Moncef Marzouki: «Le chef, c’est le peuple»

1 janv. 2012 | Par Sophie Dufau et Edwy Plenel
- Mediapart.fr
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Le 14 janvier, la Tunisie fêtera le premier anniversaire de sa révolution pacifique, qui a réveillé l'espoir démocratique dans le monde arabe. Président de la République issu de cette révolution, Moncef Marzouki explique le caractère inédit du processus révolutionnaire tunisien.

Mediapart a rencontré Moncef Marzouki, mardi 27 décembre 2011, au palais présidentiel de Carthage. Le tout nouveau président de la République tunisienne – il l'était depuis deux semaines seulement, son élection datant du 12 décembre 2011 – nous a reçus sans formalité, avec simplicité et cordialité. Après l'enregistrement de ses vœux d'espoir à l'adresse du peuple français, diffusés par Mediapart le soir du 31 décembre 2011 (les voir ou les revoir ici), il nous a accordé une petite heure d'entretien. Entrecoupé de vidéos des passages les plus significatifs, cet article en offre la retranscription intégrale.

À la fin de notre rencontre, il nous a invités à visiter une sorte de butte témoin du régime précédent: entre musée et mausolée, tout un bric-à-brac d'objets, de tableaux et d'archives témoignant du règne de Habib Bourguiba avait été remisé dans une cave sous la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali. Dominé par des portraits édifiants de Bourguiba, ce legs d'un pouvoir personnel est actuellement entassé dans l'arrière-scène du petit théâtre que comporte cet immense palais présidentiel. Vous pouvez visiter cet étonnant musée secret de Bourguiba en feuilletant notre diaporama exclusif, sous l'onglet "Prolonger" de cet article.

«Ici, c'est une prison six étoiles», nous a glissé le président Marzouki au moment de se séparer, en désignant la petite cour attenante à son bureau qui lui rappelle celle où il effectuait sa promenade au temps de la prison. Situé dans la banlieue nord de Tunis et isolé à la manière d'une petite ville fortifiée, ce palais symbolise à lui seul le défi qu'affronte le nouveau pouvoir tunisien, après un demi-siècle de pouvoir dictatorial, autoritaire et personnel. À la toute fin de notre entretien, le premier président d'une République tunisienne enfin libre n'a d'ailleurs pas hésité à nous confier ses craintes et ses doutes face aux responsabilités qui lui incombent aujourd'hui, à lui qui se définissait davantage comme «résistant à Ben Ali» que comme «opposant». Ce fut comme une réflexion à voix haute.

Etre président, par Moncef Marzouki © Mediapart

Moncef Marzouki: J'ai vraiment peur que cette fonction ne me transforme. J'ai dit une fois que j'allais transformer la fonction, mais j'ai trouvé que c'était un peu prétentieux… Être dans ma situation est quelque chose d'assez particulier… J'ai l'impression que tout ce à quoi j'ai été habitué, tout ce que j'ai appris ne me sert plus à grand-chose. Je dois vraiment me remettre à l'école, acquérir de nouvelles aptitudes, apprendre de nouveaux rôles, accepter un nouveau statut. Alors, qu'est-ce qu'il reste? Il reste cette volonté, qui a toujours été la mienne et qui m'a permis de traverser des décennies de tempêtes, d'être toujours moi-même, c'est-à-dire de rester fidèle à des choses très simples, des valeurs très simples de dignité, de courage, de travail, d'abnégation… C'est à ça que je dois m'accrocher, qui doit être le fil conducteur: rester fidèle à ces valeurs, s'adapter en permanence à ces nouveaux défis, à cette nouvelle fonction et rester fidèle aux hommes et femmes qui m'ont aidé, aux martyrs. C'est avec cette fidélité à soi et aux autres qui nous ont porté que l'on continue à la fois à être soi-même tout en apprenant un nouveau métier. Et j'espère que je vais l'apprendre vite, car il y va de l'intérêt du pays et de beaucoup, beaucoup de Tunisiens.

Dans ce pays, il faut redonner aux gens le sens de leur dignité, le sens de leur place. Après toutes les injustices pratiquées par un système inique, un système où une minorité vorace, cupide, mal élevée, vulgaire, s'est accaparé les richesses, il a suffi de lever un peu le frein pour qu'explosent toutes les demandes de réparation des torts qui ont été portés, que ce soit au plan économique, social ou psychologique.

C'est une période extrêmement chaotique, mais qui recèle un ordre nouveau (je sais que chez vous ce mot a une connotation fasciste), mais ce chaos porte en lui de nouvelles structures, de nouvelles organisations qui vont probablement nous étonner, nous surprendre, y compris nous, les hommes politiques, qui croyons dominer, orienter… et qui sommes issus de ce processus de réorganisation à partir du chaos.

