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Jeu.18 décembre 201418/12/2014 Dernière édition

La gauche, l’extrême droite et la xénophobie

|  Par Edwy Plenel

L’extrême droite, cette déraison de la politique dans la passion xénophobe et autoritaire, n’est jamais une fatalité. Son ascension est le produit des renoncements démocratiques et sociaux de la droite et de la gauche : quand la première s’extrémise et la seconde se droitise. Retour sur une polémique récente à propos de Manuel Valls.

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Invité la semaine passée de l’émission de Serge Moati “PolitiqueS”, sur LCP, j’ai répété, juste après une interview de nos amis Alexandre et Délia Romanès du cirque tsigane du même nom, ce que je ne cesse de défendre depuis trente ans, depuis qu’à partir de 1983, le Front national est passé de groupuscule idéologique à hypothèque électorale. À savoir qu’on ne lutte pas contre les passions xénophobes et sécuritaires qu’agite l’extrême droite en épousant le même agenda qu’elle, mais, tout au contraire, en leur opposant un imaginaire supérieur et mobilisateur, créant une dynamique électorale et un rapport de forces politiques autour d’idéaux renouvelés, ceux-là mêmes qu’énonce mais n’accomplit pas notre République : de liberté véritable, d’égalité nouvelle, de fraternité retrouvée. J’ai donc dit que, si l’adversaire était bien l’extrême droite, le danger était ceux qui, à droite comme à gauche, lui cèdent du terrain.

PolitiqueS enregistré le 5 octobre 2013 (mon intervention à la 38e minute)

Pour celles et ceux qui lisent de près Mediapart, connaissent mes écrits ou suivent mes interventions, rien là de très neuf. Loin de penser que le FN pose de « bonnes questions » auxquelles il apporterait de « mauvaises réponses », selon la malheureuse formule de Laurent Fabius à propos de Le Pen père en 1984, je crois qu’il nous faut sans relâche montrer que ce sont les mauvaises questions – celles qui dressent des opprimés contre d’autres opprimés, pour le plus grand bonheur des possédants – et imposer les bonnes réponses – celles qui mobilisent sur un agenda d’égalité démocratique et sociale, d’égalité des droits, d’égalité des possibles.

Quelques jours plus tôt, j’avais d’ailleurs illustré cette position dans l’émission de Thierry Ardisson sur Canal+, “Salut les Terriens”. Face au vice-président du FN Florian Philippot – issu (et ce n’est évidemment pas sans rapport avec notre sujet) du chevènementisme pour lequel il fit campagne en 2002 – et avec le renfort très efficace d’un universitaire (de nationalité belge), François Gemenne, nous avons réduit à néant le discours de l’extrême droite sur l’immigration (lire ici sur Rue89 un billet qui en rend compte et voir la vidéo là), montrant qu’il s’agit tout simplement d’un mensonge dont la répétition en boucle depuis des décennies, loin de résoudre les problèmes quotidiens des Français, n’a fait qu’accompagner l’aggravation de leur situation, leur perte de confiance dans l’avenir et leur doute sur eux-mêmes face aux bouleversements du monde.

Mais que n’avais-je dit chez Moati ! Sommairement titrée « Le danger ce n’est pas Madame Le Pen, mais Manuel Valls », la diffusion par LCP d’un court extrait de mon propos (à voir ici) m’a valu les foudres des réseaux du ministre de l’intérieur, jusqu’à un billet courroucé du président de la commission des lois (à lire là), le député Jean-Jacques Urvoas, qui évoque ma « navrante stupidité » et me qualifie de « vitupérateur dont le seul but est d’attirer l’attention ». Aucun raisonnement, aucune argumentation en contre, aucune dispute au sens noble du terme, mais une sorte de mise à l’index me vouant aux gémonies pour crime de lèse-Valls comme l’on dirait de lèse-majesté.

Sans céder pour ma part à l’invective et en rappelant à son auteur la constance de nos positions informées, fondées sur des faits présents et des rappels passés (lire notamment sur Mediapart les articles de Carine Fouteau sur les politiques migratoires et ceux de Louise Fessard sur les questions sécuritaires), j’ai fait remarquer à Jean-Jacques Urvoas, dans le fil de commentaires de son billet, que je les avais explicitées dès septembre 2012, dans un long article de Mediapart, intitulé « Ce reniement dont Valls est le nom » (à retrouver ici). Ce à quoi le député du Finistère m’a répondu qu’il ne pouvait le lire n’étant pas abonné à Mediapart… Où l’on retrouve ce décalage croissant avec cette partie du monde politique qui, obligée de tenir compte de la nouvelle presse numérique (M. Urvoas est souvent sollicité par notre rédaction, tout dernièrement ici), n’en reste pas moins enfermée dans une bulle médiatique révolue (celle-là même qui fit corps avec le mensonge de Jérôme Cahuzac auquel M. Urvoas, comme bien d’autres, ne voulut voir que du feu).

Reste le débat de fond. Je maintiens évidemment que Manuel Valls, en affirmant sur France Inter le 24 septembre que « les populations d’origine rom » ne peuvent aspirer à une insertion en France et doivent retourner en Roumanie et en Bulgarie parce qu’elles « ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation » (réécouter l’émission ici), a franchi la même frontière républicaine que celle qu’avait allègrement (et, j’en conviens, plus sauvagement) piétinée Nicolas Sarkozy dans son tristement fameux discours de Grenoble, le 30 juillet 2010. Exclure n’importe quel peuple du creuset national français, parce qu’il nous serait par essence étranger, c’est violer le principe constitutionnel, affirmé depuis la catastrophe européenne inaugurée en 1914, ses massacres et ses génocides nés des passions xénophobes et racistes, lequel principe énonce que notre République ne fait pas de distinction selon l’origine, la race ou la religion. 

Repris à son compte par la Constitution de 1958 actuellement en vigueur, le Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 affirme en effet, en son article premier : « Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d'asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. » Deux ans plus tard, la Déclaration universelle des droits de l’homme, à laquelle souscrit la France, énonçait parmi les droits fondamentaux celui de circuler librement et de quitter son pays (article 13), ainsi que celui de chercher asile face aux persécutions (article 14).

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J’avais initialement prévu de répondre au député socialiste Jean-Jacques Urvoas par un billet sur mon blog du Club de Mediapart, en accès libre. J’ai finalement choisi d’en faire un parti pris de notre Journal, en accès payant. D’abord parce que, depuis l’élection de François Hollande, cette polémique témoigne de l’identité éditoriale de Mediapart, tissée de vigilance sur les faits et d’indépendance vis-à-vis des pouvoirs. Ensuite pour signifier à ceux – élus et gouvernants, responsables et dirigeants, etc. – qui nous écoutent vaguement sans nous connaître précisément qu’ils feraient bien d’aller au-delà des apparences médiatiques et, par conséquent, de prendre la peine de lire Mediapart. Et, pourquoi pas, de s’y abonner.

AJOUT le 19 novembre 2013: Jean-Jacques Urvoas a répondu positivement à notre invitation à poursuivre le débat. Intitulée Le «Marteau des sorcières» d’Edwy Plenel, sa réponse à mes critiques est à lire ici en accès libre, dans le Club de Mediapart.