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Mediapart
Jeu.03 septembre 201503/09/2015 Édition de la mi-journée

A Florange: le Luxembourg pour tenter d'oublier l'acier

|  Par Rachida El Azzouzi

Florange, Gandrange... toute la vallée de la Fensch observe scandalisée la liquidation des sites sidérurgiques. La seule planche de salut est aujourd'hui le Luxembourg, ses banques mais aussi ses usines. Près de 80 000 Lorrains font chaque jour le déplacement.

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De notre envoyée spéciale

D'habitude, Doris ne parle pas « politique avec les clients ». Mais ce lundi, la serveuse de l'un des derniers restaurants de Hayange, cette commune voisine de Florange en Moselle qui abrite le P3 et le P6, les hauts-fourneaux les plus célèbres de France, en a « gros sur la patate ». « Depardieu s'est barré en Belgique, le ministre du budget Cahuzac a un compte en Suisse et Mittal tue la région, avec la complicité du gouvernement », fulmine la jeune femme tout en passant les plats de pâtes.

En avril dernier, elle a voté Marine le Pen au premier tour de la présidentielle, « de désespoir », puis Hollande parce qu'au fond, elle a le cœur à gauche. Huit mois plus tard, elle « se mord les doigts », surnomme le président, le premier ministre, « les chiques molles » : « Pires que Sarkozy à Gandrange, ils se moquent des ouvriers. »

À l'entrée d'Hayange, mineurs et métallos ne sont plus que statuesÀ l'entrée d'Hayange, mineurs et métallos ne sont plus que statues © Rachida El Azzouzi

Derrière le comptoir, les patrons, proches de la retraite, acquiescent. Ils rêvent de mettre la clé sous la porte, de quitter cette vallée de la Fensch sous les feux de l'actualité qui n'en finit pas de mourir, ce tombeau de la sidérurgie française à quelques kilomètres de Thionville, la ville sous-préfecture. Pour retourner sur la Côte d'Azur où ils ont tenu un tabac pendant vingt ans, lorsque dans le coin, les aciéries et les mines fermaient les unes après les autres. « Mais il n'y a pas un repreneur à la ronde », maugrée Madame.

Comme toutes les bourgades alentour qui n'ont d'« ange » que la terminaison, Hayange, berceau des Wendel, barons de l'acier, s'enfonce dans la brume. Des fenêtres de la pizzéria, on contemple l'esplanade de la mairie désespérément vide. En levant la tête, on découvre la statue de la Vierge, qui surplombe la ville, flanquée d'un SOS en lettres de sang, l'appel au secours des Arcelor-Mittal qui croisent le fer depuis dix-huit mois. Doris raconte « le désert », « la déprime », « la misère », « les maisons et les commerces à vendre en pagaille ».

« Dieu merci », dit-elle, son mari n'est pas « métallo chez l'Indien » mais « mécano au “Lux” ». « Lux », c'est le diminutif du Luxembourg, la bouée de sauvetage à moins de quarante minutes en voiture d'une région qui traverse sa plus grave crise économique depuis les années trente. Confrontée à un chômage structurel lourd, jamais atteint (10,2 %), à un taux de pauvreté galopant, la Lorraine a perdu des milliers d'emplois à l'image du bassin de Thionville. En dix ans, 42 800 postes ont été supprimés ; dans l'industrie, 17 230, soit 67 % des pertes d’emplois de la région. Principale victime : les seniors de plus de 50 ans.

Hayange, décembre 2012 Hayange, décembre 2012 © Rachida El Azzouzi


Doris « remercie le Luxembourg » et appelle Hollande à en faire autant : « Si le “Lux” n'existait pas, on serait tous morts, asphyxiés par le chômage. » Vingt ans que son mari fait la navette quotidienne entre la maison de Nilvange et la manufacture de tabac HvL au Grand-Duché. Comme 40 000 Mosellans, il transhume chaque matin par l'autoroute A 31, l'équivalent du périphérique parisien aux heures de pointe. À l'échelle de la région, ils sont 77 000 soit près d'un actif sur dix selon une étude récente du Conseil économique et social lorrain (Cesel). Il y a quinze ans, ils étaient à peine 30 000.

Deux types de frontaliers se croisent sur les routes : les salariés qualifiés qui vont doper leur carrière à l'international au pays du secret bancaire, des cols blancs, cadres supérieurs, dans la finance, l'assurance, la recherche médicale, des enseignants… et les employés peu ou pas qualifiés, opérateurs exécutants, ouvriers, femmes de ménage, aides-soignants, serveurs… Ce n'est pas le climat, ni le paysage qui les attirent mais les nombreux avantages qu'offre l'enclave européenne parmi les pays les plus prospères au monde.

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Ce reportage a été réalisé entre le 10 et le 12 décembre. Les maires socialistes de Hayange, Florange et de Moyeuvre-Grande n’ont pas donné suite à mes demandes d’entretien.