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Mediapart
Mar.16 septembre 201416/09/2014 Dernière édition

«Mon père, ce tortionnaire»: enquête sur une imposture éditoriale

|  Par Antoine Perraud

Le témoignage de Bernard de Souzy, Mon père, ce tortionnaire (Éd. Jacob-Duvernet), que Mediapart avait présenté le 12 septembre, s'avère une falsification produite par un mystificateur achevé, selon les témoignages à charge qui s'accumulent. Contre-enquête et retour sur une embardée journalistique...

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Trop laid pour être vrai. Le 12 septembre, dans les colonnes de Mediapart, je rendais compte d'un témoignage ahurissant : Mon père, ce tortionnaire (Éd. Jacob-Duvernet). L'auteur de l'ouvrage, Bernard de Souzy, relatait les exactions d'un monstre intégral : l'auteur de ses jours, Jean de Souzy (1918-2007), officier de l'armée française martyrisant ses enfants tout en suppliciant les indigènes pendant les guerres coloniales. Mon article était titré “Voyage au bout de la torture”. J'y évoquais, par deux fois, mes doutes initiaux concernant ce récit.

J'avais cependant reçu des assurances de l'éditeur : les carnets exhumés par Bernard de Souzy de ce père persécuteur avaient été expertisés ; quelques pages avaient même été distraites d'un coffre pour m'être mises sous le nez. Si bien que j'avais levé l'hypothèque d'une possible forgerie. Or voici que le soupçon revient avec force, en une histoire où se mêlent névroses, mensonges et dénaturations. La voici.

Le 18 septembre, je reçois ce courriel : « Monsieur, permettez moi de me présenter. Je suis Pierre de Souzy, le frère cadet de Bernard de Souzy. J'ai lu le livre épouvantable de mon frère ainsi que vos commentaires. Je crains que, comme son éditeur et bien d'autres, vous vous soyez laissé berner par ce psychopathe. » Diable ! un diagnostic sauvage et sans appel : psychopathe. Le journaliste doit-il enfiler sa blouse blanche et interpréter Knock ou le triomphe de la médecine ?

La suite des propos fraternels ne saurait être balayée d'un revers de souris (fonction “supprimer le message sélectionné”) : « Tout ce qu'il écrit n'est qu'un immonde tissu de mensonges, tant sur notre jeunesse que sur les abominations relatives à la guerre d'Algérie (...) Je détiens l'intégralité de l'exemplaire original des mémoires de mon père : les écrits qui lui sont attribués par mon frère ne sont que des faux. Votre métier de journaliste vous obligeant à rechercher la vérité, j'ai la certitude que vous accepterez de me rencontrer très prochainement, soit à ma galerie, soit chez mon avocat, maître Blum. »

Le mot “galerie” fait tilt. Avant d'écrire l'article, j'avais tenté de dénicher, sur la Toile, le frère cadet de l'auteur – Marc dans le livre. J'étais alors tombé sur la galerie très en vue de Pierre de Souzy, implantée place Beauvau à Paris, à gauche de l'entrée du ministère de l'intérieur. Je n'allais pas déranger ce Souzy : on m'avait assuré qu'aucun nom ni prénom n'avait été changé dans le livre. Et j'avais réclamé, en vain, les coordonnées de Marc, qu'une haine sans nom opposait à ce frère ayant osé prendre la plume.

Quelques jours après la mise en ligne de l'article, l'éditeur de Mon père, ce tortionnaire, Luc Jacob-Duvernet, m'appelle et me glisse dans la conversation : « Vous vouliez le téléphone de Pierre de Souzy ? » — « Non, je voulais celui de Marc. » — « Mais enfin Marc, c'est Pierre, les prénoms de la famille ont été changés. » — « Alors Gilles, le puîné qui s'est suicidé ? » — « Lui, c'était François », m'assène l'éditeur sur le ton de l'évidence.

Dans son courriel, Pierre de Souzy ajoutait : « Sachez également que je ne "frétille" aucunement avec le Front National comme vous l'insinuez dans votre article, très certainement en raison des dires encore une fois mensongers que colporte mon triste frère. » Voilà une entrée en matière.

