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Lun. 20 Mai
Portfolio | 8 photos

Les sillons de Cuba

Avec Wrinkles of the City, JR sillonne les villes du monde et révèle leurs histoires à travers la mémoire de personnes âgées qu'il rencontre, interroge, photographie et recolle en XXL dans la rue. Après Shanghai, Carthagène et Los Angeles (Mediapart était à ses côtés), JR s'est rendu à Cuba en mai 2012. Ici, il a collaboré avec José Parla, ex-writer cubano-américain connu sous son blaze “Ease”. Ensemble, ils publient un livre. En voici 8 extraits, en attendant la sortie d'un court-métrage.

01

« Je m’appelle Alfonso Ramon Fontaines Batista. J’ai 83 ans. Je suis vieux mais heureux. (…)  À la Havane, j’ai fait toute sorte de métiers. Je ne dédaigne aucun boulot ; il y en a des difficiles et des plus simples. Je travaille beaucoup. J’ai quelques connaissances en menuiserie, maçonnerie, boulangerie. J’ai également travaillé dans les champs, ou en tant que boucher. (…)  J’ai traversé des situations très difficiles. J’ai souffert de beaucoup d’anxiété. Quand j’étais membre du Parti communiste, j’avais beaucoup de travail, ce qui m’a beaucoup épuisé nerveusement. Maintenant je n’ai plus ces problèmes d’anxiété. Je ne crains plus personne car je respecte tout le monde. J’évite les combats (...) » Dans le livre, chaque personne affichée est aussi longuement interrogée sur sa vie et son engagement. Les légendes de ces photos sont des extraits de ces entretiens. 

02

« Je m’appelle José del Valle. Une de mes occupations est de collectionner des chapeaux sur lesquels je couds des photos récupérées dans des magazines (...) ». JR et José Parla se sont emparés des murs vierges de Cuba, supports de propagande à la gloire de ses dirigeants, pour y exposer des personnes âgées qui ont traversé la révolution cubaine. José Parla a tracé ses écritures sur les portraits des habitants de Cuba. 

03

« Je m’appelle Alicia Fernandez. Je suis née à San Juan de los Remedios, le 16 janvier 1927. (…) Je crois en Dieu, je suis catholique, ce qui m’aide énormément pour poursuivre ma vie. J’aime danser. Les collages ? Comme le disait Esther Vida, “Je ne les comprends pas, mais c’est de l’art”. C’est comme la jeunesse aujourd’hui, avec leurs tatouages. (...) Ce que disait Fidel il y a 52 ans est toujours d’actualité. Et ce que Marti disait il y a plus de 100 ans est toujours pertinent aujourd’hui. Les jeunes ne chantent plus l’hymne national avec le cœur. Avant, lorsqu’on entendait cet hymne, on avait la chair de poule. Concernant les collages, ils n’ont pas besoin d’être des portraits de célébrités. Une femme n’a pas besoin d’être connue pour montrer sa force interne. Elle rend service à la société parce qu’elle a un enfant, un mari, elle peut également être docteur, professeur ou femme au foyer, et être toujours fière. Elle représente le respect, la dignité, l’amour d’une mère pour son fils. »

04

« Je m’appelle Santiago Leonardo Matrinez Contreras. Je suis né le 6 novembre 1927 à La Havane, entre Concordia et la rue Escobal. J’ai été chauffeur de taxi pendant 60 ans, de Pinar del Rio jusqu’à l’est du pays (...) Je n’ai jamais voulu quitter Cuba. Je suis content. Heureux et content. J’ai ma retraite, je n’ai aucun problème matériel. J’ai un fils à l’étranger, il vient me voir, mais je ne veux pas partir. Maintenant, je m’assois et je lis les journaux d’information, je regarde le monde à travers la rue. Ensuite, je regarde la télévision, et je suis très heureux. (...) »

05

« Je m’appelle Rolando Victor Jimenez. Je suis né le 26 février 1923, dans la ville de Vuelta, dans la province de Las Villas. J’ai 89 ans. (...) J’ai travaillé dans le commerce, puis dans un hôtel. Ensuite j’ai travaillé dans une usine d'étiquettes d’aluminium à San José de las Lajas et j’ai été conducteur de camions pendant 10 ans. (...) Maintenant je vends des bonbons et des cigarettes. Je ne suis jamais allé en dehors de Cuba. Le monde est un bordel de merde et c’est dangereux, une putain de merde peut arriver à tout moment. (...) »

06

« Je m’appelle Ledia Antonia Machado, je suis née à Banes, dans l’est du pays. Je suis arrivée à La Havane quand j’étais très jeune. Dans ce petit quartier. Ma mère était cubaine, mon père était chinois. J’ai eu une très belle vie. Beaucoup de voyages, beaucoup de beaux habits. Toutes ces choses continuent de me faire plaisir même à mon âge. (…) J’aime l’art ! La musique, le cinéma, les improvisations en groupe, la danse, tout ce qui exprime et offre de la joie. (…) Je ne suis jamais allée à l’étranger. J’aimerai aller à Mexico. Ici tout le monde parle des US, mais pour moi, c’est Mexico : j’aime leur musique. J’aime aussi l’Argentine et le tango. Collée sur ce mur, de cette façon, je suis encore bonne à quelque chose. Car si j’étais très estropiée, vous n’auriez pas pris mon portrait. » Aujourd'hui, passage du temps oblige, les premiers murs se détériorent

