A Steubenville (Ohio), un viol échappe à l'étouffoir grâce au web

27 déc. 2012 | Par Jérôme Hourdeaux
- Mediapart.fr

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Le 11 août dernier, plusieurs stars de l'équipe de football du lycée local ont violé une adolescente totalement ivre. L'affaire a failli être étouffée et en rester au huis clos de cette petite ville de l'Ohio. C'était compter sans les réseaux sociaux et l'intervention d'Anonymous.

Prenez une petite ville américaine typique et son équipe de football du lycée, une bande de jeunes sportifs considérés comme de véritables stars dans leur petite communauté, une fête de teenagers particulièrement arrosée, et une monstrueuse affaire de viol collectif. Mettez le tout sur internet, et vous obtenez l’affaire de Steubenville, une affaire de viol qui aurait pu se terminer dans un huis clos étouffant, mais qui, ces dernières semaines, se règle sur le net.

 

Ancienne riche agglomération minière coincée dans la vallée de l’Ohio River, Steubenville a eu son heure de gloire. Durant les années 70 et jusque dans les années 90, elle a bâti sa richesse sur la sidérurgie, les jeux et la prostitution. Connue pour sa forte criminalité, l'agglomération est même un temps surnommée « Sin City ». Mais avec l’effondrement de l’industrie, Steubenville s’est peu à peu vidée de ses commerces et de sa population. Aujourd’hui, elle est une agglomération sur le déclin avec moins de 19 000 habitants dont un quart vit sous le seuil de pauvreté, et connaît une explosion de la petite délinquance.

Les habitants ont toutefois réussi à conserver une certaine fierté grâce à l'équipe de football du lycée, véritable ciment de la communauté : les Big Red de Streubenville. Il faut dire que l’équipe est connue pour avoir remporté neuf fois le championnat de l’Ohio et a même joué les playoff en 2006. Le vendredi, toute la ville s’arrête pour assister au match hebdomadaire dans le stade de 10 000 places assises, une capacité exceptionnelle pour une équipe de lycée. Les jeunes joueurs sont, eux, traités en véritables stars.

Comme dans de nombreuses villes américaines, au milieu du mois d’août, les adolescents de la région se retrouvent pour célébrer la fin de l’été lors d’une dernière grande fête avant la reprise des cours, quinze jours plus tard. Ce soir-là, une multitude de petites soirées privées sont organisées dans divers lieux de la ville. Mais cette année, la traditionnelle beuverie est allée beaucoup trop loin.

Le matin de ce vendredi 10 août, les Big Red ont joué leur deuxième match préparatoire de la pré-saison. Et d’ores et déjà, deux joueurs s’annoncent très prometteurs, laissant entrevoir une nouvelle saison glorieuse : Trent Mays, le quaterback, et Ma'alik Richemond, le wide-receiver. Les footballeurs ont toutes les raisons de faire la fête. Il est difficile de dire quand la soirée a véritablement dérapé. Certains affirmeront que tout était prévu à l’avance et parleront même de « kidnapping », une charge finalement abandonnée par la police.

Tout ce que l’on sait, c’est que, assez tôt dans la soirée, une adolescente de 16 ans habitant à Weirton, une ville située juste de l’autre côté de la rivière Ohio, est totalement ivre et inconsciente. Et qu’elle devient le jouet sexuel d’une partie des garçons présents. Beaucoup des faits sont encore contestés, mais il est établi que la jeune fille a subi de nombreuses relations sexuelles non consenties. Plusieurs témoins ont confirmé aux enquêteurs des scènes de fellation, en public, alors qu’elle était visiblement dans un état proche du coma éthylique. Des faits que la victime, totalement amnésique de la soirée, n’a pu confirmer. Durant plusieurs jours, elle sera même l’une des seules parmi les jeunes de la région à ne pas être au courant de son propre calvaire, qui sera finalement révélé sur internet.

Le premier fait divers « collaboratif »

Si ce n’est pas la première fois qu’un tel type de scandale frappe un lycée américain, son aspect, si l’on peut dire, « collaboratif » et l’implication du net sont en revanche sans précédent. Car les responsables de la médiatisation de ce scandale ne sont autres que ses protagonistes eux-mêmes, les adolescents qui, ivres et totalement inconscients de leurs actes, ont « live tweeté » la nuit de la victime, quasi-inconsciente et trimballée d’une soirée à une autre par ses violeurs.

La jeune fille semble en effet « l’attraction » de la soirée. De nombreux messages sur Twitter permettent de suivre son parcours et l’évolution de son état, et des photos, postées sur Instragram, ainsi que des vidéos, mises en ligne sur You Tube, témoigneraient de manière explicite des sévices subis. Sur une des photos, on la voit évanouie, transportée par deux garçons qui la tiennent par les poignets et les chevilles. « Il y a un cadavre dans la ville et tout le monde s’en moque », écrit ainsi l’un deux avant de poster un autre message : « La chanson de la soirée, c’est définitivement Rape Me (Viole-moi  ndlr). »

Des tweets publiés durant la soirée par l'un des participants Des tweets publiés durant la soirée par l'un des participants

Des preuves malheureusement aujourd’hui effacées. Leur fille ne se souvenant de rien, les parents ne sont mis au courant des faits que quelques jours plus tard par des amis qui leur rapportent les messages qui circulent sur le net. Ils ne déposent plainte que le 14 août, alors que leur fille a pris plusieurs douches, effaçant les traces des sévices. Et il est également trop tard pour savoir si elle a été droguée. Leurs seules preuves sont les contenus postés en ligne, qu’ils apportent aux policiers sur un disque dur.

