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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Dernière édition

Henri Guillemin, l'indigné de la première heure

|  Par Antoine Perraud

L'éditeur landais Utovie fait reparaître tous les livres d'Henri Guillemin (1903-1992), qui s'avèrent un viatique de choix en notre époque rageante. Retour sur ce contemporain capital, rebelle éternel d'une incroyable jeunesse, qui pointa nos citadelles à démanteler...

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En prêtant l'oreille à cet homme de 64 ans, vous n'êtes pas sûrs de décrocher au bout de trois minutes, comme vous en aviez peut-être l'intention au moment de lancer la vidéo ci-dessous : vous risquez d'être happés par le magnétisme, le verbe et la conviction du tribun – Henri Guillemin (1903-1992).

Henri Guillemin fut un proto-indigné. Un Stéphane Hessel avant la lettre. Un produit de la méritocratie française vomissant l'imposture de nos élites. Issu de l'École normale supérieure, agrégé de lettres, docteur d'État – sa thèse était consacrée à Lamartine –, Henri Guillemin, professeur à la faculté de Bordeaux et résistant, se réfugia en Suisse pendant l'occupation nazie. Après la guerre, ce chrétien robespierriste allait exercer une fonction diplomatique (attaché culturel auprès de notre ambassade à Berne), alors que la diplomatie n'était pas son fort. Nulle trace, chez lui, de cette molle courtoisie propre aux chancelleries. Il n'avait rien de crayeux, il était métallique.

Il était surtout inclassable. Catholique révolté aux accents de Jupiter tonnant, enfermé dans sa thébaïde d'où il prenait le parti des masses, il pratiquait une histoire traditionnelle, positiviste, cette “petite histoire” à la papa (André Castelot) habituellement bonne à distraire et à endormir le peuple. Pourtant, il en faisait un instrument d'intelligence et de mobilisation. Ses recherches le situaient dans le sillage du monarchiste Emmanuel Beau de Loménie (1896-1976), qui montra comment les « dynasties bourgeoises », à la faveur de l'Empire, jetèrent leurs filets sur une France pillée par leurs soins effrénés. Toutefois, Henri Guillemin était un républicain solidaire des révolutionnaires de 1792, toujours du bon côté des barricades de 1830, 1848 et 1871. Guillemin chérissait la justice, au point de haïr ceux qui la confisquaient.

Il pourrait, dans les limbes et la naphtaline, en une poignée de survivants, luire comme un ostensoir. Or il fait son chemin dans les consciences de tous âges, grâce à utovie, une petite maison en passe de rééditer l'ensemble de son œuvre. Il faut se jeter, en particulier, sur son étude incomparable, Nationalistes et nationaux : la droite française de 1870 à 1940, dans laquelle il traque « la question d'argent », reconstituant les « pistes brouillées » par ceux « résolus à prendre sans rien donner et à charger la multitude de payer pour eux ». Il sait, écrit-il dans sa postface, qu'il sera traité de « tendancieux » pour avoir porté un « éclairage trop vif ».

Cette lecture s'avère formidable chambre d'échos, tant surgissent de ce passé des lambeaux de notre présent. Guillemin rappelle les sarcasmes dirigés contre l'ancêtre de l'ONU, la SDN, « comme si tout effort en faveur d'un commencement d'ordre, dans le monde, était une trahison de la patrie ». La crise mondiale y est résumée de la plus pertinente façon : « L'effondrement de 1929 avait été causé non point, comme il convenait de le répéter, par une “surproduction” ; mais, les besoins des pauvres restant immenses – des besoins dont on ne peut payer la satisfaction sont tenus pour inexistants dans une économie de marché –, par l'insuffisance, simplement, d'une consommation solvable. La crise américaine constituait la démonstration même des résultats inévitables auxquels conduit le “libéralisme économique”. »

Le Front populaire est réduit à sa tragique expression : « La courte expérience d'un gouvernement socialiste (qui n'osait même pas être tel et, dès le 13 février 1937, annonçait la “pause”, c'est-à-dire le renoncement) »... La force des possédants, de leurs mercenaires et de leurs auxiliaires, est fustigée avec une ironie bienvenue, comme à propos du Cartel des gauches de 1924, emmené par le radical Herriot : « Une France honnête ne saurait se concevoir avec un gouvernement que les socialistes soutiennent de leurs voix et qui, non content de donner à l'impôt sur le revenu une existence un peu plus sérieuse que sous Poincaré, se propose, paraît-il, de réfréner la fraude fiscale. »

Vous n'êtes pas convaincus par la concordance des temps ? Voici un dernier extrait : « Bainville, dans L'Action française du 14 février 1926, avoue ne rien trouver de surprenant, ni de reprochable, à ce que passent les frontières “ceux qui possèdent et à qui la vie est rendue impossible”, et le journal de Maurras a répercuté en décembre le juste cri poussé par Bokanowski à la tribune : “On nous a dit qu'il faut prendre l'argent où il est ? Je dis qu'il faut d'abord le laisser où il est.” »

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Dans la première vidéo de l'article, Henri Guillemin cite les historiens Jacques Bainville (1879-1936, fidèle de Charles Maurras), Louis Madelin (1871-1956), Jean Tulard (né en 1933, auteur, en 1964, de L'Anti-Napoléon, la légende noire de Napoléon) et Frédéric Masson (1847-1923), qui publia en 1912 un Napoléon à Sainte-Hélène.

D'autre part, Henri Guillemin récite un quatrain (heptasyllabique) d'un magnifique poème de Victor Hugo, Depuis six mille ans la guerre :

Et cela pour des altesses
Qui, vous à peine enterrés,
Se feront des politesses
Pendant que vous pourrirez