Bauer

Bauer

L’ex-policier qui a bloqué les commissions

La vengeance est un plat qui, parfois, se mange chaud.

Sitôt élu à la présidence de la République, en 1995, Jacques Chirac n’a qu’une idée en tête: couper les vivres de son rival défait mais potentielle menace pour les législatives de 1998, Edouard Balladur.

Très rapidement, le nouveau chef de l’Etat charge donc son ministre de la Défense, Charles Millon, de faire le ménage dans les contrats d’armements suspects, signés sous le gouvernement précédent. Deux d’entre-eux sont tout particulièrement dans la ligne de mire: Agosta (avec le Pakistan) et Sawari II (avec l’Arabie saoudite).

Après le placement sur écoute par la DGSE d’anciens membres du cabinet de François Léotard et le lancement d’une enquête des services secrets sur les soupçons de rétrocommissions, un homme sera chargé d’une mission pour le moins sensible: annoncer aux intermédiaires jugés trop proches des balladuriens la suspension du versement des colossales commissions qui leur avaient été promises.

 

«Comme enlever de la nourriture au lion»

Un ancien policier reconverti dans le privé, qui fut aussi le garde du corps personnel de Marcel Dassault, est alors chargé de porter la mauvaise nouvelle. Il s’appelle Frédéric Bauer. «On a fait appel à moi parce que personne ne voulait le faire concrètement. Ce n'est jamais facile d'aller annoncer à un intermédiaire libanais qu'il ne va pas toucher tout son argent dans le cadre d'une vente d'armes... C'est un peu comme enlever la nourriture de la cage d'un lion», confiera-t-il à Mediapart en juin 2009.

L’affaire se passera en deux temps, mais toujours avec le même interlocuteur: Ziad Takieddine.

Pour le contrat saoudien, Frédéric Bauer est d’abord missionné à l’été 1996 par Michel Mazens, nommé directeur de la Société française d’exportation de systèmes d’armes (Sofresa) par les chiraquiens, en remplacement de Jacques Douffiagues, victime de sa trop grande proximité avec François Léotard.

 

Paiements bloqués

A en croire Frédéric Bauer, qui s’est rendu au domicile parisien de Ziad Takieddine, près du Trocadéro, porteur des tristes augures, l’intermédiaire n’aurait pas trop mal réagi. «Ça s’est passé avec civilité. Je lui ai fait comprendre qu’un individu ne pouvait pas s’opposer à un Etat. J’ai fait un peu de pression psychologique. Je ne sais pas si c’est mon action qui a été déterminante ou d’autres actions, mais je sais qu’il a détruit le contrat Sawari II en Suisse. Il est parti avec M. Mazens en Suisse pour détruire le contrat qui était dans le coffre d’une banque», s’est souvenu Frédéric Bauer devant le juge Marc Trévidic, qui instruit l’affaire de l’attentat de Karachi.

Dans une lettre du 8 janvier 1997 au ministre de la Défense et révélée par Le Point treize ans plus tard, Michel Mazens confirme avoir, en juillet 1996, «bloqué tous les paiements» promis à Ben Mussalam et au tandem Takieddine/El-Assir, invoquant des «instructions reçues au plus haut niveau de l’Etat».

Le courrier adressé à Charles Million indique également que «des pressions étaient en cours sur les deux réseaux concernés […], pressions qui devaient conduire ces personnes à renoncer à la procédure et à accepter tous les accords contenus dans les coffres».

 

Deux balles dans le miroir de la salle de bain

Des pressions? Il se trouve que selon Le Point de décembre 2008, Abdul Rahman El-Assir a été, à cette même période, la cible d’une violente intimidation: «Un matin, dans son chalet de Gstaad, en Suisse, El-Assir eut la stupeur de voir deux balles de revolver se ficher dans sa glace pendant qu'il se rasait», a rapporté l’hebdomadaire. De quoi créer un léger ressentiment à l’égard de la France.

A la suite de son succès sur Sawari II, Frédéric Bauer est missionné par DCN International pour en faire de même sur le contrat des sous-marins Agosta avec le Pakistan. Rebelote, donc.

