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Mediapart
Jeu.17 avril 201417/04/2014 Dernière édition

Parti au bagne avec les forçats

Photographe : Léon Collin

Le médecin militaire Léon Collin a débuté sa carrière en accompagnant un transport de prisonniers vers la Guyane, avant de partir en Nouvelle-Calédonie où il a assisté aux dernières années du bagne en 1924. Au cours de ces voyages, le docteur Collin va réaliser un reportage photographique, composé principalement de 125 plaques négatives. Il va les tirer par contact puis les assembler dans des cahiers tapuscrits, où sont compilés les témoignages qu’il a accumulés auprès de chacun des forçats (et que nous reproduisons tels quels en légendes). Cet officier va diffuser ces « interviews » en gardant l’anonymat dans plusieurs magazines du début du XXe siècle, et dénoncer ce mode de châtiment judiciaire. Mediapart en publie des extraits et ouvre ainsi une collaboration régulière avec le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône.

Partage

  1. © musée Nicéphore Niépce / Léon Collin

    01

    Groupe de relégués sur le pont. Entre 1906 et 1910. Pour accompagner cette photo, le docteur Léon Collin écrit : « Lorsque le temps le permet et que les côtes des îles Canaries se sont effacées dans le lointain, le commandant, suivant le règlement, fait monter les hommes sur le pont par bordées sous l’œil vigilant des surveillants. Chaque matin pendant un quart d’heure, le forçat peut tout à son aise s’emplir la poitrine de grand air et de soleil. Les relégués se tiennent à l’avant, en tas, à proximité du panneau de leur bagne. Vêtus de draps gris-bleu, coiffés d’un large feutre de même couleur, le relégué se distingue facilement du forçat ; nous verrons plus tard qu’il diffère aussi de celui-là par une mentalité bien inférieure. Les forçats s’alignent par rangées à l’arrière sur les côtés de l’hôpital. »

  2. © musée Nicéphore Niépce / Léon Collin

    02

    Archange Cambrai, “garçon de famille”, ancien satyre. Entre 1906 et 1910. « En dehors des infirmiers, une autre catégorie “d'embusqués” et non des moins favorisés, est celle des garçons de famille. Insinuants et vite familiers, certains commandent en maître dans certaines familles de surveillants. Ils arrivent à y jouir d’une confiance inouïe et l’on cite à ce sujet des exemples typiques. L’un d’eux, Cambrai, que nous avons vu endormant une petite fille sur ses bras, et qui répond au prénom aussi ultra catholique que prétentieux d’Archange n’a pourtant rien d’archangélique. La bestialité de sa physionomie est encore accentuée par la forme, bizarre “en cuvette” des oreilles. Et certes, il ressemble plus à un singe qu’à un habitant du céleste séjour. Alcoolique et dégénéré, il ne regrette de sa bonne ville de Lens, où il exerçait la profession de débardeur, que les petits verres de genièvre, que les bistouilles d’estaminets. Travailleur, il passe là-bas pour un bon sujet et on peut l’utiliser à de grosses besognes sans qu’il ne soit jamais mécontent. Condamné pour attentat à la pudeur sur ses deux fillettes, il plaide volontiers “non coupable”. C’est les médisances qui m’ont perdu, déplore-t-il ; à preuve… mes petites filles, qui m’écrivent… elles m’aiment toujours » (note du docteur Léon Collin).

  3. © musée Nicéphore Niépce / Léon Collin

    03

    La Loire. Transport des condamnés. Entre 1906 et 1910. « Dans le brouillard du matin, la silhouette gigantesque de La Loire, déjà balancée par le roulis, apparaît aux yeux étonnés des bagnards. Un par un, ils montent vacillants, secoués des premiers spasmes du terrible mal de mer, cramponnés à la corde de la coupée. Péniblement soutenus par des camarades, certains d’une pâleur de cadavre, anéantis par ce balancement continu des lames, sont hissés sur le pont comme des colis informes » (note du docteur Léon Collin).

