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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Dernière édition

Le Mali à reconstruire (3) : Sanogo est-il toujours une menace pour le pouvoir civil ?

|  Par Thomas Cantaloube

Même si le capitaine putschiste Sanago a été marginalisé par l'intervention militaire française, il faut maintenant rebâtir une armée malienne capable de sécuriser le pays.

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Bamako, de notre envoyé spécial

Quand on demande aux Maliens ce qu’ils savent du déroulement du coup d’État du 22 mars 2012, ils racontent tous peu ou prou la même histoire. À savoir : alors que des autonomistes touaregs alliés à des groupes islamistes se sont emparés début 2012 de plusieurs villes du nord du pays, mettant en déroute l’armée, un groupe de jeunes lieutenants décide de manifester son mécontentement contre sa hiérarchie, jugée incompétente, et contre le pouvoir politique, accusé d’avoir longtemps joué double jeu avec les rebelles. Sortis de leur caserne, dans Bamako, les jeunes officiers ne savent pas trop comment procéder. Ils rencontrent alors le capitaine Amadou Haya Sanogo dans un bar, qui leur demande : « Vous avez pensé à marcher sur l’ORTM (radio-télévision publique) ? » Non, ils n’y ont pas songé. Sanogo, qui parle bien le français et l’anglais, leur propose alors, s’ils prennent l’ORTM, de se faire leur porte-parole sur les ondes. Et c’est ce qui se passa…

Si cette version de l’histoire est sans doute trop simpliste pour être vraie, elle contient un élément de vérité important, qu’un ambassadeur européen résume ainsi : « Ce fut un coup d’État accidentel. » Une mutinerie qui s’est retrouvée aux commandes d’un pays. Une armée démoralisée, corrompue, peu compétente, qui ramasse presque par erreur un État en train de s’effondrer… et qui accentue la crise.

Car, malgré le soutien initial d’une majorité de la population, qui n’en pouvait plus de l’inertie et des petits arrangements du président Amoudou Toumani Touré (ATT), le capitaine Sanogo a endossé un costume bien trop grand pour lui. La moitié du pays tombe dans la main des séparatistes, des trafiquants et des djihadistes, la communauté régionale et internationale n’accepte pas ce coup de force et Sanogo n’est assurément pas la réincarnation d’un autre capitaine de légende, Thomas Sankara. Les putschistes sont divisés et incapables de mener des actions symbolisant leur volonté de changer les choses (audits financiers, coups de balai dans les ministères, y compris chez eux, au sein du corps des généraux qui totalise 70 têtes pour une armée de quelques milliers de soldats). Sans même parler de leur incapacité à disputer le nord aux groupes armés.

Au bout du compte, après rétablissement d’un pouvoir civil temporaire, Sanogo et les siens deviennent, au second semestre 2012, un facteur d’instabilité supplémentaire : ils agissent en coulisses, agressent le président et démettent le premier ministre quand ils veulent se faire entendre, proclament qu’ils vont reconquérir le nord sans l’aide de personne et, in fine, fomentent un nouveau coup d’État qui n’échoue que grâce à l’intervention militaire française le 11 janvier 2013 (de nombreux interlocuteurs officiels nous ont confirmé ce point, ainsi que la décision française qui a consisté à envoyer 400 soldats tricolores pour les stationner à Bamako, geste exclusivement destiné à empêcher un second putsch).

Aujourd’hui, Sanogo a été catapulté à la tête d’une commission en charge de la réforme de l’armée – avec le plus haut salaire de la République malienne, l’équivalent de plus de 6 000 euros par mois –, ce qui est censé neutraliser ses ambitions et le faire rentrer dans le rang. Mais les avis demeurent partagés sur la question. Si certains analystes et diplomates pensent « qu’il n’est plus le problème numéro 1 », qu’il est « dans une logique d’apaisement », ou encore qu’il s’est « décrédibilisé en défendant l’idée d’une reconquête du nord par l’armée malienne qu’il a été incapable de mener à bien », d’autres estiment qu’il « demeure une épine dans le pied » et que « la France doit le faire sortir car il représente toujours une capacité de nuisance ». Ce qui est sûr, c’est que les pays voisins continuent d’essayer de lui trouver une porte de sortie en exil (le Nigeria lui a proposé un poste et le Gabon a déjà accueilli certains de ses co-putschistes). Car il continue de s’agiter dans les coulisses. On l’a vu récemment avec l’arrestation et l’inculpation d’un journaliste malien, directeur de la publication de L’Indépendant, qui a eu pour seul tort de publier la lettre ouverte d’un soldat dénonçant les « avantages financiers » accordés à Sanogo. Cette réaction démesurée traduit certes la fébrilité du gouvernement intérimaire, mais aussi l’influence que continue d’exercer le capitaine putschiste. « Sanogo a placé des hommes à lui au pouvoir : plusieurs ministres, des préfets et des gouverneurs », rapporte un ancien conseiller d’ATT. « Je ne pense pas qu’ils préparent son retour – avec les Français, cela semble impossible – mais ils entendent faire taire les critiques et préserver les intérêts de Sanogo. »

Car la figure principale des putschistes sait que la restauration des institutions légales et légitimes pourrait sonner le glas de son impunité. Selon Amadou Bocar Teguete, le vice-président de la Commission nationale des droits de l’homme, « le coup d’État est un crime imprescriptible dans la Constitution. On aurait dû arrêter les auteurs du putsch quand on a rétabli un gouvernement civil, et je pense qu’il faudra le faire quand on aura élu un nouveau président. Ce coup d’État a causé beaucoup de morts, à la fois directement et aussi en favorisant les islamistes qui ont commis de multiples violations des droits de l’homme ». Cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête n’est pas du goût de Sanogo, ce qui explique d’un côté ses coups de griffes en coulisses, et de l’autre que des pays cherchent à lui faire miroiter un exil doré...

Le bon et le mauvais côté de cette situation, c’est que derrière le remuant capitaine et ses réseaux, l’armée malienne n’existe pour ainsi dire plus. N’ayant jamais été une armée de pointe, même en Afrique, elle est aujourd’hui démoralisée, divisée et humiliée par les Français et les Tchadiens qui se battent à sa place. Elle est probablement incapable de monter un nouveau coup d’État, mais elle ne peut pas non plus assurer la sécurité du pays.

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Cet article s'insère dans une série de reportages sur le Mali, pays à reconstruire. Alors que l’intervention militaire française touche sans doute à sa fin, il s’agit de rebâtir un État qui s’est effondré, alors même qu’il était fréquemment présenté comme un modèle de démocratie et de stabilité en Afrique.

Le premier volet de notre série concernait la relation avec la France, ancienne puissance coloniale.

Le deuxième volet examinait en quoi la classe politique malienne a besoin de renouvellement.

Ce troisième volet se penche sur la question de l’armée, à l’origine du coup d’État de mars 2012.

Le quatrième et dernier volet regardera l’islamisation du pays au cours des dernières décennies et l’impact des groupes islamiques armés.

Enfin, dans un entretien, Samuel Sidibe, directeur du Musée national, prend de la hauteur de vue par rapport à tous ces thèmes.