Tout ce que j'espère, c'est que ces nouvelles organisations qui vont émerger seront plus stables, plus justes et plus belles, sur le plan ethique et esthétique. Je vais tenter d'accompagner tout cela, sans grande prétention sur la capacité à organiser le chaos, à maîtriser cette dynamique extraordinaire, mais avec l'immense honneur de me dire que je fais parti de ce processus de recréation, de restructuration de tout un pays, peut-être plus tard d'une nation et, mon Dieu, c'est magnifique…

Et en même temps, c'est quelque chose de terrifiant. Je ne sais pas si vous comprenez… Car on a l'impression que ce sont des mécaniques d'une force qui vous dépassent, qui sont capables de vous broyer, mais bon… il faut faire avec.

«Nous voulons être des partenaires de la France, non des clients»

Auparavant, nous avions abordé avec le président Marzouki sa relation à la France, son histoire d'exilé et son inquiétude devant l'expression de plus en plus fréquente, dans notre pays, du racisme (ci-dessous). Nous avons ensuite parlé de l'islamophobie et de cette alliance aussi originale que particulière à la Tunisie dont il fut l'artisan entre une gauche laïque et des musulmans conservateurs (page 3). Puis nous avons poursuivi sur les enseignements de la révolution tunisienne et la situation en Libye et en Syrie (page 4). Enfin, nous avons voulu savoir comment lui, l'ancien opposant, vivait dans les ors du palais de Carthage et comment allait se fêter le 14 janvier, premier anniversaire de la révolution (page 5). Et à la toute fin, il a appelé les Français à revenir en force en Tunisie, à visiter cette révolution pacifique à la façon d'un acte civique de solidarité, le tourisme étant selon lui la seule «invasion pacifique».

Mes relations avec la France, par Moncef Marzouki © Mediapart

Vous avez accepté notre proposition de faire vos vœux depuis la révolution tunisienne aux Français. Pour ceux qui ne vous connaissent pas, pourriez-vous rappeler votre rapport à la France, votre histoire avec la France?

Moncef Marzouki: Elle est très ancienne. Quand mon père est parti en exil au Maroc, j'ai dû le suivre (NDLR: le père de Moncef Marzouki était un partisan de Salah Ben Youssef, rival dans le mouvement national de Bourguiba qui le fit assassiner en 1961). À Tanger, j'ai fait ma scolarité dans un lycée français, le lycée Regnault, et j'ai eu le grand bonheur d'être lauréat du Concours général. À 17 ans, je suis donc allé pour la première fois à Paris, à la Sorbonne et j'ai passé deux ou trois nuits au lycée Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques. J'ai reçu un énorme vase chinois de la part d'un ancien ministre de l'Éducation du général de Gaulle. Ensuite, j'ai eu une bourse, et j'ai entrepris des études de médecine à Strasbourg. J'ai été interne des hôpitaux, assistant à la faculté de médecine… j'ai donc passé une quinzaine d'années là-bas, j'ai appris l'alsacien avec mes malades.

Puis je suis rentré en Tunisie, pensant avoir fini ma vie avec la France. Mais vingt ans plus tard, j'ai dû m'exiler et je suis revenu à Paris, où j'ai vécu une dizaine d'années. La France est donc un pays que je connais bien, de l'intérieur même puisqu'en tant que médecin, je me suis rendu au domicile des patients, dans les fermes alsaciennes et vosgiennes. Je connais bien ce pays, je l'aime et je le considère un peu comme mon second pays. Et c'est le premier pays de mes enfants puisque mes filles sont nées en France, de mère française et qu'elles vivent là-bas. C'est dire si je suis profondément attaché à ce pays avec lequel de temps en temps, je m'engueule un peu parce que je me dis qu'il devrait être très proche de nous alors qu'il est parfois si lointain…

Pourquoi ces gouvernants ont-ils eu cette attitude bizarre qui a consisté à accepter de parrainer la dictature pendant plus de vingt ans? Donc, j'ai parfois avec la France des relations conflictuelles, que j'exprime par des coups de gueule qui ne sont pas beaucoup appréciés. Mais quand on aime et que l'on est ami, on a le droit de temps en temps de dire «non, ceci n'est pas bon». On a le droit de piquer, de temps en temps, quelques colères…

N'y a-t-il pas un reproche plus fondamental, qui concerne non seulement l'avenir de la France mais aussi les relations entre les deux rives de la Méditerranée, qui est que cette France que vous avez connue, que vous avez aimée, n'a pas réglé profondément la question coloniale?