  4. © musée Nicéphore Niépce / Léon Collin

    04

    Lavage du linge à bord. Entre 1906 et 1910. « Hebdomadairement, pendant le cours de la traversée, une lessive s’organise sur le pont, entre condamnés, avec les bailles d’eau douce fournies par l’équipage. C’est à qui rivalisera d’émulation. On ne rêvait pas mieux vraiment, comme équipe de travailleurs » (note du docteur Léon Collin).

  5. © musée Nicéphore Niépce / Léon Collin

    05

    Trois condamnés arabes. Entre 1906 et 1910. « Pendant ce temps, des scènes de désolation inénarrables se passent à bord des barques indigènes, venues assister au départ. Les matelots ont grand mal à écarter tous ces curieux à coups de gaffe. Des mouquères au visage voilé poussent des cris véritablement déchirants ; une vieille juive se jette à l’eau de désespoir, lorsqu’elle voit son fils gravir la coupée du transport. Toute la populace de Bab Azoun et de la Kasbah saluent d’au revoir frénétiques l’ami reconnu qui monte l’échelle à son tour. Cet embarquement ne manque pas de pittoresque. La foule grouille sur les quais, car ce passage de la Loire, deux fois l’an, est un gros événement dans un certain monde. Jusqu’au départ, les barques chargées de parents et d’amis des condamnés sillonnent la rade. Les exhortations, les souhaits ne manquent pas aux futurs exilés. Ceux qui restent apprécient leur bonheur et témoignent bien fort, par leurs cris, la joie qu’ils ont de rester libres » (note du docteur Léon Collin).

  6. © musée Nicéphore Niépce / Léon Collin

    06

    À gauche : Tatouages. Roux. face. Entre 1906 et 1910. À droite : Tatouages. face II. Entre 1906 et 1910. « Les fouilles que l’on opère à bord de La Loire sont des prétextes à exhibition de tatouages inédits, qui abondent sur la poitrine de ces anciens pensionnaires de nos prisons centrales. La plupart des condamnés portent, en effet, des dessins tatoués sur les mains, les bras, la poitrine, le dos, l’abdomen le ventre et même la face. Cette coutume, en honneur chez les races inférieures, dénote chez eux un état précaire de l’esprit. La cause de telles pratiques est sans doute dans la curiosité, le désœuvrement, l’amour de l’art et surtout l’idée de se distinguer, de se singulariser. Il y a bien aussi le tatouage dit érotique, au moyen duquel le tatoué poursuivrait un autre but, bien défini... » (...) « La plupart de ces tatouages ne manquent pas d’imprévu ou d’ingéniosité. On y trouve depuis des figures banales, cœurs percés d’une flèche, noms d’une femme chère, ancre ou décoration attestant une ancienne profession de marin ou de militaire, femmes nues, bouquets ou guirlande de fleurs, têtes de femmes polychromes, aux lèvres carminées, aux yeux grands et bien dessinés, à la chevelure abondante, tibias entrecroisés, paire de lunettes autour des yeux, jusqu’à de véritables scènes : une chasse au renard, dont les épisodes artistement agencés, couvrent tout le corps jusqu’au point où le renard suivi d’une meute de chiens disparaît devant le chasseur. Et des inscriptions fatalistes ou lubriques inscrites sur les bras, le front, la poitrine, les reins, etc. Les plus courantes de ces inscriptions sont les suivantes : sur le ventre robinet d’amour, plaisir des dames, saute-moi devant, sur les reins, calorifère à air chaud, passez par derrière, etc. Sur le front, tête pour Deibler, enfant du malheur, mort aux vaches, encore un c... qui me regarde, etc. » (note du docteur Léon Collin).

  7. © musée Nicéphore Niépce / Léon Collin

    07

    À gauche : Tatouages. face III. Entre 1906 et 1910. À droite : Tatouages. Dos IV. Entre 1906 et 1910. « Les dessins les plus fins et les plus originaux proviennent en général des prisons des compagnies de discipline et des bataillons d’Afrique du sud algérien. Il y a là-bas une véritable école d’artistes tatoueurs, qui ne cèdent en rien aux indigènes professionnels cependant réputés du Laos, de l’Inde, du Japon, du Congo, de la Nouvelle-Zélande, des Florides ou de la Terre de feu. On doit dire que des gens remarquables, comme le grave, l’impavide M. Ribote et un de nos illustres littérateurs de la marine Pierre Loti, ont bien sacrifié eux aussi, à cette manie étrange et douloureuse » (note du docteur Léon Collin).

