A Epinay-sur-Seine, le Parti socialiste en héritage

Cette commune de 56 000 habitants de Seine-Saint-Denis a vu naître le parti socialiste moderne en 1971. Dans ce bastion historique de la gauche, mais acquis au centre depuis seize ans, on se refuse à voir la rose du PS faner.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne
  1. Gymnase Léo-Lagrange, Épinay-sur-Seine. C’est dans ce gymnase, qui doit son nom au sous-secrétaire d’État aux sports du Front populaire, que s’est tenu le congrès d’Épinay-sur-Seine du Parti socialiste du 11 au 13 juin 1971. François Mitterrand, prônant la « rupture avec le capitalisme », s’y adjoint le concours de motions minoritaires. Il s’empare du PS et le fait entrer de plain-pied dans le présidentialisme, dix ans avant de s’emparer de l’Élysée.

  2. Magali Morales, venue soutenir son fils qui officie dans l’équipe de Saint-Ouen opposée à celle d’Épinay-sur-Seine, se souvient de ses cours d’histoire : « Mais oui, le congrès d’Épinay-sur-Seine, 1971… » Ses deux voisins de gradins semblent avoir tout oublié. Dans sa ville de Saint-Ouen, la municipalité, communiste depuis l’après-guerre, est passée sous pavillon centriste en 2014. « La gauche ne fait plus de la gauche », explique-t-elle. « Les gens veulent autre chose, alors ils votent autre chose en se disant que ça changera peut-être, je crois que c’est aussi simple que ça. » Alors que la coach audonienne harangue ses troupes, la mère du numéro 13 lance : « Ah ben maintenant, c’est le congrès de Josette, c’est pas le même style ! » Un jeune lycéen spinassien (habitant d’Épinay-sur-Seine) qui passe par là, un ballon de basket en main : « Le congrès d’Épinay, c’est le truc où tout le monde se réunit pour faire des lois », assène-t-il.

    © ina.fr

  3. Un responsable de la salle nous emmène dans les sous-sols, à la recherche d’une plaque rappelant le lieu où s’est tenue l’une des commissions du congrès. Il la découvre : « Je n’avais jamais fait attention à cette plaque. C’est la première fois que quelqu’un m’en parle ! Si ça ne tenait qu’à moi, on l’aurait mise dans l’entrée ! »

    Dans cette même salle, Monique Balesdent surveille les enfants qui jouent aux échecs. Elle est arrivée à Épinay-sur-Seine en 1970. « Tout le monde a oublié le congrès, sauf les socialistes purs et durs. » À l’époque, elle était mariée à un communiste, « je votais à droite, ça s’est toujours très bien passé entre nous ». Le constat est dur pour le PS : « À chaque élection, ils disent qu’ils vont défendre les petits. C’est que des bourgeois, comment voulez-vous qu’ils défendent les petits ? » Pour elle, « même si la gauche est trop divisée, le PS ne disparaîtra pas pour autant. Il y a toujours beaucoup de gens impliqués », assure-t-elle. Mais droite ou gauche, « depuis dix ans, je ne vote plus, ça me dégoûte ».

  4. Yannick Trigance, député de la première circonscription de Seine-Saint-Denis, plaisante : « Mon père était sympathisant communiste. J’ai mal tourné, je suis devenu socialiste ! » Alors âgé de neuf ans, il a quelques réminiscences du congrès du PS : « Je me souviens de ces moments où le stade résonnait, de ces ballets de voitures qui allaient et venaient. » Certains de ses camarades socialistes ont assuré la sécurité ou conduit François Mitterrand. « Maintenant ils sont âgés. » Pour autant, la ville n’a pas oublié le congrès, assure-t-il. En témoigne la cérémonie de commémoration du centenaire de la naissance de François Mitterrand, qui s’est tenue sur l’esplanade du même nom, le 26 octobre 2016.