Moncef Marzouki: Oui, je crois, en tout cas pour les anciennes générations (ça m'étonnerait que les nouvelles générations en soient encore à ces vieilles lunes). Ces rapports d'amour et de haine, le regard de l'ancien maître vis-à-vis du serviteur, ne sont pas vraiment réglés. Mais de ce côté-ci de la Mediterrannée, il est sûr que l'esprit colonial est totalement terminé et il est temps que certains Français mettent leur montre à l'heure et cessent de considérer la Tunisie ou le Maghreb comme un endroit où il va de soi qu'on parle français, où il va de soi qu'on achète français, où il va de soi qu'on soit francophile… Non, ceci ne va pas de soi! Il y a eu une époque dans l'Histoire où la France a eu une position prépondérante par la force, mais maintenant, il faut qu'elle garde cette position non plus par la force, mais par le dialogue, le respect, l'échange. Et moi, je ne cesse de dire: nous voulons être des partenaires de la France et non des clients.

Depuis que vous avez été élu, quelles sont vos relations avec les autorités françaises?

Moncef Marzouli: Aujourd'hui, en tant que chef de l'État, j'ai des responsabilités qui consistent aussi à mettre parfois un frein sur ma langue et à essayer de parler diplomatiquement. Mais quand j'ai reçu l'ambassadeur, je lui ai expliqué pour quelles raisons il y avait un contentieux psychologique: beaucoup de journalistes, d'hommes politiques se sont succédé dans ce pays pour manger dans la main du dictateur, et j'ai trouvé ça indigne. Évidemment, ça ne représente ni l'État français ni le peuple français, mais quand même, de très nombreux individus sont venus ici manger dans la main du dictateur. L'appui qui a été donné à la dictature tunisienne pendant plus de vingt ans par des hommes et des femmes politiques français, et de très haut niveau, était à la fois blessant, contreproductif, et signe d'une certaine myopie politique. J'espère aujourd'hui que les autorités françaises reverront leurs stratégies politiques pour mieux comprendre ce monde.

Vous savez, quand j'étais en exil à Paris, je ne cessais de dire: «Vous faites fausse route: ces dictatures vont disparaître et parier sur elles pour barrer la route à l'islamisme est complètement absurde.» J'avais écrit un livre, Le Mal arabe, en 2004: le diagnostic était fait, mais les autorités françaises, aussi bien la classe politique que les intellectuels, étaient complètement sourds à mes arguments. Leur doxa ne leur permettait pas de voir la réalité, ils ne voyaient que leur propre fantasme projeté sur le monde extérieur, et ça me faisait mal car j'étais certain que ça allait se casser la gueule, que ça n'allait pas tenir. Effectivement, ça n'a pas tenu… alors maintenant, j'ose espérer qu'il va y avoir une remise en cause de ces présupposés théoriques, que des intellectuels vont commencer à faire leur travail réel qui est de prospecter des idées nouvelles et non de ressasser des anciennes, qu'un large champ de débats entre nos sociétés civiles, nos intellectuels et les vôtres va se créer et qu'on va aussi apprendre à écouter, car j'avais l'impression que les Français n'écoutaient pas les autres, qu'ils ne s'écoutaient qu'eux-mêmes. Il est temps maintenant qu'ils viennent, qu'ils nous écoutent, qu'ils comprennent que nous savons réfléchir, que nous avons nos philosophes, que nous sommes aussi producteurs d'idées, de concepts. Il va falloir aussi apprendre à apprendre de nous, maintenant, l'apprentissage ne sera plus à sens unique mais à double sens.

N'y a-t-il pas, dans cette attitude, un reflet de la relation que certaines autorités françaises ont avec l'islam, ou plutôt avec la culture musulmane?

Moncef Marzouki: J'ai la chance d'être, non pas un bi-national, mais un bi-culturel. De ma position d'Arabe, je suis capable de savoir comment les Français réfléchissent et inversement, je peux me mettre dans la position d'un Français, et dire voilà comment les Arabes réfléchissent. Je vois donc les malentendus et j'essaye de les résoudre. Et cela ne peut se faire si chacun est dans sa doxa, ignorant celle de l'autre et faisant comme si elle n'existait pas. Maintenant, j'espère que ce palais que j'occupe sera un lieu de rencontres entre les intellectuels français et arabes où chacun rapprochera ses points de vue. Il est temps que ce dialogue apparaisse, que cesse le monologue des intellectuels français, des hommes politiques français que nous devions éventuellement répercuter chez nous pour apparaître comme bons élèves. Ici, nos laïcs, nos extrémistes laïcs, sont de mauvais élèves de la doxa française: ils répètent ce qu'ils ont entendu là-bas, essayent de l'appliquer ici, et ça ne donne rien.