07

Felix Riviera Ramirez :« Je suis né dans l’est, à Guantanamo, le 25 février 1945. Je suis arrivé à La Havane en 1962. J’ai travaillé en tant que soudeur. J’ai travaillé sur la route 8, d’ici jusqu’à l’est du pays. On a construit une section jusqu’à Matanzas. Ensuite j’ai travaillé dans des restaurants, à la plonge, puis je suis devenu cuisinier. J’ai travaillé dans un camping pendant 7 ans et ensuite j’ai pris ma retraite. Je ne pouvais pas continuer. Il ne me reste pas beaucoup de famille. J’ai des neveux, une sœur. Je vis avec mes neveux. Je vais chaque jour faire des exercices au couvent de Belén, jouer aux dominos et parler avec mes amis. »

08

« Je m’appelle Felo, j’aurai 90 ans le 19 juin. Ma femme Otulia a 82 ans. Je suis né musicien. J’ai beaucoup voyagé grâce à la musique. La première fois c’était en Haiti. On a vécu à la Havane pendant 40 ans et nous sommes mariés depuis 60 ans. (…) J’ai travaillé en tant que musicien de Carlos Puebla pendant de nombreuses années. J’ai voyagé à ses cotés dans de nombreux pays. (…) Ma femme n’a jamais voulu voyager, elle n’a jamais voulu quitter la maison, elle est très attachée à son enfant. Je suis fatigué de voyager. Il y a quelques mois on m’a demandé de venir en Espagne pour y enseigner la Marimba, j’ai refusé. Je pourrais voyager tous les ans (…), mais au bout de 15 jours Cuba me  manque. (…)Comme beaucoup d’autres qui partent mais le regrettent immédiatement. Cuba a toujours une réputation humaniste... »

The Wrinkles of the City - Havana Cuba.JR / José Parla
Textes de Clara Astiasaran, Janet Batet, Michael Betancourt, Jeffrey Deitch.
Espagnol / Anglais
160 pages - 39 euros. Ed. Damiani

Tous les commentaires

Ah... C'est bien beau. Bravo JR.

 

Gracias (muchas)

Magnifique !

Le crédit de MDP augmente. Plutôt qu'un regard caricatural, une série de photos qui touchent à l'âme de Cuba.

ça change. c'est bien. Espérons que cela ne sera pas suivi d'un article au vitriol.

 

J' aime beaucoup, je trouve touchant ces Grands portraits; par contre je crains que les murs disparaissent comme ceux qui y sont peints, les restaurations ne sont sans doute pas prioritaires. J' aimerais voir un peu d' avenir de Cuba, je crois que je pourrais y aller dans qq temps, non ?! La situation va changer, nos amis cubains peuvent voyager maintenant surtout ceux qui ont de l' argent...A demain Companieiros. Viva la musica.

Sous la photo 6, il y a cette phrase : "Aujourd'hui, passage du temps oblige, les premiers murs se détériorent". En cliquant sur les derniers mots, vous aurez un aperçu de ce qu'est devenu ce mur.

Cordialement

 

Mais la peinture qui tient le mur l'a sauvé de la chute et les deux photographies ont sauvé les deux histoires  ... A moins que le mur n'ait tenu et soit parvenu à résister jusqu'à ce que photo soit faite.

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beau, touchant , inattendu .

Merci de nous montrer ce magnifique travail.

Merci. J'apprécie beaucoup

la réalité d'un pays ! magnifiques 

 

Au delà de ce magnifique travail d'humanisation de l'espace ( je pense aussi plus près de nous à la campagne Tous candidats des Colibris ) je suis touché par l'amour que les cubains portent à leur pays et son histoire en dépit des difficultés économiques largement imposées par l'occident. Si le mot patriotisme a un sens en voici une belle et noble illustration.

El pueblo unido....

des portraits sublimés par la pourriture des murs...

Pour ma part ce travail me donne un plaisir immense , je viens de commander le livre et je m'empresse de découvrir les vidéos et entretiens . Merci pour ces bon moments de découverte avec les Portfolios .

c'est magnifique ....merci

C'est absolument magnifique !

trés touchant,

une version en espagnol serait la bienvenue

michel

Le plus terrible c'est de se dire "comment avons nous pu tout oublier"

Merci de cette piqure de rappel.. 

je reviens de Cuba, 1 mois, en indépendante, logement chez l'habitant, bus locaux...taxis de tous ordres, marches....

Oui j'ai rencontré beaucoup de cubains qui m'ont dit combien ils aimaient  leur pays et l'envie d'y rester. j'y ai appris beaucoup de choses aussi, dont la formidable façon qu'ils ont eu de créer un système de type "développement durable" obligés qu'ils sont (surtout) par le blocus économique, à tout entretenir, réparer, transformer...Ils ne jettent rien, par obligation certes, et on doit leur souhaiter une amélioration de leur vie, mais on souhaite surtout qu'ils puissent ne pas tomber dans le système consumériste qui a polué nos sociétés dites "développées".

Sans oublier le contexte de la révolution cubaine d'il y a 50 ans (hégémonie américaine dans toute l'amérique sud , dictatures militaires, emprise de la CIA, mais aussi de la maffia)  je reste très critique envers ce pouvoir prolongé des frêres Castro....cela ne prépare pas à la reconversion . 

J'ai aimé rencontrer ce peuple qui reste, malgré tout, amoureux de la vie, de la fête.

PS à la Havane, je n'ai vu aucun de ces murals ???où ont ils été photographiés ?

 

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