Mais entre temps, les participants aux diverses soirées semblent avoir pris conscience de la gravité des faits auxquels ils ont assisté. Peu à peu, les messages, photos et vidéos compromettants sont effacés et les preuves disparaissent. Les enquêteurs tentent bien de rattraper leur retard et saisissent 15 téléphones et 2 iPads de personnes présentes ce soir-là. Mais un bon nombre des vidéos et photos ont été supprimées et les experts de la police ne parviennent pas à les récupérer. Ainsi, la police manque de peu une vidéo de 12 minutes filmée par l’un des joueurs et effacée juste avant d’être saisie. Les enquêteurs n’ont pu que constater les mots-clefs qui y avaient été associés : « viol » et « obscène ».

Les éléments restants, et divers témoignages, leur permettent toutefois d’identifier et d’arrêter, le 22 août, les deux principaux responsables : Trent Mays et Ma’alik Richmond, les deux stars montantes censées assurer l’avenir des Big Red. Pour la petite communauté de Steubenville, c’est un véritable séisme, qui a depuis coupé la ville en deux.

Chacun connaît l’un des joueurs, directement ou indirectement, et une véritable omerta règne. L’intégrité du procureur en charge de l’enquête, Jane Hanlin, a ainsi été mise en cause, car elle avait été, jusqu’en 2011, présidente du comité directeur de l’école. Deux juges pour enfants ont également demandé à être écartés de l’affaire en raison de conflits d’intérêts. « C’est une très très petite communauté ici. Tout le monde connaît tout le monde », explique au New York Times Samuel Kerr, l'un des magistrats ayant demandé à être récusé au motif qu’il est le grand-père d’une adolescente ayant eu une relation avec l’un des joueurs de l’équipe.

Des internautes justiciers

La photo mise en ligne par Cody Saltsman La photo mise en ligne par Cody Saltsman
Dans cette ambiance particulièrement pesante, certains n’hésitent pas à accuser la victime d’avoir « cherché » ce qui lui est arrivé. Des témoins soulignent ainsi que l’adolescente a été vue buvant, de son plein gré, plus que de raison dès la fin d’après-midi. « Nous n’allons pas laisser des conneries comme ça nous bousiller notre objectif au championnat d’État », aurait également affirmé un habitant sur Twitter.

L’affaire aurait pu se terminer dans un huis clos étouffant. C’était compter sans l’indignation de nombreux internautes, et en particulier d’une ex-habitante de Steubenville, Alex Goddard. Cette blogueuse, devenue une spécialiste des médias sociaux, a gardé de nombreux contacts avec sa ville d’origine et commence, dès le 12 août, à rassembler des preuves.

Indignée par ce qu’il vient de se passer, elle se lance même dans une véritable enquête en sauvegardant un bon nombre des messages, photos et vidéos qui seront par la suite effacés. Son site, Prinnefield.com, devient très vite le lieu de discussions enflammées où s’affrontent partisans et opposants des Big Red. Certains, soulignant le fait que personne ne soit intervenu, demandent la suspension de l’ensemble de l’équipe ainsi que des excuses publiques de l’entraîneur.

Mais voilà, une mauvaise blague sur les réseaux sociaux n’est pas un crime, et un tweet n’est pas une preuve de viol. Or sur le site d’Alex Goddard, les accusations fusent. Sans forcément d’autre preuve qu’un tweet déplacé, certains joueurs se voient accusés de viol ou les notables de la ville de complot pour étouffer l’affaire. La blogueuse elle-même se positionne en véritable enquêtrice, voire justicière, en exigeant l’incarcération de certains jeunes comme Cody Saltsman, qu’elle surnomme « Cody Manson » en référence au tueur Charles Manson et qu’elle accuse ouvertement de viol collectif. Dans les commentaires, certains affirment que l’adolescent est le cerveau de l’affaire et qu’il est derrière une opération de vengeance contre la famille de la victime.

Il faut dire que le jeune homme est l’auteur de plusieurs tweets particulièrement odieux et qu'il avait posté une des photos de la victime. Mais juridiquement, cela ne fait pas de lui un violeur. Le jeune reconnaît ainsi avoir pris la photo mais en aucun cas avoir profité de la victime. Au mois d’octobre, Cody Saltsman et ses parents ont donc déposé une plainte pour diffamation contre un blogueur et les auteurs de 25 commentaires. De son côté, Alex Goddard, soutenue par l’antenne locale de l’American Civil Liberties Union (Aclu) se défend, au nom du sacro-saint freedom of speech (« liberté d’expression »).

Cette situation particulièrement complexe et délétère a connu un nouveau revirement le 23 décembre avec l’entrée en jeu de cybermilitants se réclamant des Anonymous. Dans une vidéo, un de ces hacktivistes annonçait le lancement de l'opération OpRedRoll consistant à exiger des excuses publiques de la part de l’ensemble des joueurs des Big Red avant le 31 décembre. À défaut, ces Anonymous menacent de publier des informations personnelles sur les personnes identifiées durant la soirée ainsi que sur plusieurs notables de Steubenville. Dans la journée, on apprenait que plusieurs sites de la ville, dont celui de l’équipe de football, avaient déjà été piratés. Les hacktivistes avait par ailleurs réussi à remplacer le site des Big Red  par une page entièrement consacrée à l'opération où étaient publiés les noms de ceux ayant confessé leur crime.

En attendant de savoir si les Anonymous mettront leur menace à exécution, et quelles informations ils pourraient dévoiler, deux membres de l'équipe ont déjà présenté leurs excuses. Parmi ceux-ci, Cody Saltsman a fait son mea culpa sur Twitter. L'avancement de l'opération peut-être suivie sur Twitter grâce au hashtag #OpRollRedRoll.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/international/261212/steubenville-ohio-un-viol-echappe-letouffoir-grace-au-web