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Lun.20 octobre 201420/10/2014 Dernière édition

«Pourquoi j’ai refusé d’aller combattre à Gaza»

|  Par Pierre Puchot

Mediapart publie le témoignage d'un « refuznik », un citoyen israélien qui a fui aux Pays-Bas pour ne pas répondre à l’appel de l’armée et aller combattre à Gaza.

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De notre envoyé spécial en Israël. Il s’appelle Gilad, il habite Tel Aviv et est âgé de 32 ans. Réserviste, soldat dans l'armée de terre, il a fui aux Pays-Bas mardi 22 juillet, cinq jours après avoir refusé l'appel de l’armée israélienne pour rejoindre les troupes qui combattent en ce moment même à Gaza. Il fait désormais partie du phénomène de ceux que l'on nomme les « refuzniks », phénomène qui a pris de l’ampleur au cours des dernières années. À son retour en Israël, Gilad risque une peine de plusieurs années de prison. Après qu'il a donné son accord à notre demande d’entretien, nous lui avons transmis nos questions par mail mercredi soir. Voici ses réponses.

Pourquoi avoir déserté ?

C'était une décision prise très hâtivement. J’ai quitté Israël cinq jours après l'appel de l’armée. Cinq jours pendant lesquels j'ai essayé d'expliquer à mes supérieurs pourquoi je refuse de m'impliquer dans une campagne militaire sanglante, qui aurait pu facilement être évitée, et dont les victimes sont majoritairement des civils. De manière peu étonnante, cela ne les a pas impressionnés. Aucune armée ne tolérerait l'insubordination. Je suis prêt à aller en prison, mais j'espère qu'être absent pendant le conflit, en attendant d'être jugé lorsque l'esprit militariste caractérisant les temps de guerre se sera un peu calmé, me sera au final favorable. À vrai dire, je n’en sais trop rien, cela pourrait finalement être le contraire, et me desservir. 

Soldats israéliens le 17 juillet 2014Soldats israéliens le 17 juillet 2014 © Reuters

Lorsque l’armée est venue vous chercher chez vous, vous vous étiez déjà envolé pour l’Europe, la veille de l’arrêt des vols des compagnies internationales sur Tel Aviv. Racontez-nous votre fuite à l’étranger.

Il n'y a pas grand-chose à dire : on m'a transmis un ultimatum, une heure pour rejoindre ma caserne et mon unité, et j'ai pris le dernier vol avant qu'il n'expire (c'est pour ca, j'imagine, que je n'ai pas été arrêté à la frontière). L'armée est venue chez moi quelques heures plus tard, quand j'étais déjà en Europe.  

Où et dans quel type d’unité aviez-vous effectué votre service militaire (lequel, en Israël, dure trois ans) ? Avez-vous dû vous rendre en Cisjordanie et à Gaza ? Si oui, quel ressenti et quelle analyse gardez-vous de cette expérience ?

J'ai effectué mon service militaire au sein d'une division blindée, positionnée en Cisjordanie, pendant l'apogée de la deuxième intifada. J'étais jeune, et mon analyse à l'époque n'était pas aussi claire que celle d'aujourd'hui. J'étais conscient que le traitement des Palestiniens par Israël était injuste et injustifiable, mais j'ai cru – et je le croyais encore quelques années après la fin de mon service – que c'était une "pause" temporaire dans le processus de paix. Je pensais que c'était l'intérêt d'Israël de mettre fin à ce long conflit. Et je pensais que dès lors que les risques pour la sécurité étaient terminer, on pourrait donner aux Palestiniens leur indépendance et leurs droits. Les années qui se sont écoulées depuis la fin de l'intifada, caractérisées par un calme quasiment sans précédent en Cisjordanie de la part des Palestiniens, et le fait qu’ils n’obtiennent rien en échange, m'ont convaincu que le seul intérêt d'Israël est d'approfondir la colonisation des territoires palestiniens, d'augmenter l'oppression du peuple palestinien et de brutalement supprimer toute sorte de résistance. 

Quelle analyse faites-vous du conflit actuel ? Pensez-vous qu’il soit nécessaire ?