«Autant de différences entre Erdogan et les talibans qu'entre Berlinger et Pol Pot»

Que diriez-vous à ces Français, de gauche ou de droite, qui ont peur de l'islam ou qui le diabolisent ?

Moncef Marzouki: Je leur dis, vous fantasmez! L'islamisme, c'est un large spectre. J'ai toujours dit que l'islamisme n'existait pas, qu'il y avait des islamismes. Il y a autant de différences entre Erdogan (le Premier ministre turc) et les talibans qu'entre un Berlinger (NDLR: Enrico Berlinger, secrétaire général du Parti communiste italien mort en 1972) et un Pol Pot (dirigeant des Khmers rouges au Cambodge, mort en 1998). Il va falloir apprendre à faire des analyses plus complexes, plus dynamiques parce que, dans l'islamisme, il y a des forces antidémocratiques mais aussi des forces qui se démocratisent. Cette complexité est totalement méconnue. Quand elle l'est du petit peuple, je veux bien, mais quand vous trouvez des grossièretés dans la bouche de grands intellectuels, ça me désole.

Il y a en France quelque 600.000 Tunisiens. Une partie du peuple tunisien est donc en France et il y a une relation historique entre les deux pays. Vous voyez ce qui se passe durant cette campagne électorale française, vous entendez ce discours sur les étrangers, êtes-vous inquiet pour vos compatriotes?

Mes craintes face à l'islamophobie, par Moncef Marzouki © Mediapart

Moncef Marzouki: Oui, je suis inquiet. Nous avons nos extrémistes, qui sont francophobes, et vous avez vos extrémistes, qui sont islamophobes. Il ne faut pas que les extrémistes gâchent la relation profonde entre les peuples et je demande aux hommes et femmes politiques de bien mesurer la gravité de l'utilisation de cette carte. Car si elle peut apporter des sièges, elle va aussi apporter de gros ennuis à la France. Le Maghreb est une nation qui est en train de se réveiller et qui a table ouverte, terre ouverte, cœur ouvert à la France, mais à condition que le Maghreb et les Maghrébins soient respectés. Maintenant, il va y avoir une presse démocratique et une opinion publique et personne n'acceptera que les Maghrébins fassent les frais d'une surenchère électoraliste des uns et des autres.

Il faut bien que les Français se rendent compte que ça peut leur être très préjudiciable. Rien n'est acquis à qui que ce soit, ni les positions culturelles, ni les positions économiques. Au contraire, ce sont des positions qui se gagnent, qui se promeuvent, et donc, j'en appelle au sens de la sagesse pour que ni notre dignité nationale ni les droits de nos concitoyens – dont beaucoup sont vos concitoyens puisque nous avons la chance de partager au moins 450.000 citoyens, qui ont la double nationalité et qui sont une richesse pour vous dans la mesure où ils sont ce pont nécessaire et capital. Donc il ne faut pas jouer avec ça, il ne faut pas laisser jouer avec ça et je compte bien que le peuple français, qui est un grand peuple, puisse donner des leçons à tous ceux qui voudraient jouer avec les instincts les plus bas. Ça ne servirait pas du tout les intérêts de la France à long terme, et il ne faut pas que les intérêts de quelques politiciens l'emportent sur les intérêts d'un grand pays qui doit le rester et qui, encore une fois, a sa place dans le Maghreb à condition de respecter le Maghreb et les Maghrébins.

Est-ce que le président de la République française vous a transmis un message depuis votre élection, le 12 décembre dernier?

Moncef Marzouki: Oui, naturellement. Un message très chaleureux avec une invitation officielle et j'ai répondu de la même façon, par une lettre très chaleureuse. Cette visite officielle aura lieu dès que possible. Encore que je ne sache pas très bien ce que signifie une visite officielle pour un homme comme moi, qui a pris l'habitude d'aller en France comme dans son village natal. J'y suis allé des milliers de fois, et ça me fera tout drôle… je ne sais pas si j'aurai le droit de rentrer dans mon ex-appartement où vit encore ma femme, si j'aurai le droit de prendre ma bicyclette pour faire un tour au bois de Vincennes… Mais j'espère que ça se fera et que ce sera l'occasion de raffermir des relations, car encore une fois, très peu de peuples ont autant de relations que les nôtres: des liens familiaux, amicaux, économiques… C'est un tissu d'une telle densité que j'imagine mal des imbéciles, chez nous comme chez vous, vouloir le déchirer. C'est comme de déchirer sa propre chair…

Vous êtes issu d'une formation qu'on dit de gauche laïque et vous avez fait cette alliance avec Ennahdha. Pourquoi cette alliance, totalement inédite, entre une force de musulmans conservateurs et un parti de gauche laïque?

