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Ven.28 novembre 201428/11/2014 Dernière édition

Vivre de rien

Photographe : Pierre Hybre (Agence MYOP / Secours catholique)

Ils ont 400, 700, 1 000 euros (pour une famille avec 3 enfants) par mois pour vivre. Certains sont en marge de la société ; d'autres, victimes de la désindustrialisation, du manque de travail, de l’isolement ; certains enfin s’inscrivent dans un processus de « décroissance ». Pierre Hybre les a rencontrés au printemps et en mai derniers, en Ariège. Situé tout en bas de la France, ce département est l’un des moins peuplés, l’un des plus pauvres. « Une autre particularité de ce coin reculé, raconte Pierre Hybre, est son degré d’acceptation de la différence, assez exceptionnel. La marginalité est ici largement tolérée par la population. » Ce reportage présente, en dyptique, les personnes rencontrées dans leur cadre de vie, et s'accompagne d'un extrait sonore. Il s'inscrit dans la série les « Oubliés de nos campagnes », commandée par le Secours catholique à l'agence photo M.Y.O.P. Deux autres reportages sont visibles ici et là.

Partage

  1. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    01

    Inti, 28 ans, sa louve Loula. Il vit en colocation dans un hameau du Couserans. Ses parents sont venus s’installer dans les montagnes ariégeoises dans les années 80. Il a passé une enfance libre au milieu de la nature et ne peut vivre que dans cet environnement. Il travaille à mi-temps à l’entretien des sentiers de randonnée et voudrait acheter une machine forestière pour faire du bois de chauffage. Il gagne 700 € par mois. Pierre Hybre, le photographe, l'a rencontré dans la montagne.

    Écoutez Inti :

    Inti raconte aussi : « Pour vivre heureux ici c'est simple, il faut se contenter de peu, de ce que la nature nous offre et des relations avec les autres, des choses simples... tout le monde peut l'avoir mais c'est juste une question d'y croire, de ne plus avoir le doute de savoir s'il nous manque ça ou ça. »

  2. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    02

    Robert, 76 ans, devant sa maison. Originaire d’un petit hameau ariégeois, plus haut dans la montagne, Robert a immigré à 17 ans à New York comme un grand nombre de paysans d’Aulus, d’Ercé ou d’Oust. C’était juste après la guerre, l’immigration aux États-Unis avait commencé au milieu du XIXe siècle. Son rêve était la boxe, il en a fait son métier. Après avoir vécu aux États-Unis et en Colombie, il est revenu il y a quelques années dans la maison familiale, il vit avec 775 euros par mois, la retraite à laquelle avait cotisé sa mère pendant toutes ses années à l’étranger. Pierre Hybre a rencontré Robert venu à l’aide alimentaire de la Croix-Rouge à Saint-Girons, petite ville rurale de l'Ariège de 6 552 habitants.

    Écoutez Robert :

  3. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    03

    Florence, 34 ans, trois enfants et mère au foyer, en couple avec Antoine, 50 ans. Avoir une voiture est souvent impossible dans une situation de précarité mais avoir un moyen de locomotion reste indispensable. Pierre Hybre a rencontré ce couple au Secours catholique de Saint-Girons. Antoine, sans emploi, fait partie des bénévoles. La famille vit avec le RSA et l’APL, soit 1 050 euros par mois. Plus les aides dispensées par les différentes associations caritatives de la ville, Secours populaire, Croix-Rouge, Restos du cœur... Antoine fait de temps à autre de petits boulots, 100 à 200 euros viennent s’ajouter à leur revenu mensuel. Quand ils font les comptes, ils convertissent encore en francs.

