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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Édition de la mi-journée

Entretien inédit avec Jean-Paul Sartre 1/2 : L’amitié est un outil politique

|  Par Heitor O’Dwyer de Macedo

C'était en juin 1978 : pour aider le journal du Parti des travailleurs, fondé par Lula, quatre jeunes Brésiliens invitent Sartre à réfléchir sur les partis révolutionnaires, la fraternité en politique, la force du féminisme. Cet entretien, jamais publié en français, permet encore aujourd'hui d'appréhender les révoltes en Turquie, en Égypte, au Brésil... Il est accompagné de l'enregistrement audio de l'époque, où l'on entend le philosophe construire sa pensée.

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Cette interview de Jean-Paul Sartre a été réalisée le 12 juin 1978 à Paris (lire notre boîte noire) pour le journal Em Tempo, hebdomadaire publié par le Parti des travailleurs, fondé par Lula, celui qui deviendra en 2003, et pour huit années, président du Brésil. L’interview a été publiée en deux fois : dans le numéro 64 de Em Tempo, daté de la semaine du 18 au 24 mai 1979, et dans le numéro suivant, daté de la semaine du 25 au 31 mai 1979. Elle n'a jamais été publiée en français.

Cette interview rompait un silence de quinze années, pendant lesquelles Sartre, à cause de la dictature, se refusait à parler à la presse brésilienne. Nous nous sommes rencontrés dans un appartement très modeste à Montparnasse où Sartre habitait alors. La rencontre avait été organisée par Alécio de Andrade, photographe, et moi, qui connaissions l’écrivain. C’est Michèle Vian qui avait réglé avec nous les détails pratiques de l’entretien.

Nous avions deux heures. Michèle Vian nous a reçus et très rapidement est partie – pour revenir exactement deux heures après.

Nous étions quatre Brésiliens, qu’unissait un profond lien d’amitié : Alécio, moi, Eder Sader et Marco Aurélio Garcia – ces deux derniers, militants brésiliens qui venaient d’échapper à la mort au Chili et qui enseignaient à Vincennes. Nous tous faisions nôtre la conception sartrienne de l’intellectuel. L’interview avait deux objectifs : celui de connaître les positions de Sartre sur les partis révolutionnaires, celui de permettre au journal, grâce à cet entretien, une plus large diffusion et une augmentation de son lectorat.

Jean-Paul Sartre, avec de gauche à droite Eder Sader, Marco Aurélio Garcia et Heitor O’Dwyer de Macedo. 12 juin 1978, ParisJean-Paul Sartre, avec de gauche à droite Eder Sader, Marco Aurélio Garcia et Heitor O’Dwyer de Macedo. 12 juin 1978, Paris © Alécio de Andrade

Nous étions très heureux de cette rencontre. Et très angoissés à l’idée de rater l’enregistrement – nous nous sentions, à juste titre, absolument incompétents. Les quelques essais techniques de la veille ne nous avaient aucunement rassurés.

Sartre était déjà aveugle. Il se tenait assis droit, les deux mains posées sur les genoux. Il parlait, comme vous le constaterez par l’enregistrement, très lentement, avec clarté et détermination. Ceux d’entre nous qui connaissaient ses textes, avaient l’étrange impression de le lire en même temps qu’on l’entendait.

Sa disponibilité et sa présence étaient impressionnantes, émouvantes. Recevoir ce qu’il avance ici sur l’amitié et la fraternité a été une expérience, au sens fort qu’il donnait à ce terme.

Alécio et Eder sont décédés depuis. Alécio fut membre de l'Agence Magnum, auteur de livres dont Enfances pour lequel Françoise Dolto a écrit son célèbre texte sur sa vie d'enfant (une exposition de ses photos sur la rue des Rosiers débute d'ailleurs ce dimanche 21 juillet). Eder Sader a été un sociologue brésilien, fondateur du groupe Politique Ouvrière (Política Operária , POLOP). Persécuté par la dictature brésilienne, il partit au Chili où il fut un des dirigeants du MIR. Exilé en France, il a enseigné à l'Université de Paris VIII, avant de revenir au Brésil où il meurt en 1988.

Marco Aurélio a poursuivi une carrière universitaire au Brésil et une carrière politique : engagé au sein du Parti des travailleurs, il est devenu conseiller de Lula pour les questions internationales. Il le reste aujourd’hui auprès de l’actuelle présidente du Brésil, Dilma Rousseff.

L’enregistrement original a été fait avec un Uher. Juliette Filipo a fait le transfert sur CD à l’INA. Teddy Dugois a fait le travail de postproduction qui nous permet aujourd'hui d'insérer la voix de Sartre dans cette retranscription, lors de toutes ses réponses. Toutes les photos sont de Alécio de Andrade.

                                                                  Heitor O’Dwyer de Macedo

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Jean-Paul Sartre : Est-on absolument libre dans le journal ? Il n’y a plus de censure ?

Marco Aurelio Garcia : Il n’y a plus de censure actuellement…

Jean-Paul Sartre : … Il n’y a plus de censure ?

Marco Aurelio Garcia : … Le samedi 10 juin, le journal Le Monde a publié l’information que le gouvernement a dû lever la censure qui existait encore sur trois journaux…

Alecio de Andrade : Il ne faut pas oublier le phénomène d’autocensure.

Marco Aurelio Garcia : De toute façon, c’est une condition et un engagement que nous soutenons collectivement : votre interview doit être publiée dans son intégralité et sans censure…

Eder Sader : … ou alors, elle ne sera pas publiée.

On peut commencer ?

Jean-Paul Sartre : Oui, je crois qu’on peut.

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Cet entretien nous a été apporté fin juin 2013, comme « un cadeau », par un ami de Mediapart, abonné de la première heure : Heitor O’Dwyer de Macedo (dont on peut lire le blog ici et retrouver les contributions dans l'édition participative Contes de la folie ordinaire). En ouvrant l'enveloppe, nous découvrions que plus qu'un cadeau, c'était un trésor : un entretien inédit en français avec le philosophe, doublé de la bande-son de l'époque et d'une série de photos.