La climatologie au jardin

28 mars 2008 | Par Claude-Marie Vadrot
- Mediapart.fr
Depuis qu’il appuie sa célébrité vacillante sur la négation, souvent maladroite et toujours provocatrice, du réchauffement climatique comme de ses origines humaines et industrielles, je me demande si Claude Allègre, l’ancien mammouth de l’éducation nationale, possède un jardin.

Depuis qu’il appuie sa célébrité vacillante sur la négation, souvent maladroite et toujours provocatrice, du réchauffement climatique comme de ses origines humaines et industrielles, je me demande si Claude Allègre, l’ancien mammouth de l’éducation nationale, possède un jardin. Ce lieu au sein duquel ne peuvent régner sans partage ni les équations, ni la science dominatrice, ni le refus de la réalité. Ce huis clos d’ordre et de désordre ouvert sur le monde et dans les détails duquel se lisent si facilement tous les signes de l’évolution du climat. Evolution, pas seulement réchauffement.

 

Beaucoup de jardiniers observent, notent, comparent, pour le plaisir, pour comprendre et parce qu’un jardin n’est jamais le même, toujours surprenant, y compris dans ses continuités ou ses ruptures. Qu’il soit artiste et laisse « faire la nature », qu’il soit de la vieille école et tente de maîtriser et chasser ce naturel qui revient au galop, le jardinier se transforme souvent en scribe minutieux du temps, des temps qui passent.

 

En permanence il se souvient et pour éviter de tomber dans le célèbre et éternel piège « il n’y a plus de saison », il écrit au jour le jour l’histoire calendaire de ses fruits, de ses légumes, de ses fleurs et de ses arbres. Comme un livre à ciel toujours ouvert, évidemment. Sur le soleil, la pluie, le vent ou le froid.

 

La semaine dernière, en mon jardin des bords de Loire, j’ai regardé avec inquiétude des flocons s’abattre sur des pêchers fleuris et aussi sur des abricotiers. Les uns et les autres, trompés par une douceur pré-printanière déjà vieille de quelques semaines, ont plus ou moins bien supporté ce retour, logique, de l’hiver. Assez pour me rappeler qu’il y a vingt ans, dans ce même espace, je ne voyais jamais mûrir un abricot alors que j’en récolte désormais tous les étés. Sauf bien sûr quand il gèle tard en mars ou avril après un février qui préfigure le climat qui sera la règle dans une quinzaine d’années au plus.

 

Les pêchers, plus tardifs dans leurs floraisons auront cette année en partie subi le même sort, les rescapés ayant été sauvés par un voile d’hivernage jeté à la hâte sur les plus petits. Mais, comme aux abricotiers, et cela se produit de plus en plus fréquemment, il leur aura manqué la pollinisation des abeilles et des papillons qui refusent encore allégrement de noter que le printemps vient un peu plus vite ou un peu plus tôt et qu’il y a déjà du travail et du nectar au jardin. Ce qui joue des tours aux oiseaux insectivores venant chaque année profiter d’un espace exempts de pesticides : poussée par l’évolution climatique, ils arrivent plus tôt du Sud ou du grand Sud et ne trouvent pas grand chose à manger. D’où, pour certaines espèces, une mortalité plus importante ou de maigres nichées.

 

Dans mes haies, chaque année il y a un peu moins de pouillots véloces, de troglodytes mignons ou de chardonneret,s par exemple ; et ce printemps je n’ai pas vu un seul des grimpereaux qui, auparavant, débarrassaient les tilleuls de l’essentiel de leurs parasites réfugiés sous un peu de mousse. Des tilleuls dont je dois d’ailleurs cueillir les fleurs avec une bonne quinzaine de jours d’avance.

 

Grâce au réchauffement qui atténue toutes les rigueurs de l’hiver, cela fait des années qu’à l’automne, je ne prends plus la peine d’enlever les tubercules de dahlias de terre. Ils ne gèlent plus et fleurissement normalement dés juin. Pour les mêmes raisons, le persil et quelques plantes condimentaires passent tranquillement l’hiver sans disparaître. Cette année, et ce n’est pas la première fois, la roquette semée en octobre a traversé vaillamment les mois froids sans abri particulier, au point d’être encore consommable.

 

Sur les quinze dernières années, l’avance moyenne constatée de la végétation est d’environ trois semaines. A peu prés l’avance des vendanges mesurée un peu partout en France, celle ci atteignant près d’un mois depuis une cinquantaine d’années ; avance à laquelle il faut ajouter l’augmentation du degré d’alcool du vin, notamment en Alsace. Au point que pour mes quelques ceps et arbres fruitiers, j’ai du changer progressivement la date de la taille de fructification des arbres conduits en espalier pour lutter de vitesse avec le gonflement des bourgeons.

 

Au rayon fleurs, plus fort que l’année dernière encore, les crocus jaunes et une partie des narcisses, ceux qui viennent sur l’herbe, ont surgit vers le 15 janvier. Encore deux jours de « gagné » sur 2007 ; le phénomène est le même pour les lilas et même pour le muguet dont certains brins embaumeront une allée dans une quinzaine de jours au plus, retardés dans leur évolution par les dix derniers jours froids et humides. Mais à la différence des fruits ils ne pâtiront pas des variations climatiques qui placent un hiver (trop) doux avant les frimas toujours possibles du printemps, comme ceux que nous observons depuis quelques jours. Ce qui n’empêche pas, autre constatation lisible sur les bocaux de conserve, que les fruits, des cerises aux prunes en passant par les fraises et les framboises et certaines poires, sont murs plus tôt.

 

Même évolution pour les tomates qui, en l’absence de serres, ne rougissaient pas avant le 14 juillet, y compris pour les Monfavet qui sont les plus précoces. Ce qui ne doit d’ailleurs pas inciter le jardinier à planter plus tôt les légumes annuels car non seulement, le retour du froid est toujours possible mais de plus, leur croissance et leur mûrissement sont aussi fonction de la durée du jour et de l’ensoleillement. Ce qui doit inciter à passer son chemin devant les jardineries qui offrent déjà des plants de tomates ou de poivrons, lesquels ont subi, comme certains fraisiers vendus en fleurs, un passage alterné entre les frigos et les serres pour prendre une avance qui ne peut que leur être fatale ou réduire leur fructification.

 

Mais les rares sceptiques aggrippés à leurs certitudes et qui nient les modifications climatiques vous diront que les jardiniers ne sont pas des scientifiques... Pourtant, la phénologie est aussi une science que redécouvrent le CNRS et l’INRA.

 

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