    Écoutez Florence et Antoine :

  4. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    04

    Gérald, 29 ans. Pour l'interview, il a emmené le photographe dans une forêt, face aux sommets pyrénéens. Dans cette région où les hameaux sont dispersés, Pierre Hybre a pris Gérald en stop à la sortie de Saint-Girons. Ici, beaucoup de gens n’ont pas de moyen de locomotion. Gérald vient de quitter Toulouse pour vivre dans une maison qui appartenait à sa grand-mère. Il vit avec « le RSA, 425 €... Il y a aussi une possibilité avec l'ISCRA, une entreprise d'insertion qui fait le nettoyage des bords de rivières, le débroussaillage. Ils balisent les chemins... font un petit peu de bûcheronnage... c'est des contrats de 20 heures par semaine, enfin tous mes potes, ils ont bossé là-bas. C'est le seul boulot qu'il y a ici de plausible, donc je vais tenter ça et s’ils me prennent pas je vais tenter de l'intérim sur Saint-Girons, parce qu'il paraît qu'il y en a un petit peu, pas beaucoup, mais il y a moyen de faire des petites journées à droite à gauche. Tu as le droit de cumuler des petits salaires avec ton RSA si tu dépasses pas un certain seuil, bon si j'arrive à 600 euros par mois je suis heureux tu vois, il me manque juste un petit moyen de locomotion et puis voilà je suis calé. Je pense que je vais rester tout l'été ici. »

    Écoutez Gérald

  5. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    05

    Isabelle, 46 ans, et Georges, 57 ans, près de leur bergerie. Ce couple de néo-ruraux qui a choisi de vivre en décroissance et de sortir du RSA, pour une vie en quasi-autonomie, avec de temps à autre de petits travaux de saisonniers. Isabelle (que Pierre Hybre a rencontrée alors qu'elle venait exceptionnellement chercher une aide alimentaire aux Restos du cœur de Saint-Girons) a travaillé treize ans comme secrétaire de direction avant de faire une dépression et de changer de vie. Georges a été troisième meilleur boulanger de l’Aude et du jour au lendemain, a tout laissé derrière lui. Ils ont environ 400 euros de revenu mensuel à eux deux.

    Écoutez Georges :

    Écoutez Isabelle :

  6. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    06

    Loïc, 45 ans, devant chez lui. Son père a travaillé dans le dernier haut-fourneau de Lorraine, Loïc a grandi dans cette culture ouvrière et le rêve de quitter cette région sinistrée. « ArcelorMittal et Mittal, à l'époque ça s'appelait juste Arcelor. C'est là que mon père travaillait. J'ai vu comment était traitée la mémoire des hommes qui ont travaillé. Moi, l'usine, j'ai compris que c'était pas mon truc, déjà ça commençait par un panneau à l'entrée de la ville : 5 000 suppressions d'emploi. Quand tu vois ça gamin, tu te dis : “Je finirai pas ma vie ici...” Je me rappelle des premières manifestations de mineurs ou de sidérurgistes. Quand il y en avait un qui était licencié, il y avait 10 000 personnes dans la rue  parce que tout le monde savait que le lendemain ça pouvait être son tour. »
    En Ariège, Loïc sera enseignant pendant huit ans, démissionnera en raison de désaccords avec le système éducatif. Plus généralement, il trouve que la société a perdu le sens de l’Humain, que seule la  performance prime. Il a choisi de vivre à la marge du système, il est actuellement au chomâge. Se situant en dessous du seuil de pauvreté, Loïc ne s'estime pas dans une situation de précarité.

  7. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    07

    Alexandre dit « Lutin », 28 ans, sans domicile et sans ressource. L'entretien a eu lieu sur le parking à l’entrée de Saint-Girons, dans la camionnette qu’Alexandre venait d’acheter pour quelque 200 euros mais dont le moteur est hors service. Alexandre est parti de chez lui à 17 ans et a pris la route. Il s’est arrêté en Ariège pour une vie rurale en autonomie, isolé dans la montagne pendant trois ans. Il vivait alors avec 80 euros par mois.

