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Mediapart
Jeu.03 septembre 201503/09/2015 Édition de la mi-journée

Les secrets bien gardés de Xavier Niel

|  Par Laurent Mauduit et Dan Israel

De tous les grands patrons français, Xavier Niel, principal actionnaire de Free et copropriétaire du journal Le Monde, est sûrement celui dont l’ascension ces dernières années a été la plus spectaculaire. Mais aussi l’un de ceux qui se montrent le plus secrets. Multipliant les procédures contre les journalistes, il n'aime guère en particulier que l'on s'attarde sur son parcours. Mediapart a décidé d'y consacrer une enquête en six volets.

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De tous les grands patrons français, Xavier Niel est sûrement celui dont l’ascension ces dernières années a été la plus spectaculaire, mais aussi l’un de ceux qui se montrent le plus secrets. De son exceptionnelle réussite, qui a fait de lui en quelques années le principal actionnaire de Free (deuxième fournisseur d’accès à internet – FAI – en France) et l’heureux détenteur de la quatrième licence de téléphonie mobile, mais aussi l’un des principaux actionnaires du Monde, on ne sait rien.

Ou du moins, on ne sait pas grand-chose, car l’intéressé ne se montre guère et évite soigneusement micros et caméras. Même lorsque Free, son entreprise phare, est à la manœuvre. Depuis jeudi 3 janvier, le FAI a décidé de bloquer par défaut la publicité s'affichant sur les pages internet des utilisateurs de sa Freebox Revolution. Un coup de force lancé sans préavis et sans aucune explication, résumant assez bien les méthodes de l'entreprise, mais surtout celles de son fondateur : Niel entretient depuis toujours le mystère sur ses choix stratégiques.

© Olivier Ezratty

Alors qu’il n’était encore, à la fin des années 1980, qu’un parfait inconnu, sans diplôme et sans le sou, bricolant dans d’obscures sociétés, spécialisées pour certaines d’entre elles dans le minitel rose ou dans la gérance de sex-shops, il s’est hissé en quelques années dans le gotha de la vie parisienne des affaires. Construisant en une vitesse éclair un géant français des nouvelles technologies de l’information et de la communication, il reste d’une totale discrétion.

On sait juste qu’il est devenu en moins de deux décennies la 12e fortune française selon le dernier classement de Challenges avec 3,6 milliards d’euros de patrimoine et même 4,5 milliards de dollars selon le magazine Forbes, ou encore qu’il possède le golf très chic de Lys-Chantilly à Lamorlay, dans l'Oise, qui comprend une bonne centaine d’hectares. Mais de son parcours professionnel, il n’aime pas parler. Vieux principe de la vie des affaires, pensera-t-on, pour vivre heureux, vivons caché ! Mais avec Xavier Niel, le goût du secret est beaucoup plus profond que cela : c’est comme s’il voulait, à toute force, que l’on oublie les premiers épisodes de sa vie professionnelle.

Il n’empêche ! Xavier Niel n’ignore pas que ce choix du silence peut aussi être la meilleure des stratégies de communication. Car c’est cette discrétion qui a aussi contribué à alimenter le bruit de la ville autour de lui, à forger ce qui apparaît comme une formidable « success story ». Et se taire est en effet une méthode efficace.

Voilà donc la légende qui circule autour de Xavier Niel, celle qui lui fait sans doute le plus plaisir : son groupe est d’une certaine façon l’équivalent français des géants américains de l’Internet. Et aussi discret qu’il soit, il est lui-même le prototype du grand patron moderne, celui qui fait la synthèse entre la vieille et la nouvelle économie. Formidable légende : avec ses amis, c’est lui qui aura sauvé Le Monde et contribué à la sauvegarde de la liberté de la presse. Un mécène, en quelque sorte ; un mécène comme il en existe quelques-uns aux États-Unis mais si peu en France. Une sorte de Steve Jobs, un véritable entrepreneur, qui a bâti un tout nouveau et gigantesque empire industriel à partir de rien.

Mieux que cela ! Il aime à dire de lui-même qu’il a redonné du pouvoir d’achat aux Français en cassant les prix dans son secteur économique et en mettant en cause les situations scandaleuses de monopole ou de rente dont ses concurrents profitaient auparavant. En bref, il serait la figure de proue d’un « capitalisme cool », d’un capitalisme bon enfant et somme toute assez généreux…

Dernière manifestation de ce pari : quand, sans s'en expliquer, Free a décidé il y a quelques jours de bloquer par défaut la publicité sur internet pour les utilisateurs de la dernière génération de ses Freebox, sans doute l'entrepreneur comptait-il sur son image de bon Samaritain pour les consommateurs. Qui pourrait bien lui en vouloir de faire disparaître ces bandeaux de pub disgracieux pour une bonne partie de ses clients ? Mais le stratège n'avait certainement pas anticipé la levée de boucliers déclenchée par ce choix de Free.