  8. © musée Nicéphore Niépce / Léon Collin

    08

    Forçats canotiers. L'Araignée. Entre 1906 et 1910. « L’Araignée est une vieille crapule sympathique, un des plus habiles camelots que j’aie jamais connu. Il doit toute sa célébrité à sa dernière évasion qu’il raconte avec gloire : “C’était il y a quatre ans dans cette même baleinière, nous dit-il, qui vous transporte aujourd’hui. Il pouvait bien être deux heures de l’après-midi, la pleine sieste. Comme d’habitude, nos avirons étaient enfermés au magasin et nous-mêmes, grillés dans la case, au rez-de-chaussée de la maison à colonnes que vous voyez sur le quai. La mer n’étant pas trop mauvaise, j’avais décidé les copains à tenter le coup. Ouvrir la porte de la case, puis celle du magasin, rien de plus bête. Le tout était de ne pas donner l’éveil. Les deux surveillants étaient là-haut et devaient dormir. En un clin d’œil, nous sommes dans le canot avec les avirons et nous débordons en douceur. Nous étions à trente mètres à peine, faisant peut-être quelque bruit de nos rames… nous nagions dans la joie… quand la femme du chef nous aperçoit de sa fenêtre, crie, donne l’alarme. Le surveillant se précipite en courant au plateau, réveille tout le camp… Cependant à force de rames, nous nous déhalons… Nous avons reçu, Monsieur, plus de cent coups de fusil. Au premier, un arabe, qui était à l’avant dégringole et hurle comme un chacal, nous suppliant qu’on le jette à l’eau pour alléger le canot. Quel brave type, hein ! La barque coulait, faisant eau par les trous, quand je levais ma casaque à bout de rames et l’on vint nous cueillir. L’eau dont la baleinière était pleine, était rouge, Monsieur. L’arabe est mort presque tout de suite ; mon second ramassa deux balles dans la poitrine et moi un pruneau, là…” Et ce brave nous montre fièrement son biceps étoilé d‘une large cicatrice. Il fit pour cela deux ans de réclusion puis réussit à reprendre son service sur les canots. Il passe maintenant aux îles pour s’être enrichi en camelottages. Il aurait déjà un nombre considérable de louis empilés dans son “plan” pour l’évasion prochaine » (note du docteur Léon Collin).

  9. © musée Nicéphore Niépce / Léon Collin

    09

    Le supplice des Aveugles. Entre 1910 et 1913 (possible reconstitution). « Précisions sur le sujet : (…) Ces attentats sont contagieux comme une épidémie : le branle fut donné par un jeune forçat de 22 ans..., il imagina de se crever les yeux avec des épines. La semaine suivante quatre ou cinq de ses camarades l'imitèrent. Puis… il devint à la mode de se couper un pied, une main, de se désarticuler un bras, etc. C’était effrayant : on était menacé de voir le camp se transformer en une réunion de mutilés. On dut réagir. M…V…, n'y alla pas par quatre chemins. Il fit établir un cirque fermé pour les aveugles et les obligea à s'y promener tous les jours pendant huit heures avec un sac de sable sur les épaules. Les manchots furent attelés à des tombereaux, etc. » (note du docteur Léon Collin).

    Le musée Nicéphore Niépce accueille le public au 28, quai des Messageries à Chalon-sur-Saône, tous les jours sauf le mardi et les jours fériés.

    Le musée Nicéphore Niépce a été fondé en 1972 autour d’un fonds historique d’appareils et d’objets ayant appartenu à l’inventeur de la photographie : Nicéphore Niépce. Musée généraliste, il propose d’expliquer tous les ressorts de la photographie depuis son invention jusqu’à l’image numérique. Ses collections regroupent près de trois millions de phototypes et plus de six mille appareils et accessoires d’optique. À côté de ses missions de conservation et de diffusion, le musée organise en moyenne six à neuf expositions temporaires par an.

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