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Lun.20 octobre 201420/10/2014 Édition du matin

Le «souffle incorrigible» de Marguerite Duras

|  Par Dominique Conil

Il y a vingt-quatre ans, une jeune journaliste italienne obstinée et amoureuse d’un livre est venue frapper à la porte de Marguerite Duras. Elle a renoncé au magnéto comme aux notes, écouté, retranscrit chaque nuit. Pendant deux ans, selon libertés et horaires de trains. Grâce à René de Ceccatty, ces 160 pages où Marguerite Duras tantôt dynamite la logique biographique, tantôt accepte de jouer le jeu, ment et dit le vrai de son écriture, sont aujourd’hui publiées en français. Entretien avec Leopoldina Pallotta della Torre en vidéo.

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Leopoldina Pallotta della Torre échangerait bien sa place avec vous : à l’évidence, elle préfère poser les questions plutôt que d’y répondre. Mais voilà, des questions, justement, elle en a beaucoup posées, pendant deux ans, à Marguerite Duras. Cent soixante pages d’entretien dense, biographique et littéraire, que Le Seuil édite aujourd’hui, grillant un prévisible flot éditorial pour le centenaire de l’écrivain, en 2014.

Leopoldina Pallotta della Torre, oui, devant le jardin d’hiver de l’hôtel, les tables et chaises abandonnées, s’échapperait bien : elle n’est pas encline à l’anecdote – oui, elle a apporté le parmesan, les fettucine de sa mère, oui, oui – elle ne veut pas dire, ou seulement dans un murmure hors enregistrement, qu’en fait, elle aurait tant aimé rencontrer Duras plus tôt, avant le succès mondial de L’Amant, avant l’âge. Elle hésite parfois : vingt-quatre ans se sont écoulés depuis le dernier entretien, en 1989. Entre leur première rencontre et la dernière, Marguerite Duras a passé des mois à l’hôpital, plongée dans un coma artificiel dont elle est sortie en déjouant les pronostics médicaux, revenant à la vie, à l’écriture.

Le « sujet » Duras, Leopoldina Pallotta della Torre, toute jeune journaliste, l’avait proposé à La Stampa, mais c’était un prétexte ; en réalité, après avoir lu L’Amant, elle voulait rencontrer celle qui avait écrit ce livre. Il lui faudra patienter sur le palier de la rue Saint-Benoît, redescendre attendre au café, revenir malgré les rendez-vous manqués. Marguerite Duras n’aime ni les notes ni l’enregistrement, elle a envie de parler. Enfoncée dans le fauteuil, la télé allumée en permanence (« nécessaire, il faut la regarder tous les jours, comme moi, attentivement, tout en sachant que c’est un bavardage creux, une réalité aplatie »).

Elle est brouillée avec certains, éloignée d’autres amis, elle joue la Pythie, mais finalement, à l’époque – en dehors de sa relation avec Yann Andrea –, il lui arrive de parler longuement au téléphone, la nuit, pour retrouver une parole libre.

La jeune italienne têtue, qui n’a pas lu toute son œuvre (elle la découvre à rebours, au fil du temps), qui ne connaît pas sa vie sur le bout des doigts, qui pose des questions frontales, voire insistantes, comme plus personne n’en pose à Duras depuis des années, est sans doute précieuse à cause de cela. Leopoldina écoute, laisse venir, interroge. Puis tombe le « maintenant ça suffit » qui clôt la visite. La nuit, elle reconstitue le dialogue, structure la digression. Même si Duras, ici et là, prône justement le désordre, que l’on s’acharne à exorciser dès l’enfance, dit-elle. Dynamite la biographie… Le livre est aussi le résultat d’un amical combat.

L’entretien finalement sera publié sous forme de livre, un livre épuisé en Italie tandis qu’en France, essais, dialogues, biographies se multiplient avant et après la mort de Marguerite Duras, en 1996. L’écrivain René de Ceccatty (spécialiste, entre autres, de Pasolini et Moravia) découvre de larges extraits de celui-ci dans une aventureuse thèse universitaire italienne, s’intéresse, cherche le livre, recherche l’auteure. Il traduit. Drôle de voyage linguistique pour La Passion suspendue, dite en français, rédigée en italien, retraduite en français. René de Ceccatty, et c’est heureux, même s’il a tenté de rendre la couleur particulière des propos de Duras, n’a pas traduit en durrassien. Il a par contre complété, modulé les propos de Marguerite par un appareil de notes qui renvoie souvent aux faits et aux écrits. Car Duras peut-être injuste, expéditive, péremptoire. Et menteuse, bien sûr !

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