    Écoutez Lutin :

    Revenu dans la ville de Saint-Girons, Alexandre envisageait cet été de travailler comme saisonnier et de trouver un appartement « pour pouvoir prendre mon gamin plus facilement. Commencer par ça ! Petit à petit, si je trouve du terrain, si j'arrive à faire quelque chose, peut être que je m'y remettrai complètement. Mais bon là, avec le gamin, apparemment vu que c'est vachement surveillé tout ça, ils aiment pas trop qu'on se retrouve dans une cabane avec des gamins, donc on va éviter, puis de toute façon c'est plus facile de trouver un appartement que de trouver une cabane sur un terrain qui soit à soi. » Pour l'aider dans ses démarches, Alexandre a trouvé un soutien à l’accueil de jour de Saint-Girons, une structure qui vient en aide aux personnes en grande difficulté.

  8. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    08

    Maurice, 55 ans et sa chienne Pitchoune, non loin de sa camionnette stationnée sur le parking de l’entrée de Saint-Girons. Maurice est nomade, SDF, il vit dans son camion dans un confort plus que rudimentaire. Il s’est fabriqué un petit poêle à bois. Maurice a un grand sens de l’humour et, avec son accent du Sud, parle de ses héros, Ferré, Brel et... la fée Clochette. Maurice a plusieurs points d’attache dans le sud de la France, Saint-Girons est l'endroit où il revient fréquemment. Il perçoit quelques aides, un minimum pour vivre. Il n'a jamais fait la manche : « J'ai jamais demandé d'argent mais j'ai demandé souvent à manger et on m'a toujours donné plus que ce je demandais. »

    Écoutez Maurice :

  9. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    09

    Christelle, 41 ans, interviewée dans son appartement. Pierre Hybre l'a rencontrée sur le parvis de l’église de Saint-Girons où elle faisait la manche. Ses parents l’ont mise à la porte le jour de ses 18 ans. Elle a occupé beaucoup d'emplois, mais la toxicomanie l'a fait plonger. Elle est alors « partie à Foix pour pas faire la manche sur le lieu où il y a mes enfants, ma mère et ma grand-mère... ». Après des années de rue et de zone où elle a subi de nombreux traumatismes physiques et psychiques, elle vit aujourd’hui dans un joli petit appartement. 

    Écoutez Christelle :

  10. © Pierre Hybre / MYOP / SC

    10

    Pierre, 21 ans, en rupture familiale et scolaire. Il a quitté la région parisienne où il a passé son adolescence et est aujourd’hui accueilli par ses grands-parents ariégeois. Sa vie tourne autour de sa passion du skate. Il a trouvé un travail de saisonnier dans la restauration avec comme perspective aller vivre à Barcelone, capitale de la skate culture, dit-il. « Ma grand-mère était pharmacienne dans le haut de Suresnes, mon grand-père était prof de droit, il bossait au tribunal constitutionnel d'Andorre. Ils ont tous plus ou moins réussi, à part ma mère qui a un peu flâné et qui m'a eu jeune, à 19 ans (...). Je n'ai pas besoin de leur confort de vie, je suis pas comme eux... Squatter sur un canapé chez un pote pendant 15 jours, ça me dérange pas, eux y trouvent que c'est un truc de schlague (...). Quand j'étais dans le Var pour faire une saison, j'ai dormi deux jours au Samu social. Ils m'avaient débloqué 60 balles pour un mois pour que je m'achète à bouffer. 60 euros pour un mois ! Je pense que je ne suis pas à la limite de la pauvreté, mais je suis pas très loin. Si j'avais pas ce taf dans la restauration, j'aurais un autre taf saisonnier. Les quatre mois de saison, ça part vite... » Pierre ne bénéficie d’aucune aide.

    • Le premier portfolio sur la précarité en monde rural réalisé par l'agence M.Y.O.P pour le Secours catholique, « En longeant la diagonale de la misère » de Lionel Charrier et Alain Keler, est toujours visible ici. Le second, Ester et Armando, l'Europe de la misère, est visible là.
      Le dernier portfolio de cette série sera publié dans les prochaines semaines sur Mediapart.

    Le travail des cinq photographes sera exposé du 20 novembre au 1er décembre au Point Éphémère, 200, quai de Valmy, Paris 10e. Le vernissage aura lieu le 20 novembre à 19 h 30.

    Pour plus de renseignements, le site du Point éphémère est ici

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