J'appelle le galeriste en évoquant ses liens supposés avec le parti fondé par Jean-Marie Le Pen – on me l'avait décrit comme un bâilleur de fonds du parti d'extrême droite : « Mais enfin, Monsieur, je suis membre du premier cercle de l'UMP ! » — « En ce cas vous m'intéressez, puisque je travaille à Mediapart !... » — « Je vous en prie, Monsieur, il s'agit là de ma vie privée. » Je trouve étrange de se réfugier derrière la notion de vie privée quand il s'agit du financement d'une formation politique, tout en me proposant d'ouvrir en grand ses archives familiales... Néanmoins, rendez-vous est pris pour le lendemain 19 septembre, en la galerie de la place Beauvau.

Juste avant la rencontre, je vérifie à Mediapart cette histoire de “premier cercle”. Pierre de Souzy ne figure pas sur les listes. Je l'aborde donc au seuil de sa galerie à propos de son petit mensonge – visible à l'œil nu, osé-je railler : aucune Légion d'honneur à la boutonnière ! Réponse de l'intéressé : « Il ne s'agissait pas d'un mensonge, Monsieur, mais d'une justification colérique. » De son portefeuille, il sort du reste sa carte de l'UMP, qui doit compter plusieurs cercles, comme l'enfer.

Nous nous installons au fond de la galerie. Pierre de Souzy est entouré de son fils, Pierre-Édouard, et de sa fille, Diane. En sortant ma caméra, je pense au film de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la pitié, riche d'une scène d'anthologie dans le salon grand genre d'un pharmacien de Clermont-Ferrand. Place Beauvau, le maître des lieux a également convié sa nièce, Priscilla de Laforcade, mannequin et chanteuse à ses heures, lancée dans un milieu à la fois bohème et rupin. Elle est donc fille de l'auteur en question, Bernard de Souzy, dont elle refuse de porter le patronyme. Elle a opté pour le nom maternel en signe de protestation, affichant ainsi un “pour solde de tout compte” symbolique vis-à-vis de son géniteur. La dénonciation de la forgerie peut commencer.

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J'ai eu accès aux pièces de procédures judiciaires passées, présentes et à venir, qui documentent les mensonges et falsifications dont est capable Bernard de Souzy, personnage formidable (au sens étymologique : qui inspire la crainte) et archétypal.

Les témoins contactés m'ont tous dit avoir été saisis par l'autoportrait que brossait Bernard de Souzy, face à ma caméra, alors qu'il était censé me parler de son père, lors de notre rencontre aux éditions Jacob-Duvernet, le 6 septembre 2012, jour de la sortie en librairie de Mon père, ce tortionnaire.

Bernard de Souzy, né en 1945, a un frère, Pierre, né en 1946. Le benjamin, François, est mort du sida voilà vingt ans et ne s'est pas suicidé comme cherche à le faire accroire le livre. Il y a également une sœur de 65 ans, dans un état psychique alarmant, sur laquelle aime à s'appuyer l'éditeur pour persuader que son auteur ne saurait mentir. Je n'ai pas contacté cette femme, que cette histoire mine davantage et qu'affole l'idée d'avoir à choisir entre ses deux frères.

Bernard de Souzy a eu quatre filles avec quatre femmes. J'ai contacté : Nancy (épousée en 1971), qui s'est réfugiée outre-Atlantique avec son enfant Laetitia ; Albine de Laforcade, mère de Priscilla (dont Bernard de Souzy clame depuis peu et contre toute évidence qu'elle n'est pas sa fille biologique) ; Paule (dite Julia) Laurent, mère de Kim dont Bernard de Souzy a obtenu la garde et qu'il abrite avec sa dernière fille et son ultime femme (celle-ci l'accompagne en tout lieu et assistait donc à l'entretien du 6 septembre dernier). Kim de Souzy, 17 ans, m'a harcelé, sans doute en service commandé. Je n'ai pas donné suite, songeant aux dangers qui guettent l'entourage de certains démasqués (cf. l'affaire Romand, dont Emmanuel Carrère a tiré L'Adversaire – Ed. POL, 2000).