live
Mediapart Live

Offre exceptionnelle disponible jusqu'à dimanche minuit !

6 mois d'abonnement à Mediapart pour 20€ seulement, au lieu de 54€. N'attendez pas ! En cadeau, l'Ebook Le FN à l'oeuvre.

ABONNEZ-VOUS

Mediapart
Sam.28 mars 201528/03/2015 Édition de la mi-journée

Paul Thomas Anderson et Terrence Malick, deux coups de soleil à la Mostra

|  Par Emmanuel Burdeau

Les deux films les plus attendus de la 69e Mostra de Venise ont été projetés ce week-end. Tous deux américains : The Master de Paul Thomas Anderson et To the Wonder de Terrence Malick. Tous deux laissent perplexes. L'un plus que l'autre.

Partage

Venise, de notre envoyé spécial

La 69e Mostra de Venise – du 29 août au 8 septembre – marque le retour aux affaires d'Alberto Barbera. L'homme, déjà directeur du festival de 1998 à 2002, succède à Marco Müller, parti pour la Fiesta de Rome, au terme d'un long feuilleton d'atermoiements et de tractations.

Le Lido reste le Lido : les travaux se prolongent, qui devraient conduire à l'inauguration d'un palais du cinéma et clore enfin l'ère des chapiteaux précaires. Certains effets de Barbera II sont déjà sensibles : création d'un marché du film et déclin de la sélection Orrizonti, manière de section recherche et fierté de Müller. Il se murmure que celui-ci saura la réinventer à Rome. Barbera peut toutefois se féliciter d'une puissante présence américaine, bien supérieure à la cannoise, même si le redoutable Müller devrait avoir, début novembre, la première du western de Quentin Tarantino, Django Unchained.

Si Spring Breakers (Harmony Korine) et Passion (Brian De Palma) attendront encore un peu, The Master (Paul Thomas Anderson) et To The Wonder (Terrence Malick) ont été projetés ces 1er et 2 septembre. Il faudra essayer un jour de comprendre comment Paul Thomas Anderson, dont le premier film, Hard Eight, passa inaperçu, et le deuxième, Boogie Nights, reste une aimable (dé)pantalonnade, fait aujourd'hui figure de messie. Plusieurs fois annoncé puis repoussé, The Master a été rajouté au dernier moment au line-up de la compétition vénitienne. Il pourrait pourtant aider à y voir plus clair, à moins qu'au contraire il ne serve à épaissir encore davantage le mystère.

Son histoire, qu'on prétend inspirée de celle de Ron Hubbard et son Église de scientologie, est précisément celle d'un messie. Dans l'Amérique de l'immédiat après-guerre, un homme qui se dit à la fois savant, chercheur et philosophe – mais homme avant tout – crée La Cause, qui prétend guérir la leucémie et maints autres maux encore. Comment ? En ramenant chacun à la pureté de ses vies antérieures, par-delà des milliards d'années de complications inutiles.

Sa route croise celle d'un vétéran alcoolique, voûté, obsédé par le sexe et prêt à donner le coup de poing si nécessaire. Entre eux s'instaure un étrange rapport de complicité. The Master, qui narre d'abord cette histoire-là, est à bien des égards somptueux. De tous les films d'Anderson c'est le plus fort, c'est-à-dire le moins visiblement lesté d'enflure opératique. Le plus net, le plus tranchant. Il n'y a rien à redire à la précision éclatante de chaque scène, de l'ouverture sur une plage du Pacifique aux « séances » du Maître, en passant par les face-à-face entre le maître et son disciple dissipé.

Mais n'est-ce pas précisément le souci, ce qui laisse perplexe, qu'il n'y ait rien à redire ? Que le film soit si exactement maîtrisé qu'il paraisse encore retenu ? The Master a beau être plein, brillant – littéralement –, il ne cesse de se faire attendre. Il soulève mille questions qu'il effleure à peine. Il refuse de charger son personnage principal, à la fois séducteur et drôle, laisse entendre que le maître pourrait ne pas être celui qu'on croit – son épouse ? son protégé ? –, mais ne va pas au-delà de la suggestion. Il s'intéresse à un phénomène de culte mais laisse de côté la foule des convertis. Il semble presque qu'il substitue sa propre énigme à celle de l'engouement pour la Cause.

Avec ce film, nous en savons quand même un peu plus sur ce drôle de cinéaste qu'est Paul Thomas Anderson. Certes pas grâce à la conférence de presse, où il a veillé à ne répondre à aucune des questions posées, légitimement nombreuses. Mais parce qu'il semble toujours revenir au même motif, film après film.

Serge Daney disait que Nicholas Ray mettait toujours en scène une alliance entre deux hommes, passée dans le sens de la filiation. PTA aussi. Il semble voué à raconter comment un maître se trouve un disciple dont la fidélité se renversera en doute. Le producteur de porno Burt Reynolds et l'apprenti étalon Mark Whalberg dans Boogie Nights. Philip Baker Hall et Tom Cruise, le père présentateur de jeu télé et le fils gourou du sexe, dans Magnolia. Daniel Day Lewis et Paul Dano dans There Will Be Blood, le magnat du pétrole et le prédicateur trouvé dans un panier, ce « basterd in a basket ! » qui meurt crucifié sur une piste de bowling. Et maintenant Philip Seymour Hoffman et Joaquin Phoenix, à la fois amis et ennemis intimes.

En cours de chemin, le maître devient presque le disciple du disciple. Quelque chose de son autorité s'affermit et se défait à la fois dans cette relation. Comme si le maître rencontrait dans une même figure l'image de l'assujettissement et celle de l'émancipation. Comme si c'était sa propre liberté que l'aîné apercevait et poursuivait, en vain, à travers celle du cadet. Ce ne sont que des hypothèses, des tentatives pour entrer dans une œuvre aussi réticente. Lorsque PTA y verra lui-même plus clair quant à ce qu'il veut raconter à travers ce duo, ses films gagneront sans doute en disponibilité et en lisibilité ce qu'ils perdront en réserve, voire en tenue.

Partage