L'alliance avec les musulmans conservateurs, par Moncef Marzouki © Mediapart

Moncef Marzouki: D'abord, j'ai choisi la modération, j'ai choisi d'accepter la diversité, la différence. Mes amis du Parti démocrate progressiste ou d'autres partis ou formations ont, eux, choisi la rupture en affirmant que l'islamisme, c'était le diable. Au bout du compte, c'est nous qui avons ramassé la mise électorale car notre discours a porté. Qu'est-ce que j'ai dit durant ces élections? Qu'il fallait absolument rassurer la partie conservatrice de la société en lui assurant que nous comprenions son attachement à l'identité arabo-musulmanne de la Tunisie. Chaque peuple doit être fier de son identité, mais en aucun cas celle-ci ne doit devenir une prison, ni déraper vers le chauvinisme. Ça c'est le discours que nous avons adressé à la partie conservatrice de la société.

Dans le même temps, nous lui avons demandé d'accepter l'idée que ce pays ne pouvait avancer que s'il était gouverné par la démocratie, les droits de l'homme, les droits de la femme, les libertés publiques, etc. C'est la seule façon pour notre peuple de se régénérer. Et nous avons tenu ce discours francophone, laïc, en disant que nous ne pouvions pas défendre les libertés publiques, les droits de l'homme et de la femme, en nous opposant à la société dont nous sommes originaires. Nous ne pouvons pas promouvoir ces libertés contre la religion de ce pays. Et l'idée de ce compromis a porté. Tous ceux qui ont tenu le discours inverse, diabolisant l'Islam (hélas, c'est le reflet de la doxa française, même s'ils sont les mauvais élèves du laïcisme français) se sont fait rejeter, exclure par le peuple tunisien.

Donc, cette approche qui consiste à dire, pour promouvoir la démocratie et les droits de l'homme, qu'il faut gagner la partie conservatrice de la société et que, pour pouvoir gagner cette partie conservatrice, il faut accepter un certain nombre d'aménagements, cette voie moyenne a porté, et c'est la seule qui puisse effectivement apporter la paix civile en Tunisie. Quand on dit que la Tunisie est devenue islamiste, les gens rigolent. Dire cela, c'est soit être de mauvaise foi, soit être dans l'ignorance totale, car Ennahdha n'a rassemblé que 40% des voix; donc 60% des voix sont allées à d'autres partis qu'Ennahdha.

Quand on regarde aujourd'hui la structure du pouvoir, organisée autour de trois présidences: la présidence de la Constituante, la présidence du gouvernement et la présidence de la République, on ne peut que constater qu'il y a deux présidences (celle de l'Assemblée constituante et celle de la République) qui appartiennent à des laïcs, à des laïcs modérés. Donc, présenter la Tunisie comme étant tombée dans l'escarcelle des islamistes, c'est faire preuve d'ignorance ou de mauvaise foi. La Tunisie est gouvernée par une alliance tripartite dans laquelle il y a deux partis laïcs et un parti islamiste modéré. Et ce sont ces trois partis modérés, qui ont le sens de l'histoire et de la géographie de leur pays, qui sont en train de faire avancer ce pays. Dans la bonne direction.

Qu'est-ce qui pourrait faire trébucher cette alliance, la faire sortir de la recherche commune du compromis?

Moncef Marzouki: Honnêtement, pas grand-chose, sinon rien. Car avant d'avoir scellé cet accord, nous avons défini les lignes rouges: pour les islamistes, le rejet de la personnalité arabo-musulmane de ce pays, le rejet de l'islam en tant que fondement de la culture de ce pays, c'est la ligne rouge. Pour nous, ce sont les droits de l'homme ou, plus exactement, les droits de la femme. Mais tous ensemble, nous sommes d'accord pour dire que les libertés publiques, les libertés privées, l'impossibilité de revenir sur les droits acquis de la femme et le fait de promouvoir ces droits sociaux économiques, sont aussi des lignes rouges. Une fois que chacun a compris sur quel terrain il ne fallait pas s'aventurer, nous avons commencé à marcher tous ensemble dans la même direction. Et je suis certain que cette alliance va tenir, qu'elle est porteuse de grands espoirs pour le pays et qu'elle va être copiée par d'autres.

J'ai reçu ici même, dans ce même bureau, deux télévisions égyptiennes: ils étaient émerveillés et me demandaient: «Comment avez-vous fait, vous, en Tunisie, pour réussir ce que nous n'avons pas réussi en Égypte?» Ils sont là-bas dans une guerre idéologique féroce, entre les laïcs et les islamistes. Ils ne se parlent pas, se détestent, ne trouvent pas de terrain commun et c'est pour cela que l'Égypte est actuellement dans de telles difficultés.

