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Mediapart
Jeu.18 décembre 201418/12/2014 Dernière édition

Sarkozy-Guéant: le grand soupçon libyen

|  Par Fabrice Arfi et Karl Laske

Mediapart publie une dizaine de documents confidentiels qui dévoilent la face cachée du cabinet de Nicolas Sarkozy, du ministère de l'intérieur à l'Elysée.

— Le marchand d'armes Ziad Takieddine, principal suspect dans le volet financier de l'affaire Karachi, a bénéficié de la caution de la place Beauvau et de la présidence de la République pour décrocher des contrats avec le régime libyen.

— L’intermédiaire a obtenu en 2007 des commissions occultes sur des matériels de guerre électronique livrés à la Libye, destinés à contrer la surveillance des services secrets occidentaux.

— Devant la commission d'enquête parlementaire sur la libération des infirmières bulgares, Claude Guéant avait affirmé: «La France n’a pas échangé leur élargissement contre des perspectives de coopération supplémentaires.» Il a menti. 

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Jusqu'où est allé le ministre de l'intérieur Claude Guéant avec le marchand d'armes Ziad Takieddine, principal suspect du juge Van Ruymbeke dans le volet financier de l'affaire Karachi ? Selon une vingtaine de notes confidentielles obtenues par Mediapart, Claude Guéant, alors directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, puis secrétaire général de l'Elysée, a été avec le sulfureux homme d'affaires le pivot des deals financiers de la France avec le dictateur libyen Mouammar Kadhafi, de 2005 à 2007.

Grâce à l'appui du ministère français de l'intérieur, Ziad Takieddine a notamment obtenu, en avril 2007, en pleine campagne présidentielle, des commissions occultes sur un marché de livraison de matériel de guerre électronique vendu par la société i2e (filiale du groupe Bull) à la Libye. Sur ce premier contrat, destiné à crypter les communications du régime et à contrer la surveillance des services secrets occidentaux, un montant de 4,5 millions d'euros a été versé à M. Takieddine. D'autres versements suivront.

C. GuéantC. Guéant © Reuters

La collusion de Claude Guéant, alors haut fonctionnaire, avec un intermédiaire de l'armement, proscrite par tous les usages, relève du jamais vu. Selon nos documents, l'homme d'affaires, soupçonné depuis quinze ans d'avoir secrètement financé la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995, aurait promis à Claude Guéant «un contrôle total» sur les futurs marchés signés en Libye.

Ces faits engagent bien évidemment la responsabilité de l'ancien ministre de l'intérieur et actuel président de la République, Nicolas Sarkozy, sous le couvert duquel ces agissements ont été opérés. L'Elysée n'a pas souhaité répondre à nos questions.

Les relations Guéant/Takieddine ont débuté en 2003 à l'occasion du projet de vente du système de surveillance des frontières de l'Arabie saoudite. Ce contrat, baptisé "Miksa", porté par le ministre de l'intérieur, promettait à M. Takieddine une commission de 350 millions d'euros, comme Mediapart l'a déjà raconté. Mais les négociations ont été bloquées in extremis, début 2004, par le président Chirac, qui soupçonnait un possible financement politique occulte des sarkozystes en vue de l'élection présidentielle de 2007.

Un an plus tard, en 2005, l'intermédiaire ouvrait un autre front commercial sous le contrôle du ministère de l'intérieur et de son directeur de cabinet: la Libye. De septembre à décembre 2005, Ziad Takieddine a ainsi été l'organisateur des visites à Tripoli de Claude Guéant, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, et de Brice Hortefeux, ministre délégué... aux collectivités territoriales.

Après la présidentielle de 2007, c'est aussi l'artisan de la libération des infirmières bulgares, orchestrée par Guéant, avec la participation de Cécilia Sarkozy. M. Takieddine et Claude Guéant l'avaient d'ailleurs tous deux admis, l'an dernier, dans le livre Le Contrat.

Les éléments aujourd'hui en possession de Mediapart, qu'il s'agisse de notes personnelles de M. Takieddine ou de documents de la place Beauvau et de l'Elysée, montrent que derrière ces moments clés se sont en réalité profilées des négociations secrètes de contrats. Des négociations pourtant contestées par Claude Guéant, y compris sous serment, en décembre 2007, devant la commission d'enquête parlementaire sur la libération des infirmières bulgares.

Ziad TakieddineZiad Takieddine

La lune de miel entre la Libye de Kadhafi et le ministre de l'intérieur français commence dès 2005 et le retour de Nicolas Sarkozy place Beauvau.

Le 22 juin 2005, Nasr Al-Mabrouk Abdallah, secrétaire des Comités populaires de la sûreté nationale, l'homologue libyen de M. Sarkozy, salue ce retour dans un courrier officiel. Le ministre libyen y exprime son «souhait d'établir une coopération sérieuse dans tous les domaines de la sécurité», de même que sa «volonté de vous rencontrer à Paris ou à Tripoli, le plus vite possible».

Dès lors, des préparatifs sont engagés par Ziad Takieddine, comme en témoignent plusieurs notes manuscrites – en arabe –, transmises aux autorités libyennes et estampillées «très confidentiel-privé». Ces notes sont généralement adressées à Abdallah Senoussi, chef des services spéciaux libyens, beau-frère de Kadhafi et cerveau de l'attentat du DC10-UTA, dont les liens avec Ziad Takieddine et Claude Guéant ont déjà été évoqués par Mediapart.

