Menayas

Menayas

L’argentier de la DCN

De 1991 à 2008, Gérard-Philippe Menayas fut l’un des principaux dirigeants de la Direction des constructions navales (DCN).

En tant que directeur financier et administratif de sa filiale à l’exportation, DCN International (DCN-I), il fut, au sein de l’entreprise d’armement, l’un des mieux informés des secrets inavouables et autres manœuvres ayant entouré le contrat de vente de sous-marins Agosta au Pakistan, en 1994.

Né le 18 mars 1947, normalien, agrégé de mathématiques, Gérard-Philippe Menayas a commencé sa carrière dans les années 1970 comme maître-assistant à l’université de Nanterre avant de rejoindre la direction du Trésor du ministère des Finances (1977-1982).

La décennie suivante, il fut chef du financement-export à la direction du plan du constructeur automobile Renault, entreprise publique à l’époque. Le 1er juin 1992, il intègre finalement le géant français du navire de guerre, la DCN.

 

Des notes très précieuses

Habilité “secret défense”, l’homme est rompu à l’opacité de son milieu professionnel. Taiseux, il ne fréquente pas les journalistes, les évite même à tout prix; il les éconduit au téléphone avec un étrange mélange d’agacement et de courtoisie dans la voix. En revanche, il écrit. Mis en cause dans une affaire financière pour avoir fait travailler, pour le compte de la DCN, une officine privée de renseignements dans le cadre de missions sensibles débordant parfois largement le cadre du code pénal –ce qui entraînera son éviction de l’entreprise une fois l’affaire rendue publique–, Gérard-Philippe Menayas a déposé le 29 avril 2008 un memorandum sur le bureau de deux juges d’instruction parisiens, François Desset et Jean-Christophe Hullin.

Une bombe qui a longtemps dormi au pôle financier du tribunal de grande instance de Paris. Le document fait dix-sept pages recto verso. Il est accompagné de trente-sept pièces jointes en annexe.

Dans un style froid, distancié, qui ne craint pas la pédagogie sur un sujet aussi complexe que le commerce de matériel sensible, Gérard-Philippe Menayas y met à nu la corruption d’Etat organisée, validée et assumée par la France dans le cadre des principaux grands contrats militaires de la DCN (frégates, sous-marins…) de ces vingt dernières années.

 

Le montage de pots-de-vin

Dès la deuxième page de son mémoire, Gérard-Philippe Menayas pose les termes du débat et l’ampleur de ses révélations. «Il faut rappeler que jusqu’à l’entrée en vigueur en France de la convention OCDE contre la corruption (28 septembre 2000), aucun contrat de vente de matériel de défense à un pays émergent ne pouvait s’opérer sans versement de commissions aux décideurs politiques» grâce auxquels la France a pu être préférée à ses concurrents.

Sur les contrats en question, ces commissions sont dissimulées derrière une mention spécifique, toujours la même : FCE, pour «frais commerciaux exceptionnels». Un délicieux euphémisme derrière lequel il faut bien sûr lire d’autres mots, comme pots-de-vin ou corruption. Selon M. Menayas, DCN International a vendu entre 1991 et 2002 «pour environ 60 milliards de francs de produits». Il précise : «Sur ce montant, 8 à 10%, soit 5 à 6 milliards de francs, ont été versés en FCE à des agents ou lobbyistes qui se chargeaient de leur redistribution aux bénéficiaires ultimes».

Ces derniers appartiennent soit au political level (des hommes politiques) soit au working level (des cadres administratifs, des militaires...), comme l’expliquera M. Menayas plus tard à la justice. Gérard-Philippe Menayas pousse la minutie jusqu’à décrire l’architecture des montages bancaires et des nuages de sociétés écran qui ont servi à assurer «discrétion» et «robustesse» au système. Voici ce qu’il dévoile: «Le principe général du dispositif consistait à faire transiter les règlements faits aux agents par deux étages de sociétés off-shore, le premier constituant un coupe-circuit en amont, le second un coupe-circuit en aval. Pour accroître la discrétion, chaque paiement était “splitté”, ce qui rendait impossible toute traçabilité. Le premier étage était formé de deux sociétés : l’une, “Heine” domiciliée au Luxembourg, l’autre, “Marlindoon”, domiciliée en Irlande. Le deuxième étage comportait plusieurs sociétés dont les noms étaient régulièrement changés, et domiciliées à l’Ile de Man, aux Bahamas, aux Iles Vierges Britanniques et aux Iles Caïman».

 

Une «shadow compagny» validée par Sarkozy 

La société Heine est celle par laquelle ont transité les commissions suspectes de l’affaire de Karachi, par l’intermédiaire des hommes d’affaires libanais Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir. C’est cette même société, qualifiée de «shadow company» par ses responsables luxembourgeois, dont la création en 1994 fut supervisée et validée par Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget au sein du gouvernement Balladur.

Interrogé en novembre 2009 par le juge Trévidic dans le cadre de l’affaire de Karachi, Gérard-Philippe Menayas pointera avec précision une autre facette du rôle particulier joué par Nicolas Sarkozy dans ce dossier.

En plus d’avoir été au cœur de la création de l’obscure société Heine, l’ancien ministre du Budget a aussi validé le plan de financement du contrat Agosta, alors qu’il n’aurait jamais dû l’être, au regard des exigences financières hors normes des intermédiaires Takieddine et El-Assir, imposés par le gouvernement dans le négociations, a rappelé Gérard-Philippe Menayas. «Je précise que le plan de financement d'un contrat comme le contrat Agosta comportait toutes les données, y compris les frais commerciaux. Or, ce plan de financement était soumis aux autorités de tutelle, c'est-à-dire au ministre de la Défense [François Léotard] lui-même, au ministre du Budget [Nicolas Sarkozy] et à la Coface qui garantissait. De ce fait, des exigences hors normes avaient toutes les chances d'être refusées». Cela n'a pas été cas: «Il y a eu quelques remarques dont je ne me souviens plus exactement, mais c'est passé». Grâce à Nicolas Sarkozy, donc.

Dessin © Damien MacDonald