«Une révolution pacifique, démocratique, sans idéologie préétablie et sans chef»

Vous avez dit au moment de la campagne électorale tunisienne, au moment de votre élection, que vous souhaitiez que la Tunisie soit une démocratie exemplaire. Pourriez-vous définir cette ambition ?

Les leçons de la révolution tunisienne, par Moncef Marzouki © Mediapart

Moncef Marzouki: D'abord, nous avons fait une révolution un peu originale: c'est une révolution pacifique, démocratique, sans idéologie préétablie et sans chef. Le chef, c'est le peuple. Et c'est extraordinaire. Dire que la Tunisie doit être exemplaire pour le monde entier serait prétentieux, mais pour le monde arabe, elle peut l'être. Parce qu'il a exactement le même genre de problèmes, à savoir concilier sa personnalité arabo-musulmane, sa culture, avec les nouvelles valeurs, les nouvelles techniques de gouvernement. Sous cet aspect, la Tunisie peut être un exemple.

C'est un même type de système politique où règnent la corruption, la brutalité, la force, l'information biaisée, fantasmatique… qui a amené les Arabes là où ils sont, c'est-à-dire à être une nation divisée, sous-développée, stérile sur le plan scientifique. Il y a quand même 300-400 millions d'hommes aujourd'hui qui ne produisent pratiquement rien sur le plan scientifique, sur le plan technologique, pourquoi? Non pas parce qu'ils ne savent pas réfléchir ou ne savent pas raisonner, mais parce qu'ils ont été stérilisés par leur régime politique.

Donc, je ferai tout pour que cette expérience tunisienne réussisse, qu'elle puisse être étendue au monde arabe et qu'enfin ces peuples qui se sont réveillés redeviennent une partie de ce monde. Qu'ils soient une partie de la solution et non pas une partie du problème.

Maintenant, est-ce que cela peut apporter quelque chose au reste du monde? Mon Dieu, si jamais on réussit, le long de cette rive sud de la Méditerranée, à avoir des peuples pacifiés qui vivent sous le règne de la loi, qui règlent le problème de la corruption, qui participent au développement, eh bien, nous aurons participé aussi à l'amélioration de la situation du monde entier!

Par ailleurs, il y a longtemps que je rêve d'une Cour constitutionnelle internationale. Ici dans le monde arabe, il y a en fin de compte beaucoup de dictatures qui organisent de fausses élections, installent de fausses démocraties. Si l'ONU disposait d'une Cour constitutionnelle internationale – comme elle dispose déjà d'un Tribunal pénal international où peuvent comparaître des criminels – les opposants de tel ou tel pays (la Birmanie, la Corée du Nord…) pourraient déposer plainte contre des États afin que cette cour invalide par exemple des élections, ce qui pourrait permettre au Conseil de sécurité de prononcer des sanctions. Cela serait une étape importante pour la mise en place d'un État de droit international. J'y crois beaucoup et en Tunisie, nous allons y travailler et peut-être proposer cela aux Nations unies durant mon mandat.

Maintenant, dans ce pays, nous avons tous la trouille de revoir la dictature et nous allons mettre en place tous les mécanismes possibles et imaginables pour rendre son retour impensable. Premièrement, nous allons avoir une Constitution très probablement très spécifique à propos des droits de l'homme, des droits de la femme, des libertés publiques et des libertés privées, on va tenter de faire le meilleur texte possible, mais il faudra une Cour constitutionnelle pour protéger cette Constitution. Pour le partage du pouvoir, nous allons essayer de ne pas mettre tous lesœ ufs dans le même panier: pour éviter un régime parlementaire pur (dont on a vu qu'en Allemagne, il a pu porter Hitler au pouvoir ou qu'en France, il a produit l'instabilité de la IVe République), nous allons essayer de créer un régime démocratique qui ne transfère pas les pouvoirs d'un Président ultrapuissant à un Premier ministre ultrapuissant.

On va essayer de diviser les pouvoirs entre le Premier ministre et le président de la République pour éviter que l'un d'eux ne se transforme en dictateur par n'importe quel mécanisme. En Tunisie, on va expérimenter la mise en place d'un système politique tel que le retour à la dictature soit le plus difficile, le plus problématique possible, pour ceux qui le tenteront.

La justice, c'est à la fois un immense chantier, mais aussi une épreuve concrète. Des personnes de l'ancien régime sont arrêtées, parfois en instance de jugement, comment allez-vous garantir que ce soit une justice équitable?

