La culture, monde désenchanté

Depuis plus d’un an, les salles de spectacle sont closes. Et les artistes attendent. Si au début ils ont trouvé l’énergie de créer, d’avancer, le découragement a peu à peu gagné les rangs. Blessés par ces deux mots « non essentiels », ils se sentent abandonnés. Axelle de Russé et Thomas Morel-Fort ont choisi d’aller à leur rencontre pour capter ce temps suspendu.

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  1. « L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler . » Albert Camus, Discours de Suède, 1957.

    Aurélia Pie, Striknine, clown. Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 16 février 2021. Depuis un an, la clown Striknine ne rit plus. « On m’a dit que j’étais non essentielle. Je me sens creuse, les entrailles à l’envers, vidée de mes essences et de mes sens. Je suis désossée. J'essuie seule ma sueur, en retrait. Mes neurones sont froissés. Mon partage, mes rituels, et mes émerveillements sont malmenés… Mon espoir est que nous puissions rapidement rejouer nos spectacles et les partager avec un public. Les artistes ont besoin de gagner leur vie, sans quoi nombreux tomberont dans la précarité. Aussi, femmes et hommes ont besoin de partager, vibrer et résonner ensemble, côte à côte, au son d’un même spectacle, car rien ne remplace le vivant. Les artistes font voyager, rêver, réfléchir et continueront d'inspirer l’humanité. »

  2. Cinéma Le Trianon, Romainville (Seine-Saint-Denis), le 15 décembre 2020, 17 h 30. Le jour de la réouverture initialement annoncée, et repoussée, les salles de cinéma ont allumé leurs enseignes entre 17 heures et 18 heures, à l'initiative de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF), pour manifester leur désaccord et souligner la présence des cinémas comme lieux de liens sociaux et culturels essentiels au cœur des villes et des villages. Une action symbolique, suivie par Julien Tardif, le directeur du Trianon, qui a collé des affiches « ESSENTIEL » sur sa devanture.

  3. Bar du cinéma Le Trianon, Romainville (Seine-Saint-Denis), le 15 décembre 2020, 17 h 30. Le Trianon était prêt à rouvrir ses portes. Les programmes étaient imprimés et de nombreuses rencontres prévues pour les fêtes de fin d’année. Depuis, aucun événement n’a été reprogrammé. Tant que les annonces ne sont pas concrètes et définitives, le cinéma restera fermé. Et le festival Les enfants font leur cinéma, ouvert à tous les enfants de la ville, qui se déroule chaque année au printemps, n’aura encore une fois pas lieu.

  4. Caroline Can, danseuse et meneuse de revue professionnelle. Bessancourt (Val-d’Oise), le 10 février 2021. La jeune danseuse est à l’arrêt depuis un an. Il ne lui reste aujourd’hui qu’un seul contrat d’ambiance sur le plateau d’une émission de télé. Mais elle ne se décourage pas et crée sans cesse de nouveaux costumes pour sa compagnie, Bellissime Paris, et pour « d’autres danseurs à l’étranger qui, eux, ont la chance de travailler ». Rester positive est pour elle le plus important. Mais il est temps que ça cesse. « Aller voir un spectacle n’est pas plus dangereux que s’agglutiner dans un magasin alimentaire et la culture représente l’essence même d’une civilisation, c’est ce qui fait son identité. Elle ouvre l’esprit et est un outil formidable pour apprendre à réfléchir par soi-même. Il est essentiel aussi que les Français puissent avoir accès à des moments de joie et de gaieté. »

  5. Cirque Romanès, Paris, le 12 novembre 2020. Les gradins du célèbre cirque tsigane sont vides depuis un an et semblent ensevelis sous la poussière. Malgré cela, les artistes continuent de répéter chaque après-midi, sans relâche. « Ils n’ont que ça à faire », nous dit le fondateur du cirque, Alexandre Romanès. « La tournée prévue cette année à Rennes, Reims, Bordeaux a évidemment été annulée. » Pour l’instant, c’est l’attente. 

  6. Alexandre Romanès, patriarche et fondateur du Cirque Romanès. Paris, le 12 novembre 2020. Alexandre attend. Sa plus grande crainte est que le public ne revienne pas, malgré la réouverture. Car le virus « sera toujours là ». Le cirque n’a pas reçu de subventions, mais l’homme d’en rire : « On a été très bien subventionné par les pâtes Panzani. » Le circassien, auteur de nombreux recueils de poésie, garde le mot agile : « On est comme des femmes enceintes. On attend. Mais j’aimerais bien que l’accouchement arrive vite. »

  7. Les Folies Gruss, bois de Boulogne, Paris, le 3 mars 2021. Les néons de l’établissement, institution parisienne depuis près cinquante ans, s’illuminent tous les soirs à la tombée de la nuit. Inlassablement. Les cavaliers de la famille Gruss, eux, répètent tous les jours les tableaux du nouveau spectacle, en attendant la réouverture. Inspiré des Années folles, il retrace l’effervescence et le retour à la vie et à la création après des années noires. « La fête est le mot d’ordre, menée par une population enivrée d’espoir, qui souhaite s’amuser et vivre à nouveau. »