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Après plusieurs semaines d'enquête, Mediapart continue la publication d'une série d'articles consacrés à l'homme d'affaires franco-libanais Ziad Takieddine.

Connu pour être le principal suspect du volet financier de l'affaire Karachi, Ziad Takieddine apparaît aujourd'hui, grâce aux documents que nous avons pu recueillir, comme le fil conducteur de la part d'ombre d'un clan: celui du chef de l'État.

Voici la liste de quinze questions que Mediapart a adressées, jeudi 28 juillet, à Claude Guéant. Pour l'heure et malgré deux relances téléphoniques et une relance par email, le ministre de l'intérieur n'y a pas donné suite. Mediapart ouvrira évidemment ses colonnes au ministre s'il souhaite y répondre.

1) D'après plusieurs documents (notes et copies de fax) en notre possession, vous avez transmis à M. Takieddine des projets de courriers et de déclarations officielles destinés à la Libye afin d'en obtenir validation. Comment pouvez-vous expliquer le bien-fondé de ces démarches confiées à un marchand d'armes?

2) D'après d'autres documents en notre possession, le rôle de M. Takieddine consistait également à obtenir la caution du ministère de l'Intérieur pour la conclusion de marchés d'armement et de sécurité avec la Libye. Vous avez effectivement apporté cette caution, comme en témoignent plusieurs courriers d'industriels en notre possession. Comment l'expliquez-vous ?

3) Dans le cadre de négociations qui aboutiront en avril 2007 à la signature d'un important contrat de défense destiné à contrer la surveillance occidentale du régime, la société I2E s'est revendiquée dans un document en notre possession du soutien du Ministre de l'Intérieur français. Confirmez-vous cette caution ?

4) Ziad Takieddine a-t-il informé les services du ministère et vous-même du versement de commissions occultes à l'occasion de la signature de ce marché sensible ?

5) Vous avez affirmé devant la commission d'enquête parlementaire sur la libération des infirmières bulgares que cette l'affaire s'était dénouée «sans aucune contrepartie». «La France n'a pas échangé leur élargissement (des infirmières, ndla) contre des perspectives de coopération supplémentaire», avez-vous ajouté devant les députés. Pourtant, selon les notes de M. Takieddine et un courrier que vous avez envoyé aux autorités libyennes, il apparaît que la conclusion de plusieurs contrats, notamment d'armement, ont été au cœur des accords passés. Pourquoi avez-vous dissimulé ces éléments aux députés ?

6) Par ailleurs, pourquoi avez-vous tu devant la représentation nationale les rôles respectifs de MM. Takieddine et Senoussi, condamné à perpétuité dans l'affaire de l'attentat du DC10 d'UTA et aujourd'hui sous le coup d'un mandat d'arrêt de la CPI, dans l'affaire de la libération des infirmières ?

7) Plusieurs documents témoignent de l'engagement donné aux autorités libyennes afin d'obtenir la révision, en France, de la situation judiciaire de M. Senoussi. Selon une note de M. Takieddine, vous auriez envisagé lors d'une réunion en mai 2009 de «mettre de côté le mandat d'arrêt» visant le n°2 du régime. Le confirmez-vous ?

8) M. Takieddine fait allusion dans une autre note au projet de création d'une société chargée de superviser la conclusion des contrats de défense et de sécurité avec la Libye. Celle-ci doit être placée «sous (votre) contrôle total», écrit M. Takieddine. Qu'en est-il de ce schéma de coopération ? Pouvez-vous nous préciser dans quelles circonstances ce projet a-t-il été abandonné ?

9) M. Nicolas Sarkozy a-t-il été tenu informé des liens que vous avez entretenus avec le marchand d'armes et de ses fonctions de conseil auprès de vous ?  

10) Ces relations avec un intermédiaire commercial, agent d'un Etat étranger, ne vous ont-elles pas paru contrevenir aux règles et à l'éthique de l'administration française ?

11) Les services de renseignements dépendant du ministère de l'Intérieur, chargés notamment de contrôler les intermédiaires comme M. Takieddine, quand ils interviennent dans des contrats à l'exportation de l'Etat français, n'ont-ils pas alerté le ministre et vous-même de la dissimulation fiscale de M. Takieddine de l'essentiel de sa fortune et de ses biens détenus en France ?

12) En 2003, lors de négociations avec l'Arabie saoudite pour le contrat “Miksa”, vous aviez déjà demandé à cet intermédiaire d'effectuer les diligences nécessaires auprès des dignitaires saoudiens. En quoi cette intervention se justifiait-elle ?

13) Avez-vous été informé des conventions préparées par Civipol et M. Takieddine prévoyant le versement occulte d'une somme de 350 millions d'euros en sa faveur pour le contrat “Miksa”?

14) Selon Michel Mazens, ancien directeur de la Sofresa, les négociations du ministère de l'Intérieur ont été bloquées par l'Elysée en 2004 pour empêcher un financement occulte de la future campagne présidentielle de M. Sarkozy ? Que répondez-vous face à ces allégations ?

15) Enfin, avez-vous été en contact avec un autre intermédiaire français, dénommé Alexandre Djouhri ?