaire en cours entre partisans et opposants à l’indépendance de la Catalogne. Dans l’attente du verdict du procès des 12 responsables indépendantistes catalans à Madrid, un autre front judiciaire s’est ouvert à Luxembourg.

Il s’agit de savoir si l’indépendantiste Oriol Junqueras, élu au Parlement européen en mai dernier, peut faire jouer son immunité d’eurodéputé pour sortir de prison. Le leader de la Gauche républicaine catalane (ERC) est en détention provisoire depuis bientôt deux ans. Il est notamment accusé de rébellion vis-à-vis de l’État espagnol, pour avoir participé à la tenue du référendum du 1er octobre 2017, jugé illégal par Madrid.

C’est la Cour suprême, à Madrid, qui a demandé au tribunal de justice de l’UE, dans une question préjudicielle, d’arbitrer le sujet. Le dossier est particulièrement complexe. Junqueras a bien été élu aux européennes – son parti est arrivé troisième aux élections – et son nom est bien apparu dans le bulletin officiel de l’État.

Mais n’ayant pas prêté serment devant la Constitution à Madrid, comme le prévoient les règles espagnoles, il n’a pu être investi formellement, et encore moins siéger à Strasbourg. Les indépendantistes de droite Carles Puigdemont et Toni Comín, qui, eux, se sont exilés en Belgique pour éviter la prison, sont eux aussi interdits de Parlement pour la même raison : ils n’ont pas prêté serment.

Des indépendantistes catalans devant le Parlement de Strasbourg, le 2 juillet 2019. © Vincent Kessler / Reuters Des indépendantistes catalans devant le Parlement de Strasbourg, le 2 juillet 2019. © Vincent Kessler / Reuters

« Le sujet n’est pas seulement juridique, c’est une bataille politique : il y a deux millions d’Européens qui ont voté pour trois eurodéputés, et qui ne sont aujourd’hui pas représentés dans cette institution », dénonce l’eurodéputée Diana Riba dans un entretien à Mediapart.

Des quatre élus indépendantistes catalans élus cette année, l’élue de l’ERC est la seule aujourd’hui à siéger. Novice dans l’institution, elle est également connue, en Catalogne, pour être l’épouse de Raül Romeva, un responsable de l’ERC lui aussi en détention provisoire depuis bientôt deux ans.

En avril 2019, Junqueras s’était déjà présenté aux élections générales et avait remporté un siège de député. À l’époque, les autorités espagnoles l’avaient laissé sortir de prison, pour prêter serment. Le bureau politique du Congrès l’avait ensuite suspendu. Le mois suivant, dans la foulée de sa victoire aux européennes, il n’avait pu, cette fois-là, sortir de la prison.

« C’est bien la preuve d’une situation arbitraire, juge Diana Riba. Si Junqueras n’a pas prêté serment, c’est que Madrid l’en a empêché. Est-ce acceptable, pour le Parlement européen, qu’un État membre modifie la liste des eurodéputés élus, une fois les élections passées, alors qu’il a été autorisé à se présenter ? »

En résumé, le tribunal de Luxembourg est invité à dire si l’immunité d’un eurodéputé existe dès le soir de son élection ou seulement lorsqu’il commence physiquement à siéger au Parlement de Strasbourg. L’affaire paraît technique, elle est surtout très sensible en Espagne : elle pourrait aboutir à la libération de Junqueras, dans l’attente du verdict.

Mais cette hypothèse est très peu probable. Les juges espagnols vont sans doute tout faire pour rendre leur verdict sur le fond du procès des indépendantistes, avant la première audition à Luxembourg, prévue le 14 octobre. En cas de condamnation, la détention de Junqueras ne serait plus provisoire. La question préjudicielle à Luxembourg deviendrait alors caduque.

Le climat s’est encore tendu en Catalogne avec l’arrestation lundi 23 septembre de neuf indépendantistes, membres des Comités de défense de la République (lire notre reportage sur les CDR à Barcelone), soupçonnés de préparer des actions violentes. Du matériel pour la fabrication d’explosifs a été saisi lors de perquisitions. Certains n’ont pas tardé, depuis Madrid, à agiter la menace terroriste, tandis que les responsables indépendantistes catalans, à commencer par le président de la région, Quim Torra, ont souligné les racines pacifiques de l’indépendantisme.

Sur le fond, les partis indépendantistes sont de plus en plus divisés sur la stratégie à suivre, entre une aile jusqu’au-boutiste emmenée par Carles Puigdemont, exilé à Bruxelles, et une aile plus modérée, consciente que l’indépendantisme n’est pas majoritaire et qu’il faut travailler à élargir les bases. L’énergie du camp indépendantiste s’est affaiblie par rapport à 2017 et à la tenue de la consultation.

À l’approche du verdict, Diana Riba continue de croire à un acquittement général. « Ils sont accusés de rébellion, sédition et malversation financière. Mais aucune de ces trois accusations n’a été démontrée. On n’a vu aucune preuve de violence, aucune facture », assure-t-elle, avant de nuancer : « Mais on sait aussi que c’est un procès politique, dans lequel ils veulent sanctionner, davantage que des actions individuelles, une idéologie. »

Le verdict sera connu dans un contexte particulier, en pleine campagne électorale en Espagne, un mois environ avant les législatives anticipées du 10 novembre. Le parti socialiste et Podemos ont échoué à former un exécutif, provoquant la tenue d’un quatrième scrutin en quatre ans. « Ce n’est pas une bonne nouvelle de voir qu’il n’y a pas de stabilité à l’échelle de l’État espagnol, que les forces progressistes ne sont pas capables de s’entendre », commente Diana Riba.

En juillet, l’ERC s’était abstenue, pour faciliter l’investiture de Pedro Sánchez. « L’ERC ne veut pas être responsable du retour de la droite au pouvoir », résume Riba. Un retour de la droite à Madrid obscurcirait en effet un peu plus l’horizon politique de l’indépendantisme à Barcelone.

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L’entretien avec Diana Riba a été réalisé le 20 septembre à Bruxelles.