Moncef Marzouki: Le legs de la dictature est catastrophique. Elle a détruit le système de justice, nous laissant une justice totalement corrompue, minée par l'incompétence… Elle a d'ailleurs détruit aussi le système de sécurité en instaurant un système qui protège les voleurs contre les victimes, de même que le système d'enseignement… Aujourd'hui, il va falloir reconstituer l'ensemble de ces systèmes, et le plus difficile est probablement le système judiciaire. Mais fort heureusement, il y a aujourd'hui, au sein de ce système, des hommes et des femmes conscients d'avoir été abusés, d'avoir démérité, ou de ne pas avoir été à la hauteur de leur mission historique. Ils veulent maintenant se rattraper. Alors, avec le procès des juges les plus corrompus, avec l'aide de la formation, de nouvelles lois, d'une nouvelle organisation, avec l'existence d'une presse indépendante et le regard de la société civile, nous trouverons la volonté politique d'instaurer une justice indépendante, une justice digne de ce nom.

N'oubliez pas que je suis l'élève de Mandela: j'ai rencontré le leader sud-africain dans les années 1990 à Oslo, lors d'une réunion du comité Nobel; je suis allé deux fois en Afrique du Sud dans les années 1990. L'expérience sud-africaine avec les comités de réconciliation nous servira dans la mise en place de cette justice transitionnelle. D'ailleurs nous avons organisé ici, il y a à peine un mois, une réunion sur le thème de la justice transitionnelle; aujourd'hui des associations travaillent sur cette idée, le gouvernement a sa propre mission, et on va organiser cette justice transitionnelle, ouvrir les archives, former les juges, repérer ceux qui ont été coupables de très grands crimes et qui devront passer devant les tribunaux normaux, et faire passer les autres devant des tribunaux particuliers où ils devront demander pardon, ce qui leur sera accordé. Nous ne sommes pas du tout dans l'esprit d'une justice de vengeance, parce que cette révolution a été pacifique, démocratique et elle doit avoir une justice à son image.

Dans un pays comme la Syrie, où la révolte est baignée dans le sang, j'imagine que ça ne serait pas possible, mais nous, qui avons vécu une révolution pacifique, nous devons avoir une façon pacifique de régler le contentieux de la dictature.

À plusieurs reprises, vous avez employé ce terme de pacifique. Il y a un processus (est-il une révolution, est-il une guerre civile?), qui a mis fin à un régime mais qui n'a pas été pacifique, c'est le processus lybien. Quel est votre regard sur votre grand voisin, dont vous avez accueilli beaucoup de réfugiés ?

La situation en Libye et en Syrie, par Moncef Marzouki © Mediapart

Moncef Marzouki: Ce qui s'est passé en Lybie, c'est passé. Pour ma part, je regrette beaucoup que cette révolution ait versé dans le sang. J'ai toujours été contre Kadhafi, mais j'ai trouvé indigne, inacceptable, la façon dont Kadhafi est mort. Concernant l'intervention internationale, je n'ai pas de réponse toute faite: d'un côté, il ne fallait pas laisser ce fou de Kadhafi massacrer la population civile et d'un autre, l'intervention étrangère est toujours à double tranchant. Elle crée des dissensions au sein du pays, elle n'est jamais neutre. La décision était vraiment très difficile à prendre et on a accepté cette intervention étrangère contraints et forcés. On aurait tellement aimé que ça se passe autrement, j'aurais tellement voulu que la voie suivie par la Tunisie soit suivie par les autres pays arabes, malheureusement les contextes politiques sociaux culturels sont différents.

Au sein des pays arabes, il y a des différences culturelles, des histoires différentes… il ne faut pas croire que tous les Arabes sont du même moule. Il y a autant de différences entre un Tunisien et un Yéménite qu'entre un Portugais et un Suédois. Ces différences existent… Maintenant, ce qui est fait est fait. Et ce que je peux espérer, c'est que les autres pays arabes, qui vont eux aussi bouger à leur tour, préféreront la voie tunisienne à la voie libyenne. Ceci étant, la Libye est maintenant dans un état de restructuration, j'y vais d'ailleurs la semaine prochaine et on espère que la Tunisie aidera, participera à la stabilisation de ce pays.

Aujourd'hui, il y a aussi la Syrie. Je suis très, très inquiet quand je vois ce qui s'y passe, le dérapage vers la guerre civile est très préoccupant. Mais là, je suis formellement opposé à toute intervention étrangère, qui ne ferait qu'éclater la région et la Syrie. Quand je dis cela à certains de mes amis syriens, ils se fâchent et me disent: «Mais qu'est-ce qu'on fait devant ce fou!?» Je leur réponds: il faut continuer à ce battre pacifiquement, il faut y aller crescendo dans la désobéissance civile mais il ne faut surtout pas faire venir des armées étrangères, car ce sera une arme à double tranchant.

