«Vers la tendresse», de la possibilité d'aimer. Ou pas.

Par Tënk & Mediapart

Mercredi 15 mars, la réalisatrice Alice Diop faisait partie des invités du MediapartLive « 2017 vue des quartiers populaires ». Elle parlait de son court-métrage primé lors des césars 2017, Vers la tendresse, et de la complexité des relations amoureuses dans les banlieues de Paris. Nous vous le présentons aujourd'hui.

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Cay bô.

Tout simplement magnifique  ! 

Merci pour ces sains, simples, beaux et courageux témoignages ...

 

"les témoignages y sont sincères et sans tabou"

Sincère, peut-être, mais parfois très travaillés dans la tête pour jouer un personnage. Surtout le premier et son excuse de ne pas connaître l'amour parce qu'il n'y a que les "blancs" qui connaîtraient ça. Une rationalisation particulièrement idiote.

Mouais... Tout ça c'est très romantique, mais pas tellement les pieds sur terre je le crains. Tant mieux pour vous si l'amour a toujours été une belle idylle, mais je ne crois pas que ce soit représentatif de ce que vivent la majorité des gens.

L'amour c'est naturel, certes, mais c'est tout autant culturel. Cela s'apprend dès le plus jeune âge, même si on en a pas conscience, et le milieu dans lequel on vit a une importance cruciale dans le développement de la mentalité et des comportements adaptés ou non pour développer des relations amoureuses saines. Vouloir masquer les contraintes sociales, nier les luttes de classe qui se jouent derrière la compétition amoureuse, c'est participer à un ordre oppressif qui ne dit pas son nom. Mais quand on en bénéficie, il est facile de nier tout cela...

Je crois au contraire de vous qu'il faut éduquer les enfants sur le plan affectif. L'intelligence émotionnelle, cela s'apprend, et c'est une honte que l'école, en dix à quinze ans de cours, ne passe pas la moindre heure à éveiller les enfants là-dessus. On vient s'offusquer hypocritement par la suite sur les viols, les femmes battues... mais quand on éduque les enfants dans la carence affective et l'ignorance émotionnelle, il ne faut s'étonner s'ils dérapent à l'âge adulte. (Mais bon, comme dirait l'autre, "expliquer c'est excuser"... je suis donc complice de ces violences je supposeIncertain).

Bref, ce film est très bien, mais si l'on y voit simplement un descriptif larmoyant des difficultés d'une certaine jeunesse, on passe je crois complètement à côté de l'essentiel. C'est avant tout un constat des ravages de l'ignorance entretenue par nos sociétés, qui permet de maintenir les classes populaires dans un sentiment d'infériorité, de mésestime de soi et de renoncement, et que les classes dominantes ne veulent bien sûr pas voir (parce qu'ils bénéficient sans même s'en rendre compte d'un bagage culturel favorable, ce qui leur donne un avantage compétitif qu'il est difficile d'abandonner... sans compter que l'énergie perdue dans les difficultés amoureuses ne sera plus disponible du coup pour une quelconque révolte contre le système politique - cultiver la désespérance est une technique de maintien de l'ordre vieille comme le monde).

L'amour et la tendresse sont universellement partagés, tout simplement. Je n'ai rien vu de larmoyant dans ce film, juste une immense quête tout à fait légitime. Je pense que la mixité sociale est une solution sûre pour tout le monde.

Non, les parents on ne sait pas forcément si ils s'aiment. Tous les mariages ne sont pas faits d'amour. Et tout le monde ne peut pas, pour des raisons culturelles, financieres, morales, traditionnelles, divorcer.

On oublie, parfois, que du temps de nos arrières-grands-parents, les mariages consitaient aussi en des arrangements où l'amour n'avait pas sa place. 3 à 4 générations plus tard, cela a changé.

Si l'amour se suffisait à lui-même, si l'amour pouvait s'extraire des pressions sociales et familiales, ça se saurait : encore aujourd'hui, être homosexuel, ou bi-sexuel, être dans un couple interacial ou inter-religieux, être un couple aux origines sociales mixtes, ça ne va toujours pas de soi. C'est mieux qu'il y a 50 ans, oui, mais ça n'est toujours pas ça.

L'amour, enterre de banlieue ou de cité, évolue par ailleurs dans des trames très complexes. Alicia Diop a touché très très juste.

 

Oui.

Film formidable. Rare et formidable. La frustration sexuelle contemporaine est là saisie. Abondance de sexe et ignorance, crainte, évitement de la sexualité. C'est tellement important de parler de cela aujourd'hui. Merci.

 

En écho à ce film, les propos du professeur de philosophie Gilles Behnam sur l'ouvrage de Michela Marzano, La pornographie ou l'épuisement du désir : « Toute la seconde partie du livre analyse les processus par lesquels la pornographie parvient à placer en totale dépendance, au sens de l'addiction qu'étudient psychologie et psychanalyse, mais aussi à placer en inadéquation totale avec autrui, au sens du renoncement à être soi-même comme un autre, d'un oubli de son propre visage et de tout ce qui dans le visage de l'autre nous intime de ne pas le tuer. L'influence de Lévinas est décisive dans cette partie du livre où la problématisation esthétique se retrouve étayée et redoublée par l'ampleur du désastre éthique que contribue à propager la pornographie. Mensonges, duperies, rêves et désillusions, pornocratie et porno-économie, viol et violence. et surtout, au bout de cette nuit, qui est la plus longue et la plus insidieuse des guerres faite au désir (parce que faite en son nom même), une forme inédite d'aliénation. »

 

J'aime beaucoup vos images, Alice, ces gros plans dans la nuit, ces éclats de lumières avec lesquels vous jouez, ces halos, ces fumées de cigarettes que vous piégez. Et puis il y a ces paroles qui nous disent ce que nous sommes ; ces peurs qui ne se cachent pas, cette ignorance de soi, de l'autre, ce désir que l'on recherche, ce manque qui nous taraude, ces caresses que l'on prodigue et qui nous transfigurent. On avance sur le chemin, on se retourne sur une silhouette, sur des yeux qui nous enchantent et qui ne nous voient même pas, qui se détournent, qui fuient. Et tout à coup, voilà que le mystère a lieu. Il faut attendre. Lorsqu'il survient, on ne sait pourquoi, inutile d'apprendre les gestes ; les mots arrivent tout seul, heurtés parfois ou silencieux. Comment dire l'indicible ? Faudrait-il réciter le Cantique des Cantiques ? A moins de l'écouter... A Sevran ou à Paris. A Roubaix ou à Marseille. N'importe où. A l'ombre d'un samedi après-midi ou entre des les brumes de quelques heures volées, allongés, tous les deux, peau contre peau. 

A propos de la difficulté, évoquée dans ce film, pour les jeunes hommes d'acquérir la mentalité et les comportements adaptés en vue de développer des relations amoureuses réussies, je voudrais noter qu'il existe des initiatives pour compenser le manque d'éducation scolaire là-dessus dans le monde anglo-saxon. Notamment, sur Youtube, on peut trouver la très bonne "School of Life" (Ecole de la Vie) qui traite entre autres de ces sujets (par exemple, dernière vidéo sortie : "How To Choose A Partner Wisely" (comment choisir judicieusement son partenaire). La "school of life" ne se résume pas à des vidéos d'ailleurs, et propose de véritables programmes pour aider les gens qui ont des difficultés relationnelles (non pathologiques). Je trouve ça très intéressant, même si c'est dommage que l'école publique ne se saisisse pas de ces problématiques également. (voir à ce propos cette vidéo par exemple : Améliorer son intelligence émotionnelle, pourquoi pas à l'école? | Moïra Mikolajczak | TEDxUCLouva)

Quelqu'un connaît-il ici des initiatives similaires dans le monde francophone ?

Aller plutot voir " F(l)ammes" de Ahmed Madani. des paroles de jeunes femmes de banlieue. Toutes des "amateures" mais avec un niveau d'exigence superbe. Malgré les difficultés, identité, racisme etc,   elles sont pleines d'envie de vivre et cela passe par leur revendication à la culture, là où on on peut apprendre tout ce que les parents ne vous apprennent pas. Cela va passer pour un temps au théatre de la tempete à la cartoucherie de vincennes et dans d'autres endroits.

Je pense qu'il est inutile de préciser que c'est l'anti "vers la tendresse" film raciste s'il en est dans lequel les noirs et les arabes, ne peuvent parler que de baise ( mais non ca ne donne pas dans le cliché) sur un mode et je me plains, et j'ai pas eu des parents qui m'ont appris la tendresse etc.. . Mais sans doute à cause des parents et de.???.... ils n'ont eu accès qu'au rap et aux films pornos qui ne parlent pas de tendresse c vrai. COmme si les gens n'avaient pas appris ca dans les films et les livres.

"vers la tendresse" film raciste s'il en est dans lequel les noirs et les arabes, ne peuvent parler que de baise...

Ce qui est vrai en tous cas c'est que ce film est centré sur les hommes et que les femmes n'y ont pas la parole: la tendresse serait-elle seulement désirée par les hommes ? Pour autant qu'en matière de tendresse il faut au moins être deux, on ne sait pas ce qu'elles pensent... Mis à part la jeune fille de la dernière séquence qui ne dit rien, les seules femmes entrevues dans ce film sont en outre des prostituées. Que veut donc nous dire la réalisatrices avec de tels plans ? Ce point de vue masculin mis en scène par une femme rend ainsi peu claires, voire confuses les intentions de la réalisatrice. Et l'entretien filmé n'aide pas vraiment à leur compréhention.

"Ce qui est vrai en tous cas c'est que ce film est centré sur les hommes et que les femmes n'y ont pas la parole: la tendresse serait-elle seulement désirée par les hommes ?".

J'ai du mal à comprendre votre réaction. Alice Diop traite d'une problématique en à peine 40 mn. Son intention est de montrer comment ces gars vivent (ou ne vivent pas) leur vie amoureuse. Il ne s'agit pas d'une étude. Chacun témoigne de manière différente. Je ne vois vraiment pas où vous voyez du racisme.

Et où avez-vous vu que l'on parlait que de baise ? C'est tout le contraire qui est exprimé. Je reprends les mots de Dominique Bertou, un peu plus bas :

"Ce film en évoquant cette problématique, va au-delà d'un constat touchant une jeunesse défavorisée, il atteint une portée universelle et c'est là sa force, il a un effet miroir sur chacun de nous".

Effectivement, on voit des prostituées. Mais où est le problème ? Fallait-il occulter cette scène sous prétexte qu'il y aurait là une vision dégradante des femmes ? Etrange...

Ce n'est pas moi qui voit du racisme ou qui écrit que l'on parlait que de baise, c'est Lalalère auquel je répondais.

Certes ce film n'est pas une étude, mais pourquoi ne pas avoir également retenu des témoignages de femmes ? Pourquoi uniquement une parole masculine ? Parce que c'est le choix de la réalisatrice, pouvez-vous me répondre. D'accord mais ça n'éclaire pas son intention. Quant à la présence des prostituées elle me gène, non pour des questions morales mais pour des raisons srtictement cinématographiques: cette séquence est peut être une "illustration" comme dans un reportage de télé, mais nous sommes dans un film de cinéma où les images sont sensées "faire sens". Et elles le font: le plan fixe sur la prostituée africaine par exemple est émouvant mais est un contresens dans ce film car il nous parle d'autre chose que de son sujet. En effet, tel qu'il est tourné, ce plan nous parle du désarroi de cette femme, de la perdition dans laquelle elle semble être, pas de la misère amoureuse des jeunes qui viennent trainer dans les quartiers de bordels. En un mot je trouve ce film inabouti sur le fond et pas très bien maitrisé dans la forme. Ce qui est dommage car le sujet est intéressant comme en attestent les témoignages. Mais je ne dis pas non plus que ce film est un navet.

