Ancien directeur Afrique du Nord et Moyen-Orient au ministère des affaires étrangères (de 1999 à 2002) puis ambassadeur de France en Tunisie (de 2002 à 2005), Yves Aubin de la Messuzière estime que «les autorités politiques françaises étaient (...) parfaitement informées des dérives du système Ben Ali, qui rejetait toute référence à la question des droits de l'homme», comme il l'écrivait mercredi dans Libération. Il regrette le manque de diplomates français arabisants en Afrique du Nord et la marginalisation de l'expertise du Quai d'Orsay. Entretien.
Le président français a reconnu le 24 janvier que la France avait «sous-estimé (les) aspirations du peuple tunisien à la liberté», d'après vous, ce n'était pourtant pas faute d'information ?
Il n'y a pas eu de défaillance des services diplomatiques français. Mais il y a eu des erreurs d'appréciation politique, alors on trouve une victime expiatoire, Pierre Ménat (l'ex-ambassadeur français en Tunisie, remplacé cette semaine), et on traite, y compris dans les médias, les diplomates du Quai d'Orsay d'incapables d'anticiper les événements. Si un Wikileaks à la française révélait le contenu des télégrammes diplomatiques français (ce qui n'est pas souhaitable de mon point de vue), on retrouverait le même type d'analyse que celle des diplomates étatsuniens. D'ailleurs leurs télégrammes sont largement inspirés de nos informations, car les Etats-Unis n'ont pas d'intérêt stratégique en Tunisie.
Par exemple le système de prédation de la famille Trabelsi, détaillé dans un télégramme américain, avait déjà été analysé depuis le début des années 2000 par les services français. Quand on a 1.250 entreprises françaises en Tunisie, c'est une source formidable d'information sur la corruption et, surtout, sur la prédation. Ce système sous la coupe de la famille Trabelsi puis du clan El Matri, le gendre de Leïla Ben Ali,visait à contrôler les secteurs économiques les plus dynamiques: la téléphonie, les médias, les supermarchés, les banques, les importations de voiture, etc.
La prédation avat pris une telle ampleur que les investissements intérieurs tunisiens avaient baissé de 30% les dernières années. À quoi servait d'investir alors qu'on risquait une prise de contrôle ? C'est pourquoi une bonne partie de la bourgeoisie d'affaires s'est ralliée à cette révolution, avant tout menée par les classes moyennes et éduquées.
Il m'est même arrivé à deux reprises de faire des démarches pour arrêter une tentative de prise de contrôle d'entreprises françaises par le clan Trabelsi. J'allais voir le ministre chargé de la coopération internationale pour lui dire que cela risquait de poser un problème dans les relations franco-tunisiennes. Personne ne mentionnait jamais la famille Trabelsi, mais le ministre se rendait sans doute au palais de Carthage et la tentative s'arrêtait. Ce système de prédation très sophistiqué avait un objectif politique: contrôler le secteur privé pour peser sur le choix du successeur deBen Ali.
La diffusion des télégrammes diplomatiques américains par Wikileaks ajoué un rôle important auprès des Tunisiens: les Etats-Unis eux-mêmes validaient ces rumeurs de prédation! D'ailleurs les premiers slogans étaient surtout hostiles à la famille Trabelsi. Les slogans hostiles à Ben Ali lui-même ne sont arrivés que dans un deuxième temps, après son passage à la télévision.