  8. Espace 1789, Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 18 décembre 2020. Cet établissement culturel, lieu de rassemblement et d’échanges essentiel à la vie de la cité et à la création de lien social, est fermé. Comme d’autres , il s’est adapté pour offrir malgré tout une programmation virtuelle. Sur le site on peut lire : « En attendant… quelques spectacles et vidéos à voir depuis le fond de son canapé… » Depuis quelques semaines, l’Espace 1789 remonte ses grilles la journée, comme un mirage de la normalité. Sophie Fandard (à droite), responsable accueil publics et artistes : « L’espace est vide depuis des mois. Le public nous manque. On a envie de remplir notre mission. La culture doit être accessible à tous, surtout en ces temps difficiles où l'évasion est nécessaire. »

  9. Espace 1789, Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 18 décembre 2020. Salle de cinéma et de spectacle, lieu de rencontres et de convivialité, l’Espace attend son public.

  10. Théâtre Paris-Villette. Paris, le 18 décembre 2020. Les techniciens démontent le décor du spectacle Les Enfants, c’est moi, de Marie Levasseur, qui devait commencer à la réouverture du lieu, le 15 décembre 2020.

  11. Jean-Luc Chanonat, directeur technique du théâtre Paris-Villette, Paris, le 18 décembre 2020. « Le théâtre est bien triste et vide. Je vis cette période comme bien d’autres, dans la confusion, la déception mais avec de l’espoir à revendre. »

  12. Marvin Broussier, patron du restaurant Aux artistes, Paris, le 10 décembre 2020. Le nom de l’établissement est un hommage aux ateliers d’artistes situés à proximité du restaurant, où travaillaient les peintres Modigliani, Chaïm Soutine et Paul Gauguin. La propriétaire, qui a repris l’atelier de Soutine, est elle aussi artiste peintre et une habituée du restaurant. Ce sont ses tableaux qui ornent plusieurs murs de l’établissement. D’autres fresques ont été peintes par un serveur péruvien étudiant aux Beaux-Arts. Pour Marvin, « la situation du monde de la restauration et celui de la culture sont liées. Pour plusieurs raisons : beaucoup de mes clients sont des artistes, beaucoup d’autres venaient déjeuner ou dîner après une sortie culturelle et enfin, je pense aux intermittents qui travaillaient en extras dans la restauration, comme une musicienne qui faisait des remplacements en tant que serveuse dans mon restaurant, et qui ne peuvent plus compter sur ces revenus complémentaires. »

    « J’ai de la chance, mon établissement n’est pas en danger pour l’instant, malgré les pertes, 10 000 euros par mois. Mais plus le temps passe, plus la situation est préoccupante. Je pense à ceux qui vont devoir fermer », confie Marvin.

  13. Nadia Mejri-Chapelle, musicienne. Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 18 février 2021. Depuis le premier confinement, tous les concerts de Nadia et de son groupe, Ghost Rythm, ont été annulés. Les 10 musiciens de l’ensemble ont malgré tout réussi à sortir un album en enregistrant chacun de son côté. Mais « rien ne remplace le concert live, le partage avec les musiciens, le public ». Pour elle, la culture et l'éducation sont les fondations sur lesquelles l’homme peut se construire, et devraient être accessibles à tous, en tout temps. La culture, poursuit-elle, ne peut se contenter du virtuel : elle se vit, s’expérimente, se partage. « J’ai l’impression de vivre une longue parenthèse. Tout est insipide, sans saveur. Car il s’agit bien là de nourriture : la culture. Elle nous nourrit le corps et l’esprit, nous transporte, nous relie, nous éveille, nous réveille. Là, le rêve est en sommeil. Que nous reste-t-il ? »

  14. Émilie Pfeffer, la Fée des chaussettes. Théâtre Le Funambule, Paris, le 17 novembre 2020.
    Les enfants la connaissent bien. Ses spectacles pour les jeunes publics, joués au Funambule, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, sont drôles et déjantés. Cette période, elle la vit « avec des hauts et des bas ». « Certains jours, j’arrive à être philosophe et à prendre mon mal en patience, d’autres jours, j’ai l’impression qu’on ne s’en sortira jamais. Le plus dur est cette absence totale de perspectives. J’essaye d’en profiter pour écrire mais j’ai l’impression de n’avoir plus aucun ressort. » Pour elle, les dernières annonces ne sont pas claires et pour l’instant, ça ne change rien : « J’ai déjà annulé trois programmations. Alors j’attends d’en savoir plus… Tout ce que j’espère, c’est que les gens reviendront nous voir, heureux de se retrouver, et partager des émotions ensemble. »

  15. Théâtre Le Funambule. Paris, le 17 février 2021. Le petit théâtre du XVIIIe arrondissement n’est pas subventionné. Les pertes sont énormes, l’attente difficile et le sort incertain. Les directeurs, Julien Héteau et Sandra Everro, organisent des captations de spectacles et aujourd’hui, cherchent à montrer ceux qu’ils coproduisent dans les établissements scolaires.

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