 

Concernant l'intention de la réalisatrice, je ne sais pas, il faudrait qu'elle nous le dise. Il est vrai que je me suis posé la question. Il me semble pourtant qu'il y a quelques pistes. Peut-être qu'en tant que femme ayant cotoyée ces types d'hommes, Alice Diop se soit interrogée sur ce qu'ils recherchent, sur leurs désirs, bref, sur la façon dont ils perçoivent la féminité, sur les rapports qu'ils entretiennent avec elle. Peut-être aussi a-t-elle voulu désamorcer quelques clichés. Sur l'homosexualité, par exemple. Sur le paternalisme et le machisme ultra-violent qui caractériseraient les banlieues. Parce que la réalité que filme Alice Diop est plus complexe que cela. Le film s'intitule "Vers la tendresse". Et, justement, la tendresse est un sentiment plein de nuances...

J'apprécie votre remarque concernant le plan fixe sur la prostituée. J'ai l'impression qu'il y a comme une identification de la réalisatrice à cette femme, au sens, ou tout à coup, la camera exprime là une extrême compassion. Effectivement, la réalisatrice sort de sa distance et donc de son sujet. Est-ce intentionnel ou non ? Diop s'est-elle fait "piéger" ? Ce serait intéressant d'avoir sa réponse.

C'est justement ce que vous qualifiez "d'inabouti" et de "manquant de maîtise" que j'apprécie dans ce film. Je le vois comme une esquisse, un matériau un peu "brut". Le format tendrait à me le laisser supposer.

Je pense que c'est justement l'objet du film, la parole de ces hommes. Elle difficile à capter. Très peu entendue. Pour ma part j'y ai été très sensible.

 

 

Merci à Alice Diop pour ce film qui est à la fois beau, intelligent et bouleversant.

Ce qui se dit à propos de ce film me laisse perplexe.

Tous les jeunes, quelle que soit leur couleur de peau ou leur appartenance sociale connaissent ces difficultés : accéder à une vie sexuelle, sans renoncer pour autant à la tendresse. Ce film en évoquant cette problématique, va au-delà d'un constat touchant une jeunesse défavorisée, il atteint une portée universelle et c'est là sa force, il a un effet miroir sur chacun de nous.

Oui, c'est d'ailleurs très intéressant de voir que le premier jeune homme et le troisième décrivent quelque chose de très similaire. Cette possibilité de vivre une sexualité qui soit davantage que du sexe "maîtrisé", on pourrait dire déconnecté des sentiments, est décrite par les deux comme existante, mais dans un ailleurs qui n'est pas pour eux. Le premier dit que cette réalité est pour les blancs et l'autre pour les hétérosexuels. Comme si toujours il était nécessaire de désigner un groupe dont ils ne font objectivement pas partie pour expliquer cette mise à distance de la sexualité (entendue comme rencontre de l'autre) dans la pratique du sexe. Je crois que c'est là qu'on touche à de l'universel, passionnant parce que d'aujourd'hui, mettant au jour une frustration sexuelle d'un type bien différent de celle des années soixantes. La pratique sexuelle ne résorbe pas la frustration sexuelle, et le désir pour l'autre se manifeste encore. Ce film est passionnant.

Une proposition intéressante et qui donne à réfléchir et à sortir du cadre. Même si les débats et remarques plus haut sont tout à fait intéressants et souvent pertinents, je pense qu'il faut aussi voir ce genre de travaux comme 1) une belle proposition esthétique pour traiter d'un problème dont les ramifications sociales et urbaines sont complexes et d'avantage macro que le titre mélancolique n'invite à penser et 2) une base éventuelle pour des considérations politiques, sociales, démographiques. Etc. secondes et qui peuvent contextualiser plutôt que juger (hâtivement) le court métrage. 

Merci à Médiapart de nous proposer ces vidéo-reportages! 

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