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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Dernière édition

Avec les familles roms des recoins de Paris

|  Par Carine Fouteau

Des familles roms réfugiées dans des cabines téléphoniques ou sous des porches d'églises ; la mairie qui n'avait plus vu d'enfants dormir sur les trottoirs depuis plus de trente ans... Ce reportage, publié à l'occasion de la présentation du plan quinquennal contre la pauvreté, est le premier volet d'une série réalisée avec la photographe Sara Prestianni.

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À proximité de la place de la Bastille, au commencement de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, des employés de Maisons du Monde déchargent des palettes d’objets exotiques dans l’arrière-boutique d'une enseigne de décoration intérieure. Aux alentours de 20 heures, jour de semaine en décembre, ils se dépêchent de terminer leur tâche pour rentrer chez eux. De temps à autre, ils jettent un regard distrait vers le pas de la porte d’à côté. Les vitrines éteintes regorgent de marchandises en vue des fêtes de Noël.

Le fracas des caisses ne les réveille pas. Cinq petites têtes emmitouflées dépassent d’un amoncellement de couvertures. À même le sol, des enfants dorment en plein Paris, dans le froid. Leurs parents veillent, à tour de rôle, assis sur le trottoir. Ils ne tendent pas la main. Ils attendent, visages fermés. Il bruine et la température approche de zéro. Surplombant les dix mètres carrés occupés, l’auvent métallique donne du style à l’immeuble art-déco mais protège peu des intempéries. Pour isoler les corps de l’humidité, des cartons ont été posés sur le bitume. Il fait nuit noire, mais il est encore tôt et le bruit de la circulation ne faiblit pas. « On dort l’un après l’autre, pour garder les affaires », explique Constantin, le père de famille.

Place de la République en janvier 2013. © Sara PrestianniPlace de la République en janvier 2013. © Sara Prestianni

Pendant près de deux heures, il démêle le pourquoi du comment. Debout, il raconte ce qui l’a conduit là et comment il traverse cette épreuve. « On est venus en France pour mon fils épileptique. Un médecin nous a conseillé de faire le déplacement parce qu’en Roumanie, les traitements sont trop chers. Il est suivi à l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges. On restera le temps que le traitement fasse effet. On s’est donné jusqu’au printemps. Ensuite, on verra, on repartira sans doute. C’est dur, mais ça va, on tient le coup », assure-t-il. Il ne parle pas le français, un bénévole du Secours catholique traduit à nos côtés.

Ses mains ne quittent pas les poches de son jean. La tête enfoncée sous un bonnet, il fait des signes aux passants qu’il reconnaît. Une dame le salue, « il est bien ce type, il m’a aidée à garer ma voiture l’autre jour ».

Comme Constantin, des dizaines de Roumains, le plus souvent originaires de la minorité rom, vivent dans les recoins, les espaces délaissés de la ville, les interstices, les zones de travaux à la recherche d’un abri. Longtemps cantonnés sur les talus en bordure du périphérique, ils se retrouvent derrière les portes cochères, dans les sous-sols, les cryptes des églises et les parkings. Des cabines téléphoniques sont investies, des stations Autolib’ aussi. Amas de couvertures, bagages, leurs traces sont repérées par les services de la mairie depuis l’hiver précédent.

Parlant romani ou roumain, leur difficulté à communiquer accentue leur mise à l’écart. Ils ne sont pas nombreux, 200 personnes tout au plus, au milieu de 4 000 à 5 000 sans-abri. Mais leur présence apparaît d’autant plus insupportable qu’ils sont accompagnés d’enfants. « Des familles à la rue, on n’avait pas vu ça depuis trente ou quarante ans », constate Dominique Bordin, responsable de la mission SDF de la mairie. Paris, capitale mondiale du luxe et du tourisme… et de l’extrême précarité.

À côté de la gare d’Austerlitz, face au jardin des Plantes, en décembre 2012. © Sara PrestianniÀ côté de la gare d’Austerlitz, face au jardin des Plantes, en décembre 2012. © Sara Prestianni

Cette année, ils sont localisés sur l’axe allant du quai de la Rapée à la place de la République, le long de la rue et du faubourg Saint-Antoine, du côté des grands magasins et sous le métro aérien dans le XIIIe et le XVe arrondissement. Ils n’y restent pas forcément. Ils vont et viennent, passent une nuit ici, une nuit ailleurs, même s’ils reviennent souvent aux mêmes endroits pour faire la manche. Ils y ont leurs repères, leurs habitudes, et ces bouts de trottoirs deviennent leur coin.

