Thévenet

Thévenet

L’espion qui venait de la DST

Homme de l’ombre par excellence, cet ancien agent du contre-espionnage, reconverti dans le privé, est devenu à son corps défendant l’un des acteurs majeurs de l’affaire de Karachi. Sans lui, l’enquête sur l’attentat n’aurait sans doute jamais débouché sur un scandale politico-financier de la première ampleur.

Aujourd’hui âgé de 60 ans, Claude Thévenet, qui a été initié aux missions clandestines lors de son service militaire, a intégré à la fin des années 1970 la Direction de la surveillance du territoire, le service de contre-espionnage français, où il se spécialisera notamment dans l’étude du monde musulman. En désaccord avec sa hiérarchie, il démissionne en 1992 et monte son propre cabinet.

 

 Nom de code: Jeremy

Elégant, la mise impeccable, le regard franc, Claude Thévenet présente bien et n’a rien de la barbouze en treillis. Il connaît tous les rouages de l’espionnage, parle anglais et espagnol couramment et a suivi des formations de mandarin et d’arabe oriental. Sa spécialité? Parer des tentatives de déstabilisation contre certains de ses clients, essentiellement des grands groupes français. Dont la direction des constructions navales (DCN), avec qui Claude Thévenet va collaborer sans discontinuer de 1994 à 2005, date de ses premiers déboires.

Il rencontre régulièrement les principaux dirigeants de la DCN. La confidentialité confinant à la paranoïa, les méthodes utilisées pour que les uns croisent les autres discrètement relevaient du roman d’espionnage. «Je louais une suite à l’hôtel Sofitel, porte de Sèvres, où nous arrivions à des horaires décalés afin de ne pas être vus ensemble», a ainsi expliqué Claude Thévenet aux juges Françoise Desset et Jean-Christophe Hullin. Et pour couronner le tout, chacun avait un nom de code. Ainsi Claude Thévenet se faisait-il appeler “Jérémy”.

Les missions confiées à Claude Thévenet n’étaient pas de simples revues de presse. Des enquêtes confidentielles de la plus haute sensibilité lui ont immédiatement été confiées par l’état-major de la DCN. Elles lui valent d’être poursuivi dans une affaire de «corruption, abus de biens sociaux, violation du secret professionnel et de la Défense nationale» instruite par les deux juges financiers parisiens.

C’est dans le cadre de cette enquête que, lors d’une perquisition menée au siège de la DCN à Paris, les policiers découvrent une série de rapports anonymes frappés d’un étrange nom de code: “Nautilus”. Il s’agit des résultats d’une mission d’enquête de plusieurs mois sur les causes de l’attentat de Karachi. Le premier rapport “Nautilus” est daté du 13 mai 2002 (soit cinq jours après l’attentat); le sixième et dernier, du 12 novembre de la même année.

 

 L'homme des rapport "Nautilus"

Le deuxième rapport “Nautilus” , daté du 26 juin 2002, assure que «dans le cadre du contrat de fourniture de sous-marins Agosta au Pakistan, une demande de commission supplémentaire de la part d’officiels pakistanais s’est soldée par l’envoi d’une équipe du service action de la DGSE avec pour mission de faire passer le message “qu’on ne faisait pas chanter la France”. Au moins un ressortissant pakistanais aurait perdu la vie au cours de cette opération “Homo”».

Mais c’est le troisième rapport “Nautilus” qui va relancer l’affaire de l’attentat de Karachi, six ans après sa rédaction.

Daté du 11 septembre 2002, il permet à son auteur de tirer ses premières conclusions sur les causes de l’attentat de Karachi, quatre mois après l’attaque-suicide. Personne à la DCN, destinataire de ce rapport, n’a cru devoir le communiquer à la justice française. Trop gênant?

Il faut dire que les révélations qu’il contient cadrent mal avec la thèse officielle d’un attentat islamiste perpétré par Al-Qaida. «Après de nombreux contacts, tant en Europe qu’au Pakistan, nous parvenons à la conclusion que l’attentat de Karachi du 8 mai 2002 a été réalisé grâce à des complicités au sein de l’armée et au sein des bureaux de soutien aux guérillas islamistes de l’ISI», est-il écrit dès l’entame du document.

 

La piste de la guerre Chirac-Balladur

L’ISI, pour Inter-Services Intelligence, constitue le plus puissant des services de renseignements pakistanais. Une sorte d’Etat dans l’Etat. Le rapport poursuit: «Les personnalités militaires ayant instrumentalisé le groupe islamiste qui a mené à bien l’action poursuivaient un but financier. Il s’agissait d’obtenir le versement de commissions non honorées, et promises par le réseau El-Assir lors de la signature du contrat de septembre 1994. L’annulation de ces commissions avait été décrétée en 1995, à la suite de l’alternance politique en France, et visait à assécher les réseaux de financement occulte de l’Association pour la Réforme d’Edouard Balladur».

En d’autres termes, l’attentat serait la conséquence de la guerre entre chiraquiens et balladuriens, les premiers, qui soupçonnaient certains intermédiaires sur les contrats d’armement d’avoir financé de façon occulte les seconds, leur ayant «coupé les vivres» après l’élection de mai 1995…

Une thèse explosive, certes, mais qui n’est, pour l’heure, corroborée par aucun élément matériel.

Reste que ce rapport Nautilus, le juge antiterroriste Marc Trévidic va s’en saisir sur la base des révélations de Mediapart, qui en a évoqué l’existence en septembre 2008. C’est notamment ce document qui fera dire au magistrat, en juin 2009, devant les familles des victimes, que la piste menant à un règlement de comptes politico-financier était «cruellement logique».

Dessin © Damien MacDonald