Le conflit actuel n'était pas du tout nécessaire. Le gouvernement israélien avait plusieurs opportunités d'alléger la tension vis-à-vis du Hamas – bien qu'un accord définitif soit probablement inatteignable actuellement. Depuis la chute des Frères musulmans en Égypte, et la situation précaire de Bashar al-Assad en Syrie – les deux patrons principaux du Hamas –, ce mouvement était gravement affaibli. Si affaibli qu'il a accepté de collaborer avec le Fatah dans un gouvernement d'unité nationale en faisant des concessions majeures (parmi lesquelles, par exemple, le fait de donner à Mahmoud Abbas le mandat de continuer les pourparlers avec Israël). Au lieu de saisir cette opportunité de modérer le Hamas tout en renforçant les partisans de la paix parmi les membres du leadership palestinien, Israël a fait le contraire, en se désengageant du processus de paix. Et ce n’est pas la première fois qu’Israël agit de la sorte.

Mais plus généralement, le Hamas s'est présenté comme un groupe fiable, qui a respecté tous les accords précédents de cessez-le-feu. Un tel accord a pu être signé quelques jours après l'éclatement du conflit – mais il aurait pu tenir seulement en étant complété par un processus diplomatique avec Abbas, que Netanyahou fuit cependant comme la peste. Même si le régime palestinien n'est pas une démocratie, la survie du leadership palestinien dépend de l'opinion publique : au moment où le peuple se rendra compte que l'ouverture envers Israël paie, il tournera le dos au Hamas. Tant qu'il n'y a aucun horizon, ils se rallient derrière le Hamas. C'est aussi simple que cela.

Qu’est-ce qui vous pose problème aujourd’hui dans le fait de servir au sein de Tsahal, et notamment d’aller à Gaza ?

C'est surtout de donner mon nom à ses mesures brutales qui, comme j'ai essayé de l'expliquer, auraient pu être facilement évitées. Ce qui me gêne, c'est le fait que la seule politique d'Israël vis-à-vis de Gaza revient à les frapper tous les deux ans, sans leur donner aucune alternative. La mort des centaines d'innocents est horrible, surtout quand elle peut être évitée.  

Considérez-vous votre action avant tout comme un acte politique ?

Non, avant tout c'est un acte moral, mais il ne peut pas être détaché de son contexte politique. Je ne suis pas pacifiste – je pense que les guerres sont parfois nécessaires. Mais les guerres censées compenser une politique négligente, au détriment des innocents, sont immorales.  

Vous reconnaissez-vous dans le mouvement des refuzniks, dont vous êtes le premier à témoigner lors de cette offensive israélienne « Bordure de protection » ?

Je ne fais partie d'aucun mouvement de refuzniks. Il s’agit d’un acte personnel.

Quelles suites envisagez-vous pour le conflit ? Pensez-vous qu’il puisse s’installer dans la durée ?

Je n’en ai aucune idée. Je pensais que le Hamas autant qu'Israël seraient pressés d'y mettre fin, mais cette analyse a été continuellement contredite depuis 18 jours déjà. Pourtant, quelle que soit la fin, sans une avancée sur le plan diplomatique, on assistera très vite à une autre guerre. C'est aussi à l'inefficacité à long terme de cette campagne militaire que je m'oppose.  

Comment analysez-vous le bilan des victimes palestiniennes, plus de 600 à cette heure, dont 80 % de civils, mais aussi 28 soldats israéliens et trois civils ?

Bien évidemment, c'est un conflit asymétrique. Israël est pourvu de moyens avancés de protection et d'agression, dont les Palestiniens ne disposent pas. Le Hamas est un groupe cynique et extrémiste qui préfère la lutte à la sécurité de sa population ; ils regardent les nombreuses victimes comme un sacrifice, et les soldats morts comme une victoire. Il est déplorable qu'Israël leur donne finalement ce qu'ils veulent. 

Comment envisagez-vous votre retour ? Quels risques encourez-vous ?

L'armée est notoirement imprévisible. D'un côté, je pourrais être jugé et condamné à une peine d’emprisonnement. Mais on m'a dit qu'officieusement l'armée veut donner le moins de publicité possible aux refuzniks, surtout sur l'étendue prise par ce phénomène. Il est possible qu'elle préfère ne rien faire.

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L'interview de Gilad a été traduite en français.