Bien sûr, nombre de journalistes, travaillant pour des organes financés par la pub, n'ont pas apprécié de voir leur modèle économique menacé. Mais d'autres, comme le Spiil, le syndicat des sites d'info indépendants (dont Mediapart est membre fondateur), ont aussi pointé une attaque contre la neutralité du net: « Aucun FAI n'a le droit de décider à la place des citoyens ce à quoi ils ont ou non accès sur Internet. Sinon c'est la porte ouverte à des censures éditoriales, commerciales, économiques, politiques, idéologiques, communautaires, nationales, religieuses, etc. » L'autorité de régulation des télécoms, l'Arcep, a envoyé un courrier à l'entreprise pour réclamer des explications, et la ministre de l'économie numérique, Fleur Pellerin, a convoqué un de ses patrons lundi 7 janvier pour lui demander des comptes.

Free a fini par laisser entendre qu'il allait remettre les choses en ordre. Peu importe, au fond. Comme il l'affectionne, Niel a réussi à créer une tempête sans dire un mot. Il a aussi (surtout ?) démontré sa force de frappe, notamment contre Google. Il est en effet engagé dans un bras de fer avec la première régie pub du net, pour lui faire payer l'utilisation de son réseau, et notamment lorsque les internautes visionnent les vidéos de Youtube, grosses consommatrices de la bande passante fournie par Free. Des négociations entre entreprises qui sont loin de la légende qu'aime élaborer Free à destination de ses clients.

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Pour faire cette enquête, nous avons recueilli les avis de nombreux témoins, dont certains ont voulu rester anonymes. Nous avons aussi pu consulter de nombreuses pièces judiciaires ou certains documents confidentiels concernant Iliad et Free, que nous évoquerons ou publierons tout au long de cette enquête.

Dans le cours de notre travail, nous avons bien sûr fait savoir à Xavier Niel que nous souhaiterions le rencontrer, pour lui soumettre les questions que nous nous posions et vérifier nos informations. Nous lui avons aussi indiqué que nous souhaiterions lui donner la parole dans le fil de cette enquête.

Après de nombreux échanges de mails avec lui, Xavier Niel nous a finalement fait savoir qu’il ne souhaitait pas nous rencontrer. En réponse, nous lui avons dit notre regret et, dans le souci d’être le plus précis possible, nous lui avons adressé, toujours par mail, 21 questions, lui demandant s’il avait l’amabilité de nous confirmer ou d'infirmer certaines de nos informations.

On trouvera sous l’onglet « Prolonger » ces 21 questions.

Xavier Niel nous a, de nouveau, fait savoir qu’il ne souhaitait pas répondre à ces questions et nous a indiqué que nous devions nous adresser au service de presse d’Iliad. Nous avons donc transmis ces questions à la responsable de ce service de presse, qui nous a indiqué dans un premier temps qu’elle ne serait pas habilitée à répondre à toutes les questions. Pour finir, elle nous a adressé les réponses – souvent de manière laconique – à 4 des 21 questions que nous lui avions communiquées.

On trouvera aussi ces 4 réponses sous l’onglet « Prolonger » et nous les mentionnerons autant que de besoin dans le fil de notre enquête.

Nous nous devons enfin de préciser que Xavier Niel détient une part du capital de Mediapart, mais dans une infime proportion, et de manière indirecte. Concrètement, les cofondateurs de Mediapart ont eu pour première ambition, en créant ce journal en ligne, de garantir son indépendance. Aux côtés d’investisseurs-citoyens et des actionnaires salariés, ils contrôlent donc la majorité du capital. Une « Société des amis » a aussi été créée, qui a reçu des apports financiers de 88 personnes. Xavier Niel est donc l’un des 88 membres de cette société. Précisément, il a apporté 200 000 euros à cette société, soit 12,68 % des concours financiers rassemblés par la « Société des amis », laquelle détient 12,99 % du capital de Mediapart. Xavier Niel ne participe pas aux instances dirigeantes de la « Société des amis », ni non plus, par conséquent, à celles de Mediapart.