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Mediapart
Jeu.03 septembre 201503/09/2015 Édition de la mi-journée

Avoirs de Kadhafi : le patron d'Interpol surpris en plein conflit d'intérêts

|  Par Mathilde Mathieu

En mars, le patron d'Interpol a embarqué pour Tripoli avec un avocat parisien dans ses valises. Objectif : introduire le Français dans un projet de « task force » potentiellement rémunérateur, lié à la « chasse aux avoirs » du clan Kadhafi. Or cet avocat défend le « big boss » d'Interpol dans un contentieux privé depuis 2011. L'énergie déployée à son service par l'organisation policière a de quoi surprendre.

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Si les Français se montrent parfois coulants en matière de conflits d’intérêts, les Américains, eux, ne laissent rien passer. Les agissements de leur compatriote Ronald K. Noble, actuel patron d’Interpol, pourraient ainsi faire tiquer jusqu’à Washington. D’après nos informations, l’organisation internationale chargée de coopération policière déploie beaucoup d’énergie, depuis des mois, pour qu’une connaissance de Ronald K. Noble, en fait son avocat personnel, ait une chance de décrocher un juteux contrat avec les autorités libyennes.

C’est une photo, au commencement, qui interpelle. Sur ce cliché pris à Tripoli en mars 2013, on se demande bien ce que fait Me Pascal Trillat, modeste avocat français, en compagnie du secrétaire général d’Interpol et du premier ministre libyen. Surtout spécialiste du risque assuranciel, Me Trillat se retrouve assis à la table de négociations internationales en tant que partenaire d’un projet phare d’Interpol : l'éventuelle création à Tripoli d’une « task force » chargée de coordonner la « chasse aux avoirs » cachés du clan Kadhafi, que les autorités issues de la révolution s’efforcent de récupérer.

Pour Me Trillat, participer à cette « task force » serait une aubaine : la Libye est prête à payer très cher les enquêteurs privés et cabinets d’avocats d’affaires qui l’aideront dans sa traque planétaire, dénicheront des fonds Kadhafi et obtiendront leur saisine (lire notre article sur ce juteux business). Depuis des mois, des candidats de tout pays se bousculent au portillon pour obtenir un contrat avec les autorités libyennes, rémunéré au résultat. Or le « big boss » d’Interpol n’a inclus à ce stade que deux sociétés privées dans son schéma de « task force » (comme le prouve un projet d’accord confidentiel consulté par Mediapart) : Command Global Services (CGS), firme américaine expérimentée, en fait imposée par les Libyens ; et les Parisiens de Trillat & Associés. De quoi se sentir privilégiés.

« Si on trouve 1 % (des dizaines de milliards de fonds cachés, ndlr), et qu’on gagne 1 % de commission à l’identification et 2 % au rapatriement, j’aurais gagné mon année », convient l’avocat hexagonal, qui s’efforce de relativiser l’affaire : « Aucun contrat n’est encore signé... » Créé en 2005, son cabinet compte quatre associés et une petite dizaine de collaborateurs – un poids plume au regard du mastodonte CGS, basé à Washington et piloté par un ancien vice-conseiller à la sécurité nationale de l’administration Bush.

Ronald K. Noble, en février 2013, à Kuala LumpurRonald K. Noble, en février 2013, à Kuala Lumpur © Reuters

En fait, Trillat & Associés a été choisi alors qu’il était déjà chargé – depuis 2011 – de la défense des intérêts privés de Ronald K. Noble dans un contentieux lié à son divorce et à la vente d’un bien immobilier. À la fin mai, alors que le dossier du patron d’Interpol était ouvert depuis deux ans, celui-ci n’avait toujours reçu aucune facture du cabinet. Montant des honoraires accumulés, d’après un document interne à la société : quelque 13 000 euros.

« Quel que soit le montant définitif des honoraires, ils seront réglés à l’issue de la procédure judiciaire en cours, ce qui est de pratique courante dans une vente immobilière, s’efforce de balayer l'attachée de presse d’Interpol, au nom de son patron. M. Noble a, par ailleurs, versé une provision dans cette affaire. » Elle assure à la fois que « le règlement n’a pas encore fait l’objet d’une évaluation détaillée », et que la somme avancée par Mediapart « apparaît totalement erronée ».

L’affaire s’avère gênante pour Ronald K. Noble, ancien sous-secrétaire d’État au Trésor de Bill Clinton, ex-procureur fédéral cité en 2011 parmi les candidats sérieux à la direction du FBI, qui enchaîne son troisième mandat aux manettes d’Interpol et se retrouve « flashé » en situation – a minima – de conflit d’intérêts.

Lors de son élection à la tête d’Interpol, il avait signé une « déclaration de loyauté » : « Je m’engage solennellement à exercer, en toute loyauté, discrétion et conscience, les fonctions qui me sont confiées en tant que Secrétaire Général, à remplir mes fonctions et à me conduire avec les intérêts de l’Organisation pour seuls objectifs. » En l’occurrence, comment Me Trillat a-t-il exactement décroché son ticket pour Tripoli, au nez et à la barbe d’autres cabinets potentiellement intéressés ?

« M. Noble n’a pas "choisi le Cabinet Trillat" (...), c’est au contraire le Cabinet Trillat qui est venu à la rencontre de M. Noble parce qu’il disposait de certaines informations, en lui demandant comment en faire le meilleur usage », assure la chargée de communication.

Étonnamment, lorsqu’on interroge l'avocat sur son expérience en matière de traque des « biens mal acquis » (ceux de Ben Ali ? Al-Qaida ? Saddam Hussein ?), il raconte d'abord sa « carrière dans les assurances », sur des dossiers tels que « l’incendie du siège du Crédit lyonnais » ou celui « du tunnel du Mont-Blanc », où un camion Volvo avait pris feu en 1999. « J’avais contre moi la société Volvo, détaille Pascal Trillat. On a traqué partout en Europe : quand on avait un camion Volvo qui brûlait par exemple en Hongrie, on allait en Hongrie, je voulais leur démontrer que leurs camions brûlaient tout seuls. (…) On est habitué à traquer. » Le lien avec la chasse aux avoirs n’apparaît pas évident.

Mais Pascal Trillat confirme qu’il a « peut-être des infos » sur des comptes bancaires liés à des proches de Kadhafi – sans pouvoir détailler leur origine, par souci de confidentialité. Surtout, il admet sans fard : « Ils m’ont choisi parce qu’on se connaît ; je les connais. (…) Quand vous bossez pour une multinationale, vous connaissez le directeur juridique, vous connaissez le président… À un moment donné y a quelqu’un qui favorise quelqu’un. »

Accessoirement, le Français joue la carte du patriotisme : « Vous auriez préféré qu’(Interpol) prenne Clifford chance ou Ernst & Young (deux cabinets anglo-saxons) ? » Et d’accuser Mediapart : « Vous faites un job formidable, où vous servez involontairement les intérêts des Américains ! »

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Ronald K. Noble a fait répondre à nos questions le 19 juillet par mail et par l'intermédiaire de l'attachée de presse d'Interpol. Nous avons par ailleurs rencontré Me Pascal Trillat à son cabinet le 8 juillet, puis Joël Sollier dans son bureau d'Interpol à Lyon le 12 juillet (la conversation a été enregistrée avec son accord).