El-Assir

El-Assir

L’ombre libanaise

Avec l’homme d’affaires Ziad Takieddine –ils sont libanais tous les deux et amis de jeunesse–, Abdul Rahman El-Assir a été l’un des intermédiaires imposés par le gouvernement Balladur, entre 1993 et 1995, dans deux contrats d’armement sur lesquels pèsent aujourd’hui de très lourds soupçons.

Le premier porte sur les sous-marins vendus au Pakistan, le contrat Agosta. Le second, sur des frégates livrées à l’Arabie saoudite, le contrat Sawari II.

Né le 26 avril 1950 à Beyrouth, Abdul Rahman Salaheddine El-Assir (c’est son nom complet) fait partie d’une caste très fermée: celle des vendeurs d’armes. Par commodité, on dit plutôt “intermédiaires”, c’est moins péjoratif.

 

«En relation avec des réseaux criminels»

Dans le domaine, Abdul Rahman El-Assir a fait ses classes à bonne école. La meilleure, peut-être. Il fut en effet pendant des années l’associé du maître du genre, le Saoudien Adnan Khashoggi, dont il a longtemps contrôlé les affaires au travers du groupe Triad. Il est vrai que Khashoggi n’était autre que son beau-frère. Malgré son divorce en 1983 avec la sœur de Khashoggi, Abdul Rahman El-Assir continue d’être associé avec son ex-beau-frère jusqu’en 1985, date à laquelle le jeune Libanais, alors âgé de 35 ans, décide de s’émanciper en montant sa propre affaire en Espagne. Très vite, El-Assir s’impose dans le paysage des “intermédiaires”. Il fait du business au Maroc, au Soudan, en Argentine, en Espagne… et en France. El-Assir est aussi un intime d’Asif Ali Zardari, l’actuel président du Pakistan, et un proche de l’ancien parti Baas irakien de Saddam Hussein. Selon Claude Thévenet, l’ancien policier de la DST auteur des fameux rapports “Nautilus”, El-Assir a très tôt été «en relation avec des réseaux criminels» et «les services de sécurité français le savaient depuis le courant de l’année 1991», comme il l’a écrit dans une note du 7 novembre 2002 adressée à la direction de la DCN. 

L’ancien espion s’appuyait, dans cette note, sur «une fiche de personnalité émanant de la DGSE datée du 21 octobre 1996», qui présentait les principales activités de M. El-Assir jusqu’au début des années 1990.

 

«Le poste de la CIA l’a soupçonné de blanchiment»

«Outre les éléments d’identité et de biographie (noter l’existence d’un passeport marocain, libanais, et surtout d’un passeport diplomatique somalien), cette source (la fiche de la DGSE) mentionne diverses interventions de l’intéressé pour le compte de Dassault (l’industriel historiquement le mieux placé au Pakistan, au moment des négociations pour l’Agosta 90B)», écrivait Claude Thévenet. Il ajoutait: «Nous relevons qu’en 1987, El-Assir, administrateur d’une société dénommée “Commerce extérieur”, est suspecté d’abriter des activités criminelles, en particulier des ventes d’armes et de drogue. Il agirait dans ce cadre en relation avec son frère, Mohamed Rabih El-Assir. Nous relevons qu’en 1991, le poste de la CIA de Rabat l’a soupçonné de se livrer à des blanchiments de capitaux.»

En ce qui concerne le contrat Agosta avec le Pakistan, Abdul Rahaman El-Assir et Ziad Takieddine ont donc été «imposés» dans les négociations par le gouvernement Balladur alors que le marché était déjà bouclé, comme l’ont récemment rapporté à la justice plusieurs anciens dirigeants de l’armement français.

L’entremetteur fut l’ancien ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, à l’époque membre du cabinet du ministre de la Défense, François Léotard.

Officiellement, Takieddine et El-Assir affirment que l’argent doit servir à verser des pots-de-vin au pouvoir politique pakistanais, condition sine qua non pour être certain d’empocher le contrat. Cela fait pourtant deux ans que d’autres agents s’emploient à “convaincre” les décideurs pakistanais de choisir la France avec, en poche, une enveloppe de commissions représentant 6,25 % du montant du contrat (soit 51 millions d’euros) prévue à cet effet.

«Dans mon esprit, les 6,25% versés à la SOFMA couvraient l’ensemble des décideurs politiques ou militaires (pakistanais, NDLR)», confiera d’ailleurs l’ancien vice-président de DCN International, Emmanuel Aris, au juge Trévidic, en charge de l’enquête française sur l’attentat Karachi. «Pour moi, [c’était] un pourcentage tout à fait normal pour le Pakistan», a-t-il ajouté.

 

Des exigences financières jamais vues

Mais l’arrivée surprise de Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir dans le contrat Agosta, déjà dérogatoire aux règles en vigueur dans le milieu de l’armement, va prendre une tournure exceptionnelle quand les deux hommes vont imposer de toucher 100% de leurs commissions à la signature de leur mission de consultance –ils en obtiendront finalement 85% après négociations dans l’appartement parisien de El-Assir.

Les anciens dirigeants de la DCN interrogés par la justice ont affirmé qu’ils n’avaient « jamais » vu de telles exigences financières de la part d’intermédiaires. «Ils n’ont invoqué aucune raison. Ils voulaient tout, tout de suite, c’est-à-dire la totalité des 4% à la mise en vigueur», s’est par exemple souvenu Emmanuel Aris.

Quand il est interrogé en novembre 2009 par le juge Trévidic sur cette extravagance, l’ancien directeur financier de DCN International, Gérard-Philippe Menayas, répond de son côté: «Ils m’ont dit que c’étaient les exigences de leurs donneurs d’ordres». Le juge pousse le raisonnement: «Cela semble démontrer que quelqu’un avait besoin d’argent rapidement. Qu’en pensez-vous?». «C’est probable», se borne à répondre Menayas.

Qui peuvent donc être ces mystérieux mandants, si ce n’est ces «autorités françaises» qui ont introduit El-Assir et Takieddine dans les négociations? Et l’urgence à toucher de l’argent «rapidement» ne s’expliquerait-elle pas par la redoutable – car fratricide – bataille présidentielle qui se prépare, à droite, au sein du même parti (le RPR), entre Edouard Balladur et Jacques Chirac?

Dessin © Damien MacDonald