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Mer. 22 Mai

La révolution tunisienne sur un fil

De notre envoyé spécial en Tunisie

La révolution tunisienne ne se fait désormais plus seulement dans la rue, mais aussi dans les antichambres du pouvoir. Après la formation du gouvernement d'union nationale lundi 17 janvier au soir, la journée de mardi devait représenter un ballon d'essai. Allait-il s'élever dans les airs, profitant de l'appel d'air porté par des figures de l'opposition et de la société civile et de nombreuses promesses de réforme, ou être lesté par les nombreux ministres issus du RCD, le parti-État de l'ex-dictateur Ben Ali? Très rapidement, le ballon s'est percé.

Dès lundi soir, le nouveau ministre de l'intérieur, qui occupait déjà le poste auparavant, Ahmed Friaa, a tenu une conférence de presse durant laquelle il a commis plusieurs bourdes – il faut dire qu'il n'était pas vraiment habitué à parler aux médias sous l'ancien régime. Tout d'abord, il a lourdement insisté sur le bilan financier des manifestations dans le pays, qu'il a placé sur le même plan que les pertes en vies humaines de citoyens abattus par la police (officiellement 78, probablement davantage). Pas vraiment la meilleure opération séduction pour nouer une relation plus harmonieuse entre la population et un ministère honni.

Ensuite, il a demandé aux miliciens fidèles au RCD, qui terrorisent sporadiquement la population dans le pays depuis la fuite de Ben Ali, de déposer les armes en leur promettant qu'ils seraient pardonnés. Quand Hocine, un jeune chômeur, a entendu ces propos il y a vu une provocation : « De quel droit leur garantit-il une amnistie, alors que le gouvernement vient d'annoncer la mise en place d'une commission pour faire la lumière sur les abus de ces dernières semaines ? C'est se moquer du monde. Cela signifie qu'ils veulent continuer à faire de la politique comme avant. Ce n'est pas cela la démocratie ! »

De nombreux Tunisiens ont également vu un dessein plus sournois dans cet appel du ministre de l'intérieur. Une manipulation. En effet, après plusieurs nuits émaillées de violences, celle de lundi à mardi s'est avérée relativement calme. Cela a permis à Tunis de se réveiller encore plus active que les jours précédents – même si beaucoup de devantures restaient obstinément fermées. Les voitures circulent avec moins de fluidité et les tramways avec plus de monde à bord. Encore une fois, la ville semble vouloir repartir avec entrain.

Mais, dès onze heures, des manifestants commencent à se regrouper, toujours au même endroit, avenue Bourguiba en centre-ville. Le mot d'ordre est toujours le même, il tient en deux mots: «RCD dégage!» Le jour précédent, ce slogan tenait du souhait, aujourd'hui, il s'agit d'une admonestation. Le gouvernement a en effet été nommé, et il faut en chasser les principaux représentants, issus du RCD, «de crainte de voir la révolution populaire confisquée», comme le résument plusieurs manifestants.

© PP

Très vite, bien plus rapidement que les jours précédents, la police charge les manifestants. Elle le fait aussi bien plus violemment. Les grenades lacrymogènes fusent à tir tendu et les matraques tombent lourdement. Il n'est plus question de parlementer, il s'agit de disperser.

Tabassage, poursuites dans les porches d'immeubles, charges à moto. Des manifestants sont embarqués dans les fourgons de police, les journalistes menacés. Il semble que le nouveau gouvernement ne veuille pas tolérer très longtemps ce défi à son pouvoir, même intérimaire. Mauvais signe.

À quelques rues de là, à l'orée de la Médina de Tunis, les syndicalistes de l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), la principale force derrière le mouvement de décembre et janvier, se concertent. Ils ont apparemment une annonce à faire. En attendant, ils soutiennent les manifestants et donnent leur point de vue sur les paroles du ministre de l'intérieur, en passe de devenir le symbole de la confiscation de la révolution. « Quand le patron de la police demande aux milices du RCD de déposer les armes et que celles-ci s'exécutent, on peut se demander pourquoi il ne l'a pas fait plus tôt », s'insurge Samir Bouraoui, le vice-président de la Ligue des droits de l'homme de Tunis. « On peut aussi se demander si tout cela n'a pas été orchestré, afin d'effrayer la population et de précipiter la nomination d'un gouvernement d'union nationale. »

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