«Venez en Tunisie par patriotisme démocratique, par solidarité internationale»

Depuis deux semaines, vous habitez ce palais de Carthage, qui fut celui de Ben Ali. Qu'est-ce que cela vous fait?

Vivre dans le palais de Carthage, par Moncef Marzouki © Mediapart

Moncef Marzouki: D'abord, on le découvre. Pour le moment, je n'ai pas encore pu maîtriser l'espace tellement c'est énorme. C'est l'étonnement, l'incrédulité, parfois il faut se pincer pour dire: «Attendez, je ne rêve pas!» Toute ma vie s'est passée dans un autre décor: les prisons, les geôles, les bouges, les tribunaux, les gares… des endroits parfois aux antipodes de ce lieu. Mais j'ai fini par m'habituer à ne plus faire attention à l'endroit où je suis, ce qui est important c'est de faire ce que l'on a à faire et peu importe l'endroit où l'on est.

Maintenant, ce palais, il appartient au pays, on va donc le garder. En revanche, il y a quatre autres palais, qui ne sont pas des palais historiques, mais qui ont été faits pour le plaisir du prince. Ce matin, je les ai remis au ministre des domaines de l'État en lui disant, je n'en veux pas, faites-en ce que vous voulez. Ou plutôt, vendez-les le plus rapidement possible pour qu'avec l'argent récolté, on puisse essayer de créer 10.000 emplois. C'est ma première décision. Ma seconde décision, c'est qu'ici, il y a un luxe obscène eu égard à la situation du pays. Quand j'ai fait ma campagne électorale, je suis allé dans des villages et vu des gens qui marchaient pieds nus. Il n'y a rien là-bas, et ici, c'est obscène. Donc, ce que je vais faire pendant cette année, c'est vraiment couper dans le budget de ce palais. On va racler les fonds de tiroir pour mettre tout ce qui est possible dans une cagnotte que l'on a appelé Bouazizi (NDLR: en hommage à Mohammed Bouazizi, le jeune Tunisien qui s'est immolé par le feu en décembre 2010 et dont le geste a déclenché la révolte du peuple tunisien), une cagnotte pour l'emploi et la dignité.

Comment le premier anniversaire de la révolution va-t-il être fêté, le 14 janvier?

Moncef Marzouki: Dans la joie et dans la douleur. Dans la douleur parce que malheureusement, il y a eu des martyrs, il y a eu des blessés, des villes qui ont été littéralement traumatisées comme la ville de Kasserine, où il y a eu un massacre le 8 janvier (NDLR: voir ici notre web-documentaire). J'y serai donc le 8 janvier pour commémorer ce massacre. Il y a des villes martyres, comme Sidi Bouzid, Kasserine ou Thala, nous allons y aller. Et puis, ce sera aussi le moment de réaliser que ça fait 365 jours que nous sommes libres, que nous ne vivons plus sous la peur, que la police n'impressionne plus personne, que les corrompus, les tortionnaires, ce sont eux qui maintenant se cachent et c'est un sentiment magnifique de sentir que l'on vit enfin dans un pays digne, libre, où les hommes ne sont plus des sujets mais des citoyens.

La Tunisie était une des premières destinations touristiques des Français. Considérez-vous que ce secteur est encore une priorité économique?

La douce invasion des touristes en Tunisie, par Moncef Marzouki © Mediapart

Moncef Marzouki: C'est une priorité. D'abord, pour moi, le tourisme, ce sont les seules invasions pacifiques que l'humanité ait connues. Ce sont les seuls moments où des hordes de Français débarquent en Tunisie, mais où ils n'occupent pas le pays, ils prennent des photos et rentrent chez eux! Ce sont des invasions pacifistes que j'aime beaucoup et je suis pour le tourisme en tant que moyen pour les humains de se donner les uns les autres leur part du monde. Donc c'est important. Et puis c'est la seule façon pour un peuple de bien vivre cette invasion. Donc, c'est quelque chose d'important pour l'édification de la paix.

Mais là je dis aux Français, venez, nous avons besoin de vous, je le dis en toute humilité, nous avons besoin de vous car ce secteur, central pour notre économie, est totalement à l'arrêt aujourd'hui. Venez en Tunisie par patriotisme démocratique, par solidarité internationale, parce que vous allez faire décoller la machine, et que nous avons besoin de vous.

Mais ne restez pas dans vos hôtels, toujours le long de ces belles plages, allez dans l'intérieur, à la rencontre des gens, faites que le tourisme soit aussi la rencontre de l'autre, et vous allez voir que nous sommes l'un des peuples les plus hospitaliers de la Terre. Vous allez être reçu partout de la façon la plus sympathique, vous serez ici chez vous, d'autant qu'ici tout le monde parle français.

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