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Dim.29 mars 201529/03/2015 Édition du matin

«La France Orange mécanique»: un flagrant délire sécuritaire

|  Par Louise Fessard

En tête des ventes en ligne, le livre La France Orange mécanique prétend révéler les vrais chiffres de la délinquance. Son auteur rebrasse surtout les thèmes favoris de l'extrême droite ainsi que ceux chers au lobby sécuritaire (ultra-violence, catastrophisme, etc.). Décryptage de ce bêtisier.

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Le livre La France Orange mécanique caracole en tête des meilleurs ventes des livres d'actualité sur les sites d'Amazon et de la Fnac. Dès la préface du criminologue Xavier Raufer, le ton est donné : il s'agit de traiter de « l'ensauvagement d'une nation ». Journaliste de 28 ans, diplômé de l’école supérieure de journalisme (ESJ) de Lille selon son éditeur, Laurent Obertone (un pseudonyme) prétend dévoiler les « vrais chiffres » de la délinquance. Ceux qu'on nous cacherait et qui font froid dans le dos.

Construit sur le mode d'un compte à rebours vers une « explosion » finale, La France Orange mécanique n'aborde son réel sujet que dans les derniers chapitres : si la délinquance explose en France, c'est, selon l'auteur, du fait de la « mondialisation », entendez de l'immigration. Le procédé est assez habile. Assommé sous une avalanche de chiffres et 45 pages d'affilée de faits divers relevés dans la presse locale, le lecteur non averti s'engouffre dans l'explication « culturelle » offerte par Laurent Obertone.

Le livre, qui prétend casser les tabous, esquisse des solutions ultra-sécuritaires : des juges plus sévères, le retour de la peine de mort ou à tout le moins de la vraie perpétuité, la construction de 300 000 places de prisons, et moins d’immigration. Non « politisé » La France Orange mécanique, comme l'affirme son auteur ? Si sûrement que le député Gilbert Collard et Marine Le Pen en font la promotion depuis plusieurs semaines. « Ce livre, vous devez absolument le lire et le faire lire », vante la présidente du Front national dans une vidéo en une du site du parti.

Présenté comme un travail scientifique, ce « livre choc » accumule pourtant sans aucune précaution des chiffres souvent non sourcés, erronés, et interprétés au forceps pour coller à la thèse de l'auteur. Détail.

  • L'ouvrage commence par le récit d'un viol, avec actes de torture et de barbarie, commis en octobre 2004 à Besançon par un jeune homme de 22 ans, originaire de Mayotte, sur une étudiante de 23 ans. Selon l'auteur, « le viol s'est multiplié par cinq en l'espace de vingt ans, des années 1980 aux années 2000 ». Et « le nombre de viols actuels n'a aucun précédent historique depuis que la France est la France ».

Vrai pour le premier chiffre. Si on regarde les taux de condamnation pour viol, ces derniers sont même passés de 0,2 pour 1 000 adultes en 1973 à 2,8 pour mille en 2000. Faut-il pour autant en conclure que le nombre de viols sur adulte en France a été multiplié par 14 en trente ans ? Non. Les chercheurs y voient surtout un changement d'attitude des victimes face à ce qui fut (et reste) un tabou. Aujourd'hui encore, on estime que seules 10 % des victimes de viols déposent plainte en France.

« Cet accroissement peut s'expliquer par une propension accrue des victimes à porter plainte, explique Nicolas Bourgoin, auteur de l'ouvrage Les chiffres du crime. Statistiques criminelles et contrôle social (France, 1825-2006) (L'Harmattan, 2008). Le viol est de moins en moins toléré depuis 30 ans et de plus en plus sévèrement réprimé. Pendant très longtemps, il n'était même pas traité comme un crime et était requalifié en coups et violences volontaires. Ce n'est que dans les années 1970-80, qu'on est passés de tribunaux correctionnels aux assises pour juger les viols. »

De son côté Christophe Soullez, directeur de l'Observatoire national de la délinquance (ONDRP), souligne qu'il est particulièrement absurde de prétendre remonter jusqu'aux origines de la France. « En 1550 combien y avait-il de viols ? demande-t-il. Nous ne savons pas. L'histoire du viol a largement évolué au cours de l'histoire. Il était pratiquement accepté au Moyen Âge, où on appelait cela un droit de cuissage. »

  • Comment Laurent Obertone explique-t-il cette prétendue explosion des viols ? Il existerait « une interdiction biologique de frapper les femmes – y compris les moches ». Mais cette loi naturelle a été mise à mal par « les sous-socialisés », définis de façon floue comme « une tribu primitive au sein d'une société développée ». « La désinhibition liée à l'anonymat de la société autorise les sous-sociaux à violer », conclut-il.

La plupart des exemples de viols (et ils sont nombreux) cités par le livre sont commis dans un lieu public par des inconnus, si possible d'origine étrangère, ces fameux « sous-socialisés ». C'est oublier que la plupart des viols en France sont le fait de proches de la victime, comme le montre l'étude de la sociologue Véronique Le Goaziou, Le Viol, aspects sociologiques d'un crime. Le livre est issu du travail d'une équipe du Cesdip qui s'est penchée sur 425 affaires de viol jugées aux assises de Paris, Nîmes et Versailles.

« On voit clairement dans ces dossiers que le viol est un crime de proximité, explique Véronique Le Goaziou dans un entretien au Midi Libre. Le nombre d'affaires dans lesquelles auteurs et victimes ne se connaissaient pas du tout est réduit. Dans la majorité des cas, auteur et victime entretiennent un lien relationnel, plus ou moins fort. Les viols les plus nombreux sont ceux qui interviennent à l'intérieur de la famille (47 % - ndlr). Les viols par inconnu représentent dans ma recherche 17 % des dossiers (29 % à Paris - ndlr). C'est important à dire car on a encore dans nos imaginaires la vision du violeur qui fond sur sa proie inconnue dans une rue sombre, ce n'est vraiment pas le plus courant. »

Les viols sont également loin d'être le fait d'une catégorie sociale en particulier. « Les enquêtes de victimation montrent que les viols dont les auteurs sont connus sévissent dans tous les milieux sociaux et dans des proportions comparables », rappelle la chercheuse au CNRS dans un entretien à Mediapart. Mais cette réalité, qui met en cause non plus l'inconnu qui rôde dans nos rues, mais les amis, collègues, et conjoints des femmes vivant en France, est passée sous silence par La France Orange mécanique. Pour son auteur, « le traitement des violences faites aux femmes » ne peut être qu'un leurre médiatique permettant « aux associations, médias et politiques d'incriminer essentiellement les maris et les pères de famille ». 

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