L’homme de main de la Chiraquie doit retourner chez Ziad Takieddine, son seul interlocuteur, comme l’a raconté Emmanuel Aris, vice-président de DCN International (DCN-I), dans le cabinet du juge Trévidic. «Vers la fin de l'été 1996, M. Castellan (président de DCN-I) m'a indiqué que j'allais être contacté par M. Frédéric Bauer de Control Risk Management qui été recommandé par le cabinet du ministre de la Défense, Charles Millon. Marwan Lahoud était au cabinet de Charles Millon, je crois qu'il était directeur de cabinet. M. Castellan ne m’a rien dit d'autre à part de recevoir M. Bauer. M. Bauer m'a téléphoné et nous nous sommes vus à mon bureau. C'était en septembre ou octobre 1996. Il m'a dit qu'il était envoyé par le pouvoir en place en France et il m'a demandé d'interrompre le versement des commissions non encore payées à Mercor [société liée au réseau Takieddine/El-Assir]. Je me suis étonné car j'avais un contrat commercial et je n'avais pas envie de me retrouver devant la Chambre d'Arbitrage pour non-respect des engagements. Il m'a dit que je n'avais pas le choix, que c'était un ordre de la République. Je ne sais plus exactement les termes qu'il a employés mais cela avait ce sens.»

 

«Un ordre du pouvoir en place»

A la question: «Lui avez-vous demandé pour quelle raison il fallait interrompre le versement de ces commissions?», M. Aris a répondu: «Je lui ai posé la question et il m'a redit que c'était un ordre du pouvoir en place et que je n'aurai pas de problèmes. J'ai dit à M. Bauer que je voulais bien, qu'il me fallait un solde de tous comptes avec l'autre partie garantissant que nous ne serions pas poursuivis par l'autre partie. Il m'a dit que je l'aurai.» Selon Emmanuel Aris, «il n'y a eu aucune réaction de M.Takieddine suite à l'arrêt du paiement des commissions, ce qui n'était pas dans ses habitudes».  Aucune réaction? Voire.

Car la seconde rencontre entre Bauer et Takieddine, toujours au domicile de l’intermédiaire, se passe moins bien. Cette fois, Takieddine se dit «choqué». «Mais il sentait qu’il n’avait pas le choix. Il m’a dit qu’il se sentait comme une araignée coincée au coin d’un plafond», s’est rappelé Frédéric Bauer devant le juge.

Sauf que toute coincée qu’elle fut, l’«araignée» Takieddine se mit finalement à rire. «Il a rigolé. Il n’avait pas rigolé pour Sawari, mais là il m’a dit qu’il avait (déjà) touché 80% des commissions. Mon action a été très limitée», poursuit Bauer, qui sera rémunéré 120.000 francs par la DCN pour son intervention.

Plusieurs notes retrouvées dans les archives de la DCN attestent aujourd’hui que, suite au blocage des commissions d’Agosta, le reliquat d’argent non versé au duo Takieddine/El-Assir –5 millions d’euros– a dormi pendant des années dans la comptabilité du groupe d’armement.

Ainsi, une note du 24 janvier 2001, signée par le directeur juridique de l’entreprise, indique que «le solde de 15 % restant dû n’a pas été honoré mais est resté provisionné dans nos comptes». Deux autres notes plus anciennes –elles datent de juillet 2000– confirment explicitement la piste des rétrocommissions. «En juillet 1996, les paiements sont bloqués sur instructions des autorités françaises faisant état de retours illicites de tout ou partie des commissions en France », est-il écrit en première page des deux documents qui font expressément référence au contrat de «consultance» signé le 12 juillet 1994 avec Ziad Takieddine.

L’une des deux notes relève que le blocage des paiements promis aux intermédiaires «n’a d’ailleurs soulevé aucune protestation et n’a entraîné aucune action judiciaire du consultant». L’interprétation qui suit est cinglante: «Ce silence est une présomption d’acquiescement».

Interrogé par la mission d’information parlementaire qui a enquêté sur les circonstances ayant entouré l’attentat de Karachi, Frédéric Bauer a confié aux députés qu’il n’excluait pas qu’il puisse y avoir un lien entre l’arrêt du versement des commissions, dont il fut l’un des instruments, et l’attentat sanglant du 8 mai 2002 contre les employés de la DCN en poste à Karachi dans le cadre du contrat Agosta.

Dessin © Damien MacDonald