  5. Lorsque Bruno Le Roux a intégré le gouvernement de Bernard Cazeneuve, Yannick Trigance a récupéré son fauteuil de député. Il fait partie des soutiens de longue date de François Hollande depuis l’époque où celui-ci était candidat à la première primaire du parti socialiste. « Tout le monde dit que c’est la fin du PS à Épinay-sur-Seine, mais il n’est pas mort du tout ici ! Nous avons facilement une soixantaine de militants. En période électorale nous sommes hyper-mobilisés. » Il se dit « absolument pas inquiet » quant à l’avenir du PS. « C’est une période difficile, mais je ne peux pas croire que le parti va disparaître. Le mot “socialiste”, je pense qu’il représente encore quelque chose aujourd’hui. Les partis connaissent des hauts et des bas, c’est d’ailleurs le cas partout en Europe chez les sociaux-démocrates. Épinay-sur-Seine reste une ville de gauche aux élections nationales. »

  6. « Ici, la base est plutôt vallsiste », explique l’élu. Pour preuve : Épinay-sur-Seine est la seule ville de la circonscription où Valls est arrivé en tête, dimanche dernier. « Il incarne l’autorité, les repères, la République. Il y a des gens que ça peut effrayer, mais ça rassure une partie de la population. Il trouve un écho auprès des couches populaires. Qui a voté Benoît Hamon en Seine-Saint-Denis ? Les jeunes et les CSP++, il a fait ses meilleurs scores au Pré-Saint-Gervais, aux Lilas, à Montreuil, surtout chez les bobos. » « On m’a dit qu’à Saint-Ouen, on va voter Hamon maintenant, parce qu’après on votera Macron, de la même manière que des gens ont voté Juppé pour dégager Sarkozy, poursuit-il. Moi j’ai jamais été pour la primaire. Sans François Hollande, j’étais orphelin. Valls porte le bilan du gouvernement. Je suis un légitimiste, je le soutiens. »

    Trigance considère que « la démocratie c’est le parti ». « Lundi, on va se retrouver avec un candidat qui est opposé au gouvernement en place. La gauche est complètement explosée, le candidat qui sortira ne sera pas en position de force. » Ces divisions font-elles écho à celles qui ont coûté sa place de maire à Bruno Le Roux en 2001 ? « Rien à voir », balaie-t-il. « Après avoir fait 45 % au premier tour, il a discuté avec les Verts de l’époque et des ex-PS, qui font un truc au dernier moment pour flinguer Bruno, on perd la ville avec 200 voix d’écart… »


  7. « En 2001, il y a eu une triangulaire », se souvient le maire actuel, le centriste Hervé Chevreau, qui a pris la ville cette année-là. « Bruno Le Roux a toujours pensé qu’il n’avait besoin de personne pour garder la ville. » Celui qui a accordé le même nombre de bureaux de vote au PS pour sa primaire qu’à LR quelques semaines auparavant se demande ouvertement si cela avait un sens « avec un taux de participation de 40 % de moins que pour la droite. Quand on parle du PS, pas sûr que ça donne aux gens l’envie de se déplacer. » Quant à François Hollande, « c’est du jamais vu sous la Ve République. Il aurait dû se présenter et s’impliquer dans la primaire. Si demain, il y a une casse du PS, il y sera pour quelque chose. »

  8. « Je n’ai aucun souvenir du congrès », raconte ce natif de la ville, « si ce n’est les nombreuses voitures qui sont arrivées. C’est assez lointain pour les gens. » Cette histoire est-elle abordée aujourd’hui dans les écoles de la ville ? « Absolument pas. » En 2006, la municipalité installe un autre symbole dans la commune, le buste du général de Gaulle, posé au bord de l’avenue du 18-Juin-1940, et dont le maire a gardé le moule dans son bureau. « Emmanuel Macron a prévu un meeting ici, peut-être qu’il a une idée derrière la tête. Ça serait symbolique qu’il en fasse un à Épinay-sur-Seine. »

  9. Jour de vote, bureau de l’école Victor-Hugo. « De mon temps, on disait que ce quartier, c’était le XVIe arrondissement d’Épinay-sur-Seine », rit Benjamin Colafrancesco, président du bureau de vote de l’école Victor-Hugo. C’est le seul bureau de la ville qui a placé Benoît Hamon en tête au premier tour. Il se murmure que des gens de droite viennent voter pour ce dernier afin de laisser toutes ses chances à Emmanuel Macron plus tard.

  10. Sabrina, 26 ans, fataliste : « C’est bien parti pour que le PS se désagrège. » Elle est venue voter contre l’ancien premier ministre, dont elle craint qu’il ne donne pas les mêmes possibilités aux gens de toutes les origines. Martine Malin, cadre dans une mutuelle à la retraite, a choisi « le candidat le moins à gauche ». Cette ancienne déléguée syndicale qui a voté socialiste toute sa vie n’est « plus satisfaite par les idées du PS, qui a tendance à défendre de plus en plus les gens qui n’ont pas travaillé plutôt que les ouvriers ». Elle reconnaît une « fracture » au sein du parti qui se « recollera peut-être si tout le monde y met du sien ».

  11. Benjamin Colafrancesco, bientôt 30 ans au PS, ne se laisse pas abattre par les divisions au sein de son camp, au contraire : « Le PS a toujours eu plusieurs familles. Au congrès d’Épinay, François Mitterrand était en 3e position, il a emporté le parti socialiste et il a gagné la présidentielle. D’avoir des sensibilités différentes, c’est ça la force du parti. » Il se ralliera au vainqueur, même s’il ne s’agit pas de l’ancien premier ministre.

  12. « Bonjour M. le maire », lance une votante à l’entrée du ministre de l’intérieur et dernier maire socialiste de la ville, Bruno Le Roux. Celui-ci se refuse à faire des pronostics, et à évoquer un éventuel soutien futur à Benoît Hamon : « S’il n’y a personne dans la campagne présidentielle pour défendre le bilan du gouvernement, je continuerai à le faire. » Au sujet de la division qui règne au sein du parti : « Ce n’est pas à moi de résoudre cette difficulté. Le PS est malade des divisions imposées par ceux qui ont refusé de nous soutenir depuis quatre ans », conclut-il, lapidaire.

  13. Bureau de vote de l’école maternelle Anatole-France. Michel Thiélain, ancien des éditions Messidor du parti communiste, distribue les enveloppes aux votants. « Moi je suis coco, mais ce sont des amis ! Je suis un homme de rassemblement », s’amuse-t-il. Il avait assisté aux débats du congrès alors organisé par le maire socialiste historique (de 1967 à 1995) Gilbert Bonnemaison. Il tance les divisions intestines qui ont fait perdre Le Roux en 2001: « Quand on est tout seul, on ne peut pas gagner. »

  14. « Hollande, c’est le meilleur président que j’ai vu depuis 30 ans que je suis dans ce pays ! », applaudit Appoline Blé, assesseure. Elle soutient Manuel Valls mais assure qu’elle se rangera derrière le vainqueur, quel qu’il soit. « Les divisions nous font mal, mais le PS a de l’avenir. Il y a des intellectuels, des jeunes… Ce n’est pas un parti qui peut disparaître sur un claquement de doigts. »

  15. Accompagné de son fils pour lui « apprendre la démocratie », Ezzeddine Gasri, encarté depuis 1985, est fataliste : « C’est chacun pour soi, personne pour le collectif, le PS est en train de disparaître. » Il est venu voter contre Manuel Valls à qui il reproche son utilisation du 49-3, mais il ne se fait guère d’illusions : « Benoît Hamon ne passera pas le premier tour, son programme est inapplicable. »

  16. Sofya, entourée de ses trois enfants, se refuse à pronostiquer la mort du PS : « En politique, on vit au jour le jour. » Quant à savoir si ses enfants voteront pour le PS un jour ? « On verra bien s’il existe encore! » Philosophe, le président du bureau de vote, Raphaël Goma, promet : « Comme on dit chez nous en Afrique : “Quand le palmier fane, aussitôt il refleurit.” » À voir.

Voir tous les portfolios

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous