Boivin

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L'homme qui en sait trop

Jean-Marie Boivin est sans doute l’homme-clef de l’affaire de Karachi.

Ancien traducteur pour le chef d’Etat major de l’armée de l’air française –il parle espagnol, anglais, allemand et portugais couramment–, il est celui qui fut chargé par la DCN en 1994 de piloter depuis le Luxembourg, où il jouit de solides appuis politiques, la discrète structure off shore Heine, créée avec l’aval de Nicolas Sarkozy alors ministre du Budget.

C’est par cette société qu’ont notamment transité les commissions occultes destinées aux intermédiaires du contrat d'armement Agosta signé avec le Pakistan, Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir, au centre de tous les soupçons de redistribution politique occulte.

Mandataire financier de la DCN en charge des tâches les plus sensibles –à savoir le paiement des agents–, Jean-Marie Boivin connaît de fait tous les secrets de l’armement français.

 

Ecarté, il tente un chantage d'Etat

C’est au début de l’année 2004 que les choses vont prendre une mauvaise tournure, lorsque la DCN décide de mettre un terme à ses relations commerciales avec Jean-Marie Boivin et ses associés luxembourgeois. La DCN se contente de verser une indemnité de résiliation de contrat d’un montant de 610.200 euros. Une somme jugée largement insuffisante par les Luxembourgeois.

Ce sera le point de départ d’un incroyable bras de fer entre Jean-Marie Boivin et les autorités françaises. Le début d’un chantage d’Etat. «Les prétentions financières sont montées progressivement. D’abord deux millions d’euros, en 2004, puis quatre, puis six, jusqu’à huit millions en 2006… Les premiers courriers de plainte de Jean-Marie Boivin ou de ses associés étaient envoyés à la DCN. Et plus le temps a passé, plus cela montait dans la hiérarchie. Jusqu’à ce que l’Elysée, le ministère de la Défense ou celui des Finances se mettent à recevoir des courriers», confie Gérard-Philippe Menayas, l'un des principaux dirigeants de la Direction des constructions navales (DCN), dans le livre Le Contrat (éd. Stock).

La DCN refuse catégoriquement de négocier et le ton monte. Les lettres se font de plus en plus menaçantes. En clair, Jean-Marie Boivin et ses associés réclament aux autorités françaises de payer, sinon de vieilles et encombrantes affaires de corruption liées aux ventes d’armes pourraient bien sortir du placard.

 

Des documents compromettants

Jean-Marie Boivin fait savoir dans son entourage qu’il a mis à l’abri dans le coffre d’une banque, à l’UBS de Zurich, des documents compromettants. Il en fait part aussi à Gérard-Philippe Menayas, qui prend l’habitude de rédiger un compte rendu, après chacune de ses entrevues avec Boivin.

Au plus fort du “chantage Boivin”, au deuxième semestre 2006, la DCN s’adjoint les services d’une jeune société d’intelligence économique, Epée, notamment dirigée par l’ancien n°2 de la direction des opérations de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Patrick Vaugien.

Pour commencer, Epée décide de sous-traiter une partie de sa mission à Thierry Lorho, un ancien agent opérationnel de la DGSE, à qui il est demandé de rédiger en juillet 2006 des rapports d’environnement sur les activités luxembourgeoises de Jean-Marie Boivin. Puis Thierry Lorho prend, de son propre aveu, une initiative spectaculaire.

 

Piratage d'ordinateur

Travaillant depuis quelques mois avec un hacker de talent, Alain Quiros, il décide de pirater l’ordinateur de Jean-Marie Boivin. L’opération s’est déroulée en deux temps, en juillet et en septembre 2006. Au total, 729 documents et dossiers informatiques seront récupérés.

Parmi eux, la cartographie des sociétés liées à Heine, les lettres de réclamations de Boivin mais aussi une impressionnante liste de virements bancaires au cœur des grands contrats d’armement de la DCN. L’alerte est maximale. La France est au bord d’un scandale de premier ordre, au moment où s'approche l’élection présidentielle de 2007.

C’est alors que l’opération du cabinet Epée entre dans une seconde phase, à l’automne 2006. Le 25 octobre, Patrick Vaugien, téléphone à Jean-Marie Boivin et lui donne rendez-vous pour le lendemain à Luxembourg. Précisément au siège de la fiduciaire Comptabilux, société gestionnaire de Heine. Il est accompagné de Thierry Lorho.

Boivin racontera ensuite à Ménayas cette drôle de visite, assurant avoir été purement et simplement menacé par les deux hommes. Si Patrick Vaugien et Thierry Lorho confirment l’existence de cette rencontre, ils contestent avoir proféré la moindre menace. Le 20 novembre 2006, Jean-Marie Boivin s’entretient à nouveau avec Gérard-Philippe Menayas pour lui faire part de nouvelles informations très instructives sur cette étrange visite d’octobre.

 

«Mandattés par NS»

Gérard-Philippe Menayas les couche illico sur papier, comme à son habitude. «Les deux visiteurs du 26/10 étaient bien mandatés par NS (source Lux). Ils ont été informés que tout devait être réglé avant [la suite est illisible] », peut-on lire dans son compte rendu, qui serait resté secret sans la perquisition policière.

A en croire ce document confidentiel auquel ni la police ni la justice n’ont donné suite à ce jour, «NS», c’est-à-dire Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, aurait donc intercédé auprès de la DCN pour empêcher que soit révélée une potentielle affaire de corruption et/ou de financement politique occulte liée aux ventes d’armes, sept mois avant son élection à la présidence de la République.

Avec, au cœur du dossier, le chantage d’un homme, Jean-Marie Boivin, qui sait tout des secrets d’Agosta, ce contrat maudit dont le même Nicolas Sarkozy fut l’un des principaux facilitateurs en 1994 depuis le ministère du Budget.

Interrogés par les auteurs du Contrat, ni Thierry Lorho ni Patrick Vaugien, n’ont confirmé un lien direct entre leur équipée luxembourgeoise et le ministre de l’Intérieur français de l’époque. «Notre interlocuteur à la DCN était un certain Alex Fabarez [directeur délégué du groupe]. Mais après, je ne sais pas qui était vraiment derrière tout ça. Ce que je crois, c’est qu’en effet Nicolas Sarkozy a reçu certaines des lettres envoyées par Boivin ou ses associés», précise Patrick Vaugien.

Jean-Marie Boivin a-t-il obtenu gain de cause? A-t-il pris peur? Nul ne le sait.

Mais au moins une chose est établie: à partir de 2007, les lettres de réclamation ont cessé.

Dessin © Damien MacDonald