Avant de vivre à la rue, entre la place de la Bastille et la gare de Lyon, Constantin et sa famille, arrivés en France il y a deux ans, ont vécu à Juvisy-sur-Orge en Essonne, dans un bidonville visé par une expulsion au printemps dernier. Il affirme ne regretter ni les caravanes, ni les cabanons, même s’ils avaient un toit et un chauffage à bois.

Aussi étonnant que cela apparaisse, propreté, tranquillité, visibilité, il énumère les avantages du béton. « Les terrains en banlieue sont toujours sales, on a les chaussures pleines de boue. Et puis c’est dangereux à cause de la police qui vient toutes les nuits demander les papiers », indique-t-il comme si, dans les rues de Paris, s’opérait un contrôle social. Les forces de l’ordre se savent sous la surveillance des riverains qui eux-mêmes sont tenus en respect par la présence des enfants. Tant qu’aucun trouble public n’est observé, les policiers évitent de les chasser, sauf en cas de signalement pour enfance en danger, alors que les campements à l’abri des regards font fréquemment l’objet de harcèlement. Résider au cœur de la capitale est aussi une revanche symbolique pour une population exclue des centres-villes en Roumanie.

Autre avantage, les poubelles sont remplies à ras bord de restes encore utilisables ou consommables. « Les gens sont gentils. Ils nous apportent des vêtements, des choses à manger. Le bistrot nous fait des prix pour les cafés. Même le week-end quand les gens sortent, on ne s’est jamais fait agresser », affirme-t-il.

Pourquoi ces emplacements plutôt que d’autres ? « Il n’y avait personne, c’était libre, on a pu s’installer sans gêner. » Places et gares : ces carrefours urbains sont appréciés car des milliers de personnes y transitent chaque jour. Les allées et venues de la famille sont dictées par les heures d’affluence et la météo, « quand il pleut, on est mieux ici », dit Constantin en montrant l’auvent.

Partage

Conçue avec la photographe Sara Prestianni, cette enquête est le premier volet d'une série consacrée à la vie des Roms dans les rues de Paris. À l'automne 2012, nous avons décidé d'aller à leur rencontre pour leur donner la parole, entendre ce qu'ils avaient à dire sur leur parcours, substituer leur regard à nos préjugés. Comprendre leurs préoccupations plutôt que projeter nos éventuelles angoisses. Pour dépasser le constat de l'horreur, nous avons pris le temps de discuter avec quelques-unes des personnes qui, ces jours-ci, ont installé matelas et bagages dans des cabines téléphoniques ou sur des marches d'églises. Comme la plupart d'entre elles ne parlent pas le français, nous avons accompagné le Secours catholique dans certaines de ses “maraudes” lorsqu'un interprète, ou tout du moins quelqu'un capable de se faire comprendre, était présent.

Nous nous sommes présentées comme journaliste et photographe. Toutes les personnes que nous avons sollicitées ont accepté de nous faire le récit de leur cheminement. Les prises de vue ont, elles, donné lieu à de nombreux refus. Nos interlocuteurs nous ont expliqué redouter la circulation de leur portrait dans leur pays d'origine. Beaucoup des images ont donc été prises à d'autres moments, avec l'accord des personnes, sauf quand celles-ci étaient enfouies sous des couvertures. Nous avons choisi de ne pas exclure ces photos a priori dans la mesure où le fait de dormir sur le trottoir est central dans le sujet.

Les deux premiers articles traitent de la vie des familles roms avec lesquelles nous nous sommes entretenues. Le troisième concerne la gestion par les pouvoirs publics, en priorité la mairie de Paris, de ce drame. Le quatrième revient sur la politique mise en place par le gouvernement, et notamment Manuel Valls, à l'égard des Roms. Le récit photographique fait l'objet d'un portfolio. Nous avons travaillé sur ce sujet entre